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« Tu relèveras les
vieux murs détruits, tu reconstruiras sur les fondations abandonnées
depuis toujours. On t’appellera « le peuple
qui ferme les fentes et refait les rues de la ville » (Ésaïe 58,12). (Bible :Parole de
Vie)
Abstract
La reconstruction d'un
pays déchiré par la guerre, c'est souvent rendre à l'homme une vie améliorée et le rendre acteur de son pays et de son présent en toute dignité. À travers la
métaphore empruntée au livre d'Ésaïe (58,12) qui évoque le fait de reconstruire
ce qui a été détruit, de réparer les brèches, il nous faut parler d'une belle
et juste manière d'envisager la reconstruction post-conflit sur le seul et
unique plan du cœur et de l'humain. Que cela soit en bien ou en mal, le message
d'Ésaïe dépasse de loin les simples frontières de la foi. Le prophète n’écarte
pas les exigences humaines et sociales qui doivent accompagner toute reconquête
: la justice sociale, la solidarité, le souci du pauvre et le fait de partager
les responsabilités. Partout en Afrique où se retrouvent les cicatrices des
conflits armés, et dans les pays où les dirigeants démissionnent ou ne veulent
absolument pas rendre des comptes aux populations et où le pouvoir continue à
fausser les règles, il serait grandement temps d'apprécier à ce qu'elle est
réellement - et en faire tomber tous les masques - la plus grande des vertus
humaines, la plus indispensable à toute reconstruction d'un pays : la valeur de
l'empathie en actions, seule capable de remettre debout le lien social. À
partir des critères éthiques et sociaux que le prophète Ésaïe 58,12 a
soulignés, cet auteur montre de façon convaincante que la condition essentielle
pour obtenir une paix qui tienne la route est de réparer préalablement les
injustices sociales, se doter d'une gestion des ressources basée sur l'équité
et, surtout, employer à remettre sur pied le palpitant de la nation, ceux qui en furent
les victimes injustement expropriées, : les laissés-pour-compte. -compte.
Introduction
Cette réflexion est le
fruit d’une longue recherche, au cours de laquelle j’ai observé, posé des
questions et cherché des réponses. Elle concerne les grandes idées du livre
d'Ésaïe qui mettent en exergue la puissance de Dieu comme thème central et montrent
que Dieu a pour but final d'apporter la paix. C'est en s'appuyant sur cette
idée que cette étude commence par décrire une période difficile et se termine par
un message d'espoir, de renouveau et de paix. La crise et la paix se
manifestent dans l'organisation structurelle des 66 chapitres d’Ésaïe, dès la
section désignée comme le « Proto-Ésaïe ». Dans cette première partie,
la crise est caractérisée par la dévastation du territoire, la conflagration
des cités et leur anéantissement par des puissances étrangères (1.2-7a).
Inversement, la préservation de Jérusalem face à l'agression externe symbolise
la quiétude et la pérennité sous la souveraineté d'Ézéchias (39.8), événement
qui clôt le « Proto-Ésaïe ». Ces notions de crise et de paix incarnent
ainsi deux conjonctures relatives au Temple, lieu par excellence de la
manifestation de la suprématie de YHWH. L'idée principale du livre
d'Ésaïe semble être l'affirmation du pouvoir suprême de Dieu (YHWH). C'est une
invitation à diriger le monde en suivant la volonté de Dieu. Dans ce livre, les
rois sont considérés comme les représentants de YHWH. Ils gouvernent en Son nom
pour accomplir le projet divin pour la Terre. Ce projet est d'apporter
la paix et la sécurité grâce à la justice. Les événements du monde, qu'il
s'agisse de crises ou de paix, sont expliqués par l’attitude des rois et des
peuples envers YHWH et Son Temple.
La paix et la stabilité
sont obtenues lorsque l'on accepte l'autorité de YHWH. À l'inverse, la chute
des nations est considérée comme la conséquence du refus de reconnaître Dieu
comme leur souverain. Plus précisément, commettre des injustices de toutes
sortes, manquer de respect au Temple de Jérusalem et adorer d'autres dieux sont
des signes de mépris envers YHWH. En 30.1-3, le roi et le peuple de Juda sont
désignés comme des « fils rebelles ». Ils n’ont pas reconnu YHWH comme leur
père. Au contraire, ils ont placé leur confiance en Pharaon en Égypte à cause
de leurs armes. Cette politique d’obéir à une force étrangère est expliquée par
les prophètes cultuels d’origine deutéronomiste comme la cause de la crise, de
la fin de la dynastie davidique et de la destruction du Temple de Jérusalem en
587. Les échos de cette situation sont perceptibles dans les livres de Jérémie
et d’Ézéchiel. Par contre, l’obéissance à YHWH fonde
la « théologie de la paix ». Cela signifie que celui qui se confie en YHWH ne
peut pas s’appuyer ni sur le pouvoir des armes ni sur les idoles. Il doit, par
contre, se tourner vers Dieu.
