dimanche 28 mai 2017

LA FORCE DE LA FAIBLESSE : 2 Co 12.10


« … quand je suis faible, c’est alors que je suis fort.» (2Co 12.10)



La force de la faiblesse

     La faiblesse a-t-elle une force ? A-t-elle un pouvoir de nous rendre fort ?  Est-elle-même une force ? Telles sont les questions qui taraudent l’esprit. Car, force et faiblesse sont deux mots un peu antagonistes. La faiblesse est un manque de force. La force peut, elle,  être une faiblesse. Mais, la faiblesse ne peut pas être une force.  La force et la faiblesse sont dialectiques et cycliques. On est tantôt fort, tantôt faible. Si l’on a dépassé et vaincu cette faiblesse, si on en a fait quelque chose alors elle peut devenir une force. C’est dire que force et faiblesse sont dans la nature humaine. La force des faibles est la faiblesse que l’on a à leur égard. Il faut utiliser ses forces pour aider les faibles et s’intéresser à la force au service des faibles. « La force du plus fort me fera toujours passer du côté du plus faible » affirmait Châteaubriand. On peut également utiliser la faiblesse comme une séduction pour attirer l’autre pour qu’il sauve, pour attirer à soi une protection ou un sauvetage. Le risque c’est une stratégie de manipulation. La faiblesse apparente peut alors être une force. Mais la faiblesse est une force dans le rapport à soi-même. C’est une ouverture quand on arrive à une transformation intérieure. Mais, lorsque l’apôtre Paul dit : « …quand je suis faible, c’est alors que je suis fort.» (2Co 12.10), qu’est-ce à dire ? 
     Dans la Bible, le "faible" est avant tout celui dont il faut se préoccuper et qu’il faut respecter. "Opprimer le faible, c’est outrager ton Créateur" (Pr. 14, 31). Dieu s’identifie aux plus faibles de ses créatures. "Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits, c’est à moi que vous l’avez fait" (Mat.25, 40). C’est "le langage de la croix", car "ce qui est folie de Dieu est plus sages que les hommes, et ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes" (1 Co 1, 18 et 25).  La Bible semble prendre à contre-pied la conception mondaine de la « faiblesse ». Car, nous vivons dans une société de compétition entre les individus, avec méritocratie, motivation, performance, qui tend à éliminer, marginaliser les plus faibles. C’est un principe naturel de sélection économique et sociale. Ainsi, l’homme aspire souvent  à être « super puissant » ou de plus en plus fort.  Et, nous avons tous tendance à couvrir nos faiblesses et la question est de savoir si on peut un jour arriver à dire comme Paul : « …quand je suis faible, c'est alors que je suis fort » (2 Cor 12 :10).

Non seulement Paul dit que la puissance de Dieu s’accomplit dans la faiblesse (2 Co 12.9), mais il va encore plus loin en disant qu’il se glorifie de ses faiblesses (2 Co12.10). La raison pour laquelle il se glorifie de ses faiblesses se trouve dans le même verset : « afin que la puissance de Christ repose sur moi ». Que cela peut-il signifier ? Nous retenons deux formes d’interprétations.