La confiance en YHWH
apporte la paix et la prospérité au peuple de Sion, résidant à Jérusalem. Es
30.19-25a fait état de l’avènement de cette ère. Dans ce texte, Dieu se
présente comme père et mère, qui prend soin de son peuple. Il donne la pluie
afin de rendre l’agriculture et l’élevage possibles. Grâce à la pratique de la
justice, les humains et les animaux trouvent leur nourriture et jouissent de la
paix.
À partir de tous ces
exemples, on peut conclure que l'histoire nous enseigne qu'une paix durable ne
repose pas tant sur des victoires militaires, mais plutôt sur un changement
profond dans nos actions et nos valeurs. Le peuple tire les leçons de son passé
malheureux. Il reconnaît la souveraineté de son Dieu et rejette les idoles.
Cette situation doit faire écho dans certains pays africains post-conflit, comme
en RCA, où les hostilités armées sont persistantes et leurs répercussions
catastrophiques sur les communautés font légion.
1. 1. Les verbes d’une
reconstruction éthique et spirituelle en Ésaïe 58.12
Le prophète Ésaïe offre un
cadre théologique et éthique pertinent pour entamer la reconstruction : «
Les tiens rebâtiront sur d'anciennes ruines, tu relèveras des fondements
antiques ; on t'appellera réparateur de brèches, celui qui restaure les
chemins, qui rend le pays habitable. » (Es.58.12). Le texte hébreu d’Ésaïe
58.12 concentre son espérance autour de plusieurs verbes qui forment une
véritable grammaire de la restauration éthique : rebâtir, relever,
réparer, restaurer. Ce ne sont pas juste des constructions matérielles. Ils nous apprennent
aussi sur la vie des gens, leurs valeurs spirituelles et ce qui fait leur
identité.
Autrement dit, pour que ce
processus de reconstruction soit efficace, il doit vraiment puiser sa force
dans le fait que nous dépendons tous les uns des autres. Il doit englober notre
histoire commune, la nécessité de rétablir la justice après des moments
difficiles, l'engagement de chacun dans la société et ce qui nous unit en tant
qu'êtres humains. Ainsi est planté le décor d’une éthique sociale. Mais c'est un travail
qui prendra du temps, c'est inévitable. Il doit faire naître de nouvelles
façons de voir le monde que nous partagerons tous, tout en réaffirmant les
règles fondamentales auxquelles nous ne pouvons plus déroger aujourd'hui. Il
est essentiel que cet effort soit accompagné de solutions adaptées à chaque
endroit, qui tiennent compte de ce qui rend chaque territoire unique et qui
répondent vraiment aux préoccupations des gens qui vivent sur place.
De fait, au-delà de cette
simple considération, la quête de paix est devenue la préoccupation centrale
des stratégies visant à mettre fin aux conflits sur la scène mondiale. Qu'il
s'agisse d'accords politiques, de trêves ou de systèmes de partage des
responsabilités, tout converge aujourd'hui vers cette aspiration à une paix qui
tienne bon. Il faut dire que les dirigeants politiques se sentent souvent
perdus lorsqu'il s'agit de déterminer comment sortir d'une crise, et c'est
pourquoi ils proposent fréquemment un grand nombre de systèmes de répartition
du pouvoir. Tous les signes indiquent
une tendance à mettre fin à une situation conflictuelle, s'appuyant sur des
processus transactionnels.
Pourtant, l’expérience issue
de ces démarches révèle avec acuité une limite de cette approche. La paix transactionnelle
met fin à la guerre, mais elle ne guérit pas la nation. Comme Bernard Badie l’a
si bien souligné : « La non-guerre n’est pas la
paix. Car « notre
culture a souvent centré son attention sur la guerre, considérant la paix comme
une simple absence de conflit ou comme une période transitoire entre deux guerres » ; à cet effet, elle
suspend les armes sans toujours désarmer les mémoires, pacifie les institutions
sans nécessairement réconcilier les consciences, restaure l’État sans refonder le
lien social. Il nous faut un travail de déplacement de la paix à la reconstruction,
au renouvellement social. En outre, selon Bertrand Badie, la transaction a longtemps été
considérée comme la méthode classique de règlement des conflits.