La force de la faiblesse comme langage d’humilité

     Paul, frappé dans son orgueil à cause de ses révélations,  voulait à tout prix que Dieu lui enlève l'écharde qui l'affaiblissait, mais la réponse de Dieu mit fin à toute discussion : "Ma grâce te suffit, car ma puissance s’accomplit dans la faiblesse ». Pourtant, Paul voyait en cette maladie quelque chose d’humiliant et gênant, qu’il ne supportait pas, et surtout pour lequel  il priait sérieusement pour en être délivré,  mais Dieu considérait cela comme une force. Dit autrement, reconnaître ou accepter sa propre faiblesse apparaît comme un passage inévitable de la force de Dieu. Ce passage peut être crucifiant, au plan personnel, communautaire ou ecclésial, mais il s’agit de suivre le Christ dans son mystère, prendre sa faiblesse pour qu’il rejoigne la mienne. Pour Dieu, ce que vous considérez comme une "faiblesse" peut devenir l'une de vos plus grandes forces si vous y voyez une certaine humilité. 
     Autrement dit, Jésus, Dieu devenu homme, rejoint notre faiblesse "naturelle" en la partageant. Il prend et transfigure toute la faiblesse humaine. Il s’en sert pour révéler à tout homme l’œuvre de son amour. Ce sont les "faibles" qui comprennent le mieux le langage de Dieu : "Je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l’avoir révélé aux tout petits" (Lc 10, 21).
     Une telle attitude nous transforme et nous invite à renoncer à toute prétention, à tout orgueil  dans la rencontre de l’autre, si faible soit-il, et à aller à lui sans avoir peur de ses faiblesses physiques, morales ou spirituelles. Je change mon regard sur l’autre et je ne cherche pas à lui en imposer : toute force autre que celle de l’Esprit est vaine. Cette attitude nous invite à ne pas craindre la rencontre de l’autre ou de l’événement, si "fort" soit-il, mais à aller à lui dans la force de la faiblesse, en nous appuyant sur Dieu seul. "Quand je suis venu chez vous, ce n’est pas avec le prestige de la parole ou de la sagesse que je vous ai annoncé le mystère de Dieu.(...) Ma parole et ma prédication... étaient une démonstration faite par la puissance de l’Esprit, afin que votre foi soit fondée non sur la sagesse des hommes, mais sur la puissance de Dieu" (1 Co 2, 1-5), dit l’apôtre Paul.

La force de la faiblesse comme langage de la croix 

     L'assertion de Paul dénote également  le refus d’une théologie de la gloire, aussi bien présente dans l’épître aux Philippiens qui chante un Christ Jésus qui n’a pas cherché à se prévaloir de sa condition divine pour surpasser son monde (ch. 2), qui se révèle chez Paul. Jésus a pris une forme de serviteur, devenant semblable aux hommes, jusqu’à la mort. Ce thème de la mort et plus précisément de la mort sur une croix est présente chez Paul qui affirme qu’il a prêché le Christ crucifié (1 Co 1.23) et un peu plus loin qu’il n’a « pas eu la pensée de savoir parmi vous autre chose que Jésus -Christ, et Jésus-Christ crucifié (1 Co 2.2). Cela s’accorde, évidemment, avec l’attitude de Jésus rapportée par les évangélistes, qui ne s’est pas révolté d’être mis au nombre des malfaiteurs (Luc 22.37). 

Jésus n’a donc tiré aucune gloire personnelle, ce qui est la marque du messie, serviteur souffrant dans la veine de ce qu’en dit le prophète Esaïe : « Il n'avait ni beauté, ni éclat pour attirer nos regards, et son aspect n'avait rien pour nous plaire. (Es 53.2) ». Et nous pourrions remonter à la figure de Joseph, dans le livre de la Genèse, pour constater que celui par lequel le salut arrive est la figure de l’humble, de celui qui n’a aucune superbe, à l’image de David dont personne ne soupçonne qu’il est l’élu de l’Eternel. Celui qui fait la volonté de Dieu n’est pas reconnaissable à son apparence glorieuse.
La gloriole n’est pas dans la tradition chrétienne. Quand ce fut malencontreusement le cas, cela a provoqué des réformes, avec ses risques d’austérité. On a peut-être compris 2 Co 12 à l’excès au XVIème siècle, Martin Luther s’astreignant à une discipline de fer pour plaire à Dieu. Beaucoup croient encore aujourd'hui que servir Dieu, c'est chercher à devenir le plus fort, le plus acclamé, le plus glorifié.
Pourtant, la gloire est à Dieu, pas à ses serviteurs. C’est la raison pour laquelle Paul va disqualifier les « super apôtres » auxquels il fait face. Paul récuse le spectaculaire, l’ostensible comme attestation d’une proximité avec Dieu. A vrai dire, nous pourrions tous nous vanter de quelque chose, nous pourrions tous participer au grand concours de celui qui a bénéficié d’une grâce divine. Chacun a son expérience du paradis, chacun a sa part d’ineffable. Dieu accorde ses dons à tous, mais tous n’en font pas étalage. Dieu aime chacun, mais tous n’en font pas un motif de fierté personnelle ni leur fonds de commerce. La force de l’humilité se concentre ainsi dans cette attitude de céder sa propre place à Dieu. 