Voilà pourquoi,
d'ailleurs, tout le monde voit aujourd'hui la paix comme le fruit d'une
approche qui passe par la discussion, l'aide extérieure ou la recherche d'un
terrain d'entente, et plus généralement par l'art du compromis. C'est vrai que
l'idée d'arrangement a souvent été mise en avant comme un bon moyen d'arriver à
vivre en bonne intelligence. Cette approche est même confortée par une
interprétation de la démocratie fondée sur l'art du compromis, voire de la
négociation. Toutefois, Bertrand
Badie met en évidence les limites de cette approche. S'il est certain que la
transaction possède intrinsèquement une faculté d'apaisement, la question se
pose : tout principe de paix peut-il se résumer à la transaction, et son objectif
ultime ne risque-t-il pas de museler les groupes minoritaires ? Quelle place
accorde-t-on, dans ce vaste processus de négociation, aux principes de respect,
de sécurité humaine ou aux
grands enjeux de survie ? La transaction ne réduirait-elle pas inversement
la paix à la simple trêve, comme pour en alimenter la précarité, voire la
dénaturation ? Surtout, a-t-elle aujourd’hui les mêmes vertus et la même
efficacité qu’hier ? La question mérite d’être
posée à une époque où les traités
sont devenus rares et où ceux qui ont pu être conclus sont restés sans effet.
Les limites et les défauts de la transaction ont été suffisamment prouvés dans
différentes crises en Centrafrique.
C’est ce qui m’incite à penser
que la théologie se doit d’y réfléchir, d’y apporter une réflexion
approfondie, d’y définir le véritable sens de la paix. L'idée évoquée en Ésaïe
58.12, qui mentionne « relève les vieux murs détruits et reconstruire
sur les fondations abandonnées » (Bible, Parole de vie), me
semble être un très bel exemple pour réfléchir à la manière dont une nation
peut vraiment se remettre debout après une période de crises. Il offre un cadre
éthique adéquat à formuler ce renouvellement de la paix destinée. Pour y
parvenir, il faut que nous ayons le courage de revoir nos façons de penser.
Autrement dit, c'est une manière juste et bienveillante de rebâtir notre
société, afin d'aider un pays qui a traversé des épreuves à se reconstruire
entièrement, dans toutes les facettes de son existence, pour que chacun puisse
s'y sentir chez soi et y vivre en paix.
Cette démarche passe par une
perspective qui offre au peuple une nouvelle manière de « vivre ensemble ».
Autrement dit, avoir une vie sociale renouvelée se doit d’être inséparable de la
reconstruction morale du pays. Veiller à un avenir serein pour le peuple n’a
rien de répréhensible en soi. C’est même une exigence politique légitime. Mais
franchir la ligne qui consiste à sacrifier la dignité humaine sur l’autel des
calculs politiques, voilà l’erreur fondamentale. À partir de là, la politique
cesse d’être une promesse d’avenir pour devenir une mécanique froide, où
l’intérêt matériel prend le pas sur la valeur humaine.
2. 2. L’inefficacité des acteurs
internationaux
J’ai toujours constaté l’inefficacité
des missions de consolidation de la paix souvent mises en place par l’ONU pour
surveiller les accords de paix, protéger les civils et appuyer la réforme du
secteur de la sécurité. Des interventions comme telles manquent souvent leurs
objectifs. Pour preuve, beaucoup de
pays africains qui ont connu des conflits armés ou des rebellions peinent toujours
à instaurer une véritable cohésion nationale. La leçon qu’on en tire souvent
se résume à ces constats décevants : la transaction procure la paix utopique,
certes, et met fin à la guerre, mais elle ne guérit pas les plaies d'une nation
meurtrie. Elle met fin aux combats, mais elle ne calme pas toujours les rancunes.