Paul refuse ainsi clairement la gloire et la vantardise au profit d’une théologie qui s’exprime à travers la faiblesse, ce que le texte grec nomme l’asthénie. La faiblesse est, selon Paul, le lieu où le divin s’exprime par excellence. « Quand je suis faible, c’est alors que je suis fort » car la « puissance [de Dieu] s’accomplit dans la faiblesse » : Dieu vient à nous sous les traits d’un nouveau-né qui n’a même pas de place pour naître convenablement. Dieu vient à nous sous les traits de prophètes qui, comme Jean Le Baptiste, devaient faire peur. Dieu vient à nous par Moïse le balbutiant (qui ne sait pas parler), par Jacob le fourbe ou l'usurpateur, par Jonas le lâche, par des disciples qui ont trahi et abandonné de Jésus au pied de la croix. Le salut entre par ce voleur de Zachée. Le paradis est promis au brigand condamné à mort avec Jésus. C’est cela la force de la faiblesse. Ce ne sont pas des surhommes qui manifestent le divin, mais ce que notre monde compte de moins glorieux. 

Les textes bibliques développent une option préférentielle pour les faibles. Jésus, dira, selon les évangélistes : « Ce ne sont pas ceux qui se portent bien qui ont besoin de médecin, mais les malades. Je ne suis pas venu appeler à la repentance des justes, mais des pécheurs (Lc 5.31-32). » Le christ Jésus n’est pas venu pour les bien portants, mais pour les malades, les nuls, les exclus, les faibles. Il y a aussi dans la perspective biblique une option préférentielle pour les faibles, pour ce qui a le moins de poids dans la société, ce qui s’affirmait déjà avec Abel, qui aura une postérité malgré sa fragilité constitutive et la violence qu’il subira. Cela se confirmera par la suite : l’Eternel prend soin de ceux qui sont menacés de famine, de stérilité, d’extinction. Dieu ramène à la vie ce qui est menacé, ce qui est desséché, fut-ce un peuple qui ne valait pas plus que des ossements secs.  
L’Eternel fait advenir ce qui n’a que peu d’intérêt pour le regard superficiel des hommes. Ainsi se manifeste la force de Dieu dans ce qui est compté comme faible, fragile ou insignifiant

Pour Dieu, tout ce qui se glorifie, ne mérite pas sa volonté.


Dr. Jimi ZACKA
Théologien, Chercheur en Anthropologie

vendredi 31 mars 2017

L’INCOMPRÉHENSION (Quelques éléments de réflexion dans l’Evangile de Marc)


      Motifs de l’incompréhension chez Marc

     L’incompréhension est le thème de prédilection de l’évangéliste Marc. La place accordée à l’incompréhension des disciples est l’une de ses particularités. Il faut souligner que Marc est l’évangéliste qui présente le plus souvent dans ses récits les disciples aux côtés de Jésus, mais leur présence à ses côtés soulève assez régulièrement un paradoxe : Les disciples manifestent toutefois vis-à-vis du maître une profonde incompréhension. Ainsi Jésus s’étonne de ce qu’ils ne comprennent pas la parabole du semeur (Mc 4, 13). Il est surpris de leur manque de foi (Mc 4, 40). Ils ne reconnaissent pas Jésus qui marche sur les eaux et le prennent pour un fantôme (Mc 6, 45-52). Jésus leur reproche de nouveau leur incompréhension après la seconde multiplication des pains (Mc 8, 14-21). Les disciples sont des personnes qui ont du mal à comprendre ce que dit Jésus. Il doit tout expliquer… Il est alors aisé de percevoir que derrière les figures des disciples se profilent celles des chrétiens. En effet, l’on remarque que l’incompréhension des disciples traverse l’ensemble de l’évangile de Marc. 
 