Elle installe la paix dans les institutions, mais elle n'apaise pas forcément les
cœurs des belligérants. Elle restaure l'ordre étatique, mais elle ne refait pas
le lien social entre les victimes et leurs bourreaux. Par conséquent, la question
éthique de la reconstruction surgit entre ces deux moments : la fin des crises et
l'après-crise moral. Ce moment de transition, notons-le, cette phase
entre-deux, ne prend pas forme grâce à des formules chocs ou des discours
politiques habituels. Puisqu'on peut voir que dans ces situations, il y a comme
une sorte de ruse cachée, qui fait que les gens finissent par produire du bien
malgré eux, presque par hasard. Ceux qui sont aux commandes ne pensent qu'à
leurs propres intérêts, à ce qui leur sera le plus utile, sans se rendre compte
qu'il y a un décalage entre ce qu'ils cherchent personnellement et l'impact
réel de leurs actions sur l'ensemble de la société.
Ce constat posé, il en découle que la reconstruction
éthique sociale d’une nation interpelle chaque citoyen à une seule question : Comment réparer ensemble une fracture sociale
au sein d'une nation post-conflictuelle ? C'est une question difficile qui touche
à l'éthique du politique et à sa responsabilité.
Mais, il faut le
reconnaître, sans pardon, sans justice, sans vérité et sans reconnaissance mutuelle,
il n'y a pas de meilleur avenir commun possible. C'est pourquoi la fin d’une
guerre ou d’une crise armée marque le début du temps de la reconstruction éthique. C’est précisément pour
cette raison que la paix, entendue comme la cessation effective des violences
armées, ne saurait être réduite à un simple objectif final. Elle constitue,
plus fondamentalement, un point de départ : l’ouverture d’un processus dans
lequel peut enfin s’engager la reconstruction du lien humain, social et
politique.
Cette préoccupation m’amène
à considérer la théorie de la paix du philosophe Aristote, lequel insistait
déjà sur la signification de la coexistence. Maintenant, il est bon
d'éclaircir cette idée. Si l'on pense aux réalités de notre époque globale et à
toutes les leçons que l'Histoire nous offre, on pourrait la définir comme le
fait de créer un vrai vivre-ensemble, une unité sociale, pour l'ensemble du
pays. Il est important de souligner que coexister ne se limite pas à une
simple cohabitation ; cela implique également des échanges mutuels, une édification
collective et une solidarité éthique, éléments qui constituent ce
que l'on pourrait considérer comme le fondement même de la société humaine.
3. Penser la paix au-delà de
l’absence de guerre
Je pense qu'il faut
aborder la question de la paix dans une perspective singulière. Pourquoi ?
Parce que la paix ne se réduit pas à l’absence de combats et que les accords de
paix internationaux ne tiennent pas toujours. Cela signifie que la paix, dans
cette perspective, ne peut être imposée de l’extérieur. Elle se construit à partir des acteurs locaux.
Par exemple, les cultures africaines, riches en sagesse morale, offrent des
pistes nouvelles pour imaginer une paix qui va au-delà des simples discussions
autour d'une table. Outre cela, je suis enclin à plaider en
faveur d'une perspective alternative, enracinée dans un cadre théologique contextuel
et interculturel, qui vise à illustrer les principes éthiques énoncés dans Ésaïe
58 :12, pouvant servir de catalyseur de la reconstruction éthique sociale. Car,
notons-le, la paix se construit dans les pratiques quotidiennes autant que dans
les institutions publiques.
Ainsi, la lecture anthropologique d’Ésaïe 58,12 présente une perspective
de paix en tant que refondation éthique d’une société. Dans un pays comme la Centrafrique,
où les récits de la violence sont multiples et souvent concurrents, l’enjeu est
crucial. La voix prophétique de ce texte incite les communautés concernées à se
transformer en citoyennes responsables qui « …relèvent les vieux murs
détruits et… reconstruisent sur les fondations abandonnées », c’est-à-dire les « bâtisseurs
d'une paix », durable basée sur la justice, la mémoire et l'entraide. Car
la régénération d'une nation requiert, de fait, une mutation morale
fondamentale, sollicitant l'implication de chaque citoyen dans le
rétablissement des assises du vivre-ensemble.
En termes clairs, mon
analyse propose une thèse définitive : en l'absence d'un cadre éthique pour la reconstruction
d’un pays, la paix post-conflit reste politiquement précaire et moralement insuffisante.