     De même, de multiples incompréhensions génèrent des conflits entre Jésus et les pharisiens avec une acuité croissante tout au long de l’Évangile de Marc. Par exemple, lors de la guérison du paralytique, après avoir secrètement  accusé Jésus de blasphème (11.6-7), les scribes se sont enhardis à manifester leur hostilité. À l’occasion de la vocation de Lévi et du banquet qui suit, ils se scandalisent devant les disciples de voir Jésus manger avec les publicains et les pécheurs (11.6). À propos du jeûne, nouvelle querelle : n’osant s’en prendre directement à Jésus, les pharisiens blâment la conduite de ses disciples (11.18). Cette discussion ne portait que sur une pratique de surérogation. Un dernier épisode exaspère le conflit et déchire tous les voiles dont s’entourait l’hostilité pharisaïque : en guérissant en pleine synagogue, au jour du sabbat, l’homme à la main sèche (3. 1-5), Jésus attire définitivement sur lui la haine des pharisiens. Il prend à leurs yeux figure du blasphémateur de la Loi de Moise. De concert avec les Hérodiens, les scribes vont finalement décider sa mort (3.6). 
 
     Au regard de cette avalanche de conflits détruisant toutes relations entre Jésus et les pharisiens, l’on comprend que  l’incompréhension devient en effet porteuse de mort, dont Marc inscrit les traces dans son récit en 3,6; 11,18; 12,12. Finalement, il est à retenir que  ces différents cas d’incompréhensions constituent notoirement une thématique bien ancrée dans  l’évangile de Marc que l’on ne peut occulter. 

       De différents cas de l’incompréhension chez Marc 


   En général, les conflits naissant de l’incompréhension sont souvent au risque, pour celui qui ne comprend pas ou qui est incompris, de se replier sur lui-même ou d’en venir à l’agressivité. Toutefois, il faut savoir que ne pas comprendre, c’est avant tout poser la question du « pourquoi », et ainsi aller vers l’autre en quête du savoir. Mais chez Marc, deux cas d’incompréhension se révèlent : le premier cas concerne les disciples de Jésus.  Leur incompréhension favorise l’échange avec Jésus par le biais du questionnement, tandis que le deuxième cas, ce sont les pharisiens dont l’incompréhension est source de multiples controverses entre eux et Jésus. Dans ce second cas, à titre d’exemple, les pharisiens ne supportent pas le bon accueil que Jésus réserve aux pécheurs (Mc 2.16). Ce type d’incompréhension empêche la communication paisible avec Jésus. Dit autrement : les pharisiens n’arrivent pas à accéder à la compréhension des paroles et au sens des actes de Jésus et cela débouche sur de multiples conflits. C’est dire que ne pas comprendre ce n’est alors pas la reconnaissance de ne pas savoir, mais c’est de ne pas accéder à la vérité ou au sens d’une conception différente de la sienne. L’incompréhension des pharisiens  favorise ainsi directement  les illusions et par là même le refus de se remettre en question, ce qui conduit à l’immobilisme dénoncé par Jésus : « Vous abandonnez le commandement de Dieu, et vous observez la tradition des hommes.  Il leur dit encore: Vous rejetez fort bien le commandement de Dieu, pour garder votre tradition » (Mc 7.8-9). Face aux pharisiens qui présentent un front uni à la nouveauté et figurant l’immobilisme, ici comme dans d’autres évangiles, la prise de Parole de Jésus se détache avec netteté de la rhétorique pharisaïque. Car, les pharisiens tenaient leurs discours par un jeu de discriminations plus sociales que morales. Il ne faut pas non plus ignorer que la société où vivait Jésus était un vaste monde où régnaient des exclusions  humaines et religieuses. Pour les juifs très soucieux de pureté légale,  tout contact physique avec les pécheurs publics était prohibé. C’est ainsi que la levée de toutes ces exclusions par Jésus était devenue une source d’incompréhensions des pharisiens. Une incompréhension qui nourrissait en ce sens la passivité de leur esprit, qui ne réfléchissait plus, et n’acceptait aucune réforme. 


Enfin, toutes ces incompréhensions relevaient des autorités de divers types (religieux, morales ou même politiques) qui étaient plus ou moins directement responsables de l’élimination de Jésus. Il faut aussi noter que l’incompréhension était plus nette du côté de la famille de Jésus (3.21, 31-35) qui considérait qu’il a « perdu la tête » (exeste, aor.2 de existemi : être hors de). Jésus manifestait d’ailleurs à cette occasion que la rupture était réelle avec sa famille naturelle. Il ne reconnaissait plus en effet ni mère, ni frères sauf en la personne de celles et ceux qui, en cercle autour de lui, font la volonté de Dieu. Cette démarche suscitait une véritable opposition à l’Evangile du Royaume que Jésus proclamait en paroles et en actes et dont personne ne comprenait le sens.

     Par contre, concernant les disciples de Jésus, l’incompréhension n’est pas un obstacle ni une source de conflits. Car, leur incompréhension est accompagnée de la volonté de progresser, d’interroger  leur maître pour mieux comprendre (Mc 9.28-29 ;33-37,38).  Cette incompréhension ne porte pas préjudice aux relations humaines parce qu’elle fait preuve d’ouverture d’esprit pour écouter et intégrer une partie de la conception de leur Maître. En ce sens, au lieu des conflits, l’incompréhension multiplie les échanges et s’inscrit dans une quête infinie d’une meilleure compréhension, laquelle peut être obtenue par une analyse sans cesse actualisée de l’expérience. L’incompréhension doit être comprise ici comme un tremplin vers plus de compréhension. Elle oblige le sujet à être actif et continuellement se remettre en question. Dans ce cas-là, la compréhension statique et immuable ne peut être obtenue puisque l’expérience agit en permanence entre le sujet et  le monde. 

In fine, la recherche de compréhension afin de pallier l'incompréhension était une conquête indéfinie pour les disciples de Jésus. Ils en ont retiré d’ailleurs une plus grande liberté et responsabilité.   Mais, pour être capable d'aller de l'incompréhension à la compréhension, il faudra d'abord acquérir une certaine humilité pour mieux être à l'écoute de l'autre. Dans le cas contraire, l'incompréhension ne peut que générer des malentendus, des conflits ou des controverses. C'est la cas des pharisiens et des autorités juives. 
Que chacun de nous cherche à comprendre l'autre avant de le juger !!

Prof. Jimi ZACKA
Exégète, Anthropologue

lundi 6 mars 2017

LA VENGEANCE SELON PAUL (Rm12, 14.17-21)



Introduction

Vengeance. Un acte de renvoyer à l'autre ce qu'il nous a fait, en pire, on veut faire souffrir l'autre comme on a souffert. C'est une riposte à une offense. C'est la seule possibilité a posteriori quand on se sent offensé par l'autre. Elle peut être libératrice. Car, on veut faire souffrir à son tour, se sentir en position de supériorité à son tour. On veut pouvoir se laver de l'offense dont on est victime. Après on sent que justice a été faite. Mot assez fort, relatif à des sentiments mauvais, comme la profonde amertume.  Peut-on penser  la vengeance ? La vengeance peut-elle avoir une justification éthique ?

  Par l’étude du texte de Rm12, 14.17-21, nous tenterons de répondre à la question en traversant de différentes littératures juives, vétérotestamentaires. 

     S'interroger sur la vengeance, c'est se poser la question du sens possible de certains actes humains alors même que la « morale » de l'époque les réprouve.  Pourtant, dans la nature humaine, se venger est quelque chose de quasiment normal. C’est un aspect bestial, qui ne demande pas de réflexion. Cependant,  la préméditation est quand même très présente dans la vengeance. Donc en fait, il n'y pas de réflexion si ce n'est celle qui consiste à trouver le moyen de se venger. 

La vengeance dans les textes vétérotestamentaires

     Les problèmes liés à la vengeance apparaissent très tôt dans les textes bibliques. Dès que Caïn a tué Abel, il redoute une vengeance : « si quelqu’un me trouve, il me tuera » (Gn 4.14). En fait, la première loi postérieure à la chute qui va être instituée n’est pas créée pour protéger Caïn des autres, mais pour le protéger de sa peur des autres. Caïn projette ses sentiments meurtriers sur les autres et, du coup, il a besoin de la loi pour s’en protéger. 

     Il n’en demeure pas moins qu’alors que l’idéal plusieurs fois dans le Nouveau Testament, et déjà présent dans le Lévitique (19.17) est « Tu ne te vengeras pas ». Dieu, pour rassurer Caïn, institue la règle : « Si quelqu’un tue Caïn, on le vengera sept fois » (Gn 4.15). Quelques années plus tard un descendant de Caïn, de nouveau, suite à un meurtre, énonce un châtiment encore plus dissuasif : « Caïn sera vengé sept fois, et Lémel soixante-dix-sept fois » (Gn4.24).

  Peu à peu, au fil des ans, cette dimension de la vengeance va être atténuée par les textes législatifs, se rapprochant ainsi, progressivement, de l’idéal. Ce sera d’abord le système de Talion qui proportionne la vengeance au méfait commis. On n’a plus, cette fois-ci, de multiplication par sept ou par soixante-dix sept. Par rapport au code d’Hammourabi, la Loi juive présente une avancée. En effet, le code d’Hammourabi proportionne la peine à la qualité sociale de la personne offensée (code d’Hammourabi, 196-214) : personnage haut-placé, homme du peuple, ou esclave. La Torah, plus égalitaire, ne fait pas cette distinction, renvoyant l’offenseur à un autre qui est son semblable quel qu’il soit, pour lui faire prendre conscience de la peine causée. La vengeance est ordinairement exprimée dans l'Hébreu sous le nom de consolation ; et quoique saint Jérôme ait ordinairement mis le mot de venger, il n'a pas laissé quelquefois de côté les termes exprimant l'idée de consoler ou de consolation dans le sens de vengeance. Par exemple (Esaie 1 :24), les Machabées : (2Mac 7 :6) Et dans Esaïe, (Esa 57 :18). Mais les exemples en sont bien plus fréquents dans l'Hébreu.

     Le système juif prévoit  l’épuisement de la vengeance dans le cas où le meurtre commis est involontaire. Des villes refuges sont disposées sur le territoire d’Israël où le meurtrier peut s’enfuir (Nb35). Il subit une certaine forme de vengeance puisqu’il doit rester cloîtré dans cette ville pendant de nombreuses années mais il n’est pas mis à mort. Enfin, l’exemple historique de David vient témoigner d’un au-delà possible de la vengeance quand il renonce à tuer Saül son ennemi, pourtant à sa merci (1 S 24.1-23 ; 26.1-25). Ainsi, par évolutions successives, on se rapproche de l’idéal (la non-vengeance) posé par le Nouveau Testament.

     Comme le peuple de l’Ancien Testament, les premiers chrétiens de la Nouvelle Alliance vivaient aussi un affrontement avec des ennemis.  Et, nous vivrons également cette situation jusqu’à la fin des temps. S’il leur est défendu de se venger (Mt 5.38), peuvent-ils alors attendre la vengeance de ce Dieu qui a fait alliance avec eux et s’est, par-là, engagé à être leur Protecteur ? Peuvent-ils appeler Dieu à la vengeance contre leurs oppresseurs ? Ou faudrait-il rejeter loin toute pensée en rapport avec la vengeance et s'appliquer à pardonner soixante-dix fois sept fois

     En tout cas, une chose est sûre : même si nous faisons l’effort de pardonner, il est quelque chose qui reste ancré dans notre nature et qui peut nous pousser à remettre en cause le pardon que nous avions donné, surtout quand l’offenseur continue à enfoncer le clou. C’est l’esprit de vengeance. Comment alors pardonner et renoncer à tout désir de vengeance, si nous entendons la vengeance comme le fait de rendre à l’autre le mal qu’il nous a fait ? Autrement dit, comment concilier le pardon à donner à ceux qui nous font du mal et l’esprit de vengeance qui semble inhérente à la nature humaine ? 

La vengeance dans Rm12, 14.17-21


     L’apôtre Paul, dans Rm12, 14.17-21, semble non seulement nous parler d’un Dieu de vengeance, mais aussi nous inviter à coopérer à cette vengeance divine : « Bénissez ceux qui vous persécutent ; bénissez, ne maudissez pas. Ne rendez à personne le mal pour le mal, appliquez-vous à bien agir aux yeux de tous les hommes. Autant que possible, pour ce qui dépend de vous, vivez en paix avec tous les hommes. Ne vous faites pas justice à vous-mêmes, mais laissez agir la colère de Dieu. Car l’Ecriture dit : À moi la vengeance, c’est moi qui rétribuerai, dit le Seigneur. Mais si ton ennemi a faim, donne-lui à manger ; s’il a soif, donne-lui à boire : ce sera comme si tu entassais sur sa tête des charbons ardents. Ne te laisse pas vaincre par le mal, mais sois vainqueur du mal par le bien » (Rm12, 14.17-21).. Comment comprendre cet enseignement de l’Apôtre Paul ?  

     Ce que dit l’Apôtre Paul s’inscrit dans la suite des paroles du Christ : « aimez vos ennemis » (Mt 5.43-48). Mais en disant cela, il ne rompt pas définitivement avec la notion de « vengeance ». La formule de « ne pas rendre le mal parle mal », mais de « vaincre le mal par le bien » revient ailleurs dans le Nouveau Testament, telle quelle, ou sous des variantes (1 Th 5,15 ; 1 P 3,9 ; Mt 5,38-42 ; Lc 6,29 ; 3 Jn 11)15. On peut en trouver des formulations approchantes dans la morale stoïcienne. Le judaïsme quant à lui ne demandait pas expressément d’aimer les ennemis, mais seulement de ne pas se venger soi-même. Paul, ici, va plus loin, puisqu’il demande de les « bénir ». C’est la nouveauté des évangiles (Mt 5,43-44 ; Lc 6,27-35): "bénir son ennemi".

     Mais alors comment rendre compte des v. 19-20, qui parlent d’« entasser des charbons ardents sur la tête » de l’ennemi ? Paul vient de citer d’abord (v. 19) un passage du Deutéronome (cf. Dt 32,35), où le Seigneur déclare que la vengeance et la rétribution sur les ennemis de son peuple sont de son ressort ; il ne convient pas de s’en mêler, ce serait empiéter sur la seule responsabilité divine ; c’est donc d’abord pour décourager toute idée de vengeance humaine que Paul utilise ce texte du Deutéronome. Mais ne pas se mêler de la justice divine est une attitude négative de retenue qui ne suffit pas à l’Apôtre. Il veut inciter à une attitude positive d’amour et s’appuyer encore pour cela sur un texte de l’Écriture. Il trouve à propos une sentence des Proverbes qui concernait l’ennemi personnel à cause de l’attitude positive qu’elle demande.

     On ne peut certes exclure l’idée d’un jugement divin qui ne laissera pas le mal impuni. Mais faut-il supposer une finalité entre ta bienveillance et son châtiment ? Il faut tenir compte du contexte dans lequel Paul amène cette citation de Pr 25,20 : il appelle à « bénir ». Le souci de l’Apôtre est de laisser à chacun son rôle : « toi, aime le ; quant à la rétribution, c’est Dieu qui s’en charge, ce n’est pas ton affaire… ». En d'autres termes, les enfants de Dieu se vengent par procuration, celle de Dieu mais en faisant du bien à leur agresseur. C'est le seul élément enclencheur de cette vengeance. 

  La citation de Pr 25 est amenée exprès pour les gestes de charité qui s’y trouvent recommandés, en laissant une fois de plus à Dieu seul le souci de la rétribution qui convient. L’accent n’est pas sur le jugement qui revient à Dieu, mais sur le comportement de bienveillance demandé à l’homme. C’est précisément la conclusion : « Ne sois pas vaincu par le mal, mais sois vainqueur du mal par le bien » (v. 21)22. Elle récapitule la séquence (v. 9-21) en identifiant le bien auquel il faut s’attacher (l’amour, 12,9) et le mal qu’il faut détester (l’absence d’amour). Le chrétien serait vaincu par le mal, s’il n’aimait pas, alors même qu’on lui fait du mal.


Conclusion


     Ainsi, pour interpréter Rm 12,14.17-21 sans y voir une référence à des persécuteurs externes, mais aux tensions internes et donc sans rompre l’unité d’une séquence consacrée tout entière à la communauté chrétienne, on peut produire un bon nombre de textes de littérature juive. Lv 19:17-19 (NBS) : « Tu ne détesteras pas ton frère dans ton coeur ; tu avertiras ton compatriote, mais tu ne te chargeras pas d’un péché à cause de lui. Tu ne te vengeras pas ; tu ne garderas pas de rancune envers les gens de ton peuple ; tu aimeras ton prochain comme toimême. Je suis le SEIGNEUR. ». Et quant à ce qu’il a dit : Tu ne te vengeras pas et tu ne garderas pas rancune aux fils de ton peuple – tout homme d’entre les membres de l’Alliance qui introduira une cause contre son prochain sans l’avoir réprimandé devant témoins, ou introduira cette cause dans l’ardeur de la méchanceté, sera puni » (Document de Damas IX, 2-5). 

     En Romains 12, 14.17-21, Paul appelle à des comportements de justice, d'amour, d’engagement de soi par conscience, devant Dieu, et non pas par crainte servile. Le but est  de surmonter l’esprit de vengeance et d’aimer son prochain. Éventuellement cela conduira à des pratiques d’affranchissement de soi et de l’autre. En effet, Désir, pulsion, envie, projet de vengeance ne semblent plus avoir aucun droit d'entrée chez nous, en tant qu’enfants de Dieu. La seule condition de faire appel à la vengeance divine, c'est d' "aimer", de "bénir", de "ne pas faire justice soi-même", de "nourrir " son ennemi.

     Au regard de tout cela, à chacun de trouver, in fine,  son chemin de reconnaissance et d'existence face à la violence de l'autre, reconnaissance de l'autre comme un soi, et de "soi-même comme un autre" selon le mot de Ricoeur, autre comme vu par les autres, mais aussi comme encore et toujours un peu inconnu à soi-même. Il y a certainement d'autres réponses à chercher que la vengeance primaire, qui, renvoyant autant de nuisance à la violence, n'a pas de justification éthique : ne pouvant être un projet de vivre son humanité sereinement avec d'autres.



Prof. Jimi ZACKA
Exégète, Anthropologue