Donc, l'objectif est de réorienter le concept : de la paix en tant que simple arrangement
institutionnel à la reconstruction éthique sociale en tant que reconstitution fondamentale
de l'entité nationale. Cette réorientation n'est ni simpliste ni utopique ; il s'agit
plutôt d'un impératif de clarté pour faire face aux insuffisances persistantes d'une
paix dépourvue de responsabilité éthique. Pour mener à bien cette analyse, je
propose le parcours suivant : d’abord, présenter la problématique de la paix
et de la reconstruction dans les pays africains touchés par des conflits,
notamment en Centrafrique. Ensuite, je vais m'appuyer sur Ésaïe 58.12 comme support textuel, pour
une approche éthique qui va au-delà des simples accords de paix. Enfin, je
crois qu’il faut montrer que les institutions doivent évoluer non seulement sur
le plan légal, mais aussi dans leurs fondements éthiques, pour créer une nation
habitable et véritablement unie.
Je réaffirme que la paix
basée sur des accords "pactum" (accord) représente en réalité
une prolongation de la logique de guerre. Elle vise fondamentalement à acquérir
un avantage supplémentaire sur un adversaire. Pourtant, en parcourant d'autres
cultures, on découvre des conceptions différentes. Par exemple, au sein de la culture
peule, la paix ne signifie pas simplement l'absence de guerre, mais plutôt la
vitalité et le bien-être de la communauté de vivre dans l’harmonie de cohésion sociale.
Et lorsqu’on poursuit l'étude des diverses cultures et langues, on relève l'existence
d'autres interprétations positives de la paix. Par exemple, la paix (Shalom
en hébreu, Eirênê en grec), en théologie, dépasse l'absence de conflit
pour désigner un état d'harmonie, de justice et de réconciliation profonde avec
Dieu, Lui-même et le prochain. D’où la question : À
quoi bon témoigner d’un Dieu parfait quand on sait que dans le concret, on ne
produira que de l’imparfait ?
3. La paix à l’épreuve d’éthique sociale
Sinon, c’est un leurre de penser
que la paix acquise par la négociation est la solution idéale pour sortir des conflits. On prône assez souvent
ce slogan : « mieux vaut un mauvais arrangement qu’une bonne guerre ». Sur
le plan politique, certes, l'efficacité semble
claire : le bruit des armes se fait silencieux, les institutions recommencent à
fonctionner, et les populations retrouvent une certaine accalmie « trompe-l’œil ». Mais en réalité, cette
mesure offre un instrument essentiel de survie pour les régimes politiques au
bord de l'effondrement. Et derrière ce vernis de stabilité, se cache une zone d’ombre.
C’est pour dire que les compromis arrachés autour d’une table peuvent ressembler
à des pactes avec l’injustice. On ferme les yeux sur certains crimes, on accorde
des amnisties douteuses et les victimes se retrouvent
reléguées au silence. C’est l’immédiateté du
verdict politique.
Dans ce contexte, la mémoire
collective est comme une mise entre parenthèses : on préfère tourner la page trop
vite, quitte à laisser les blessures ouvertes. La paix transactionnelle, en ce sens,
est une paix « utile » mais pas toujours « juste ». C’est une « fausse paix », comme le souligne Badie,
puisqu’elle ne donne lieu qu’à des négociations entre
vainqueurs, que le vaincu est contraint d’approuver par sa
signature.
Il y a donc une tension permanente
entre le pragmatisme et l’éthique. D’un côté, l’urgence impose de sauver des vies
et de stabiliser le pays. De l’autre, la conscience rappelle que la paix sans justice
ressemble à une maison bâtie sur du sable. Les pays pos-conflits qui choisissent
le compromis politique au détriment de la vérité risquent de voir souvent les rancunes
ressurgir tôt ou tard. En définitive, la paix acquise suite à des négociations est
une étape, pas un aboutissement. Elle peut être efficace politiquement, mais elle
reste éthiquement bancale si elle ne s’accompagne pas d’un travail de mémoire, de
réparation et de transformation des structures injustes. Autrement dit, une paix
qui se contente d’éteindre l’incendie sans traiter les causes profondes court le
risque de voir les flammes reprendre. Certes, les scénarios politiques d’après-conflit
fonctionnent principalement comme un mécanisme de stabilisation politique. Il y
a une série de protocoles codifiés : cessez-le-feu, traités de paix, accords de
partage du pouvoir et insertion des anciens combattants dans les institutions gouvernementales.
Mais, souvent, cette conception structurelle poursuit un objectif distinct et quantifiable
: mettre fin aux hostilités armées et rétablir une base de gouvernance.
De ce fait, la paix est
souvent perçue comme un simple cadre juridique, principalement axé sur la
sécurité, plutôt que comme un devoir moral de vivre ensemble. Elle se contente
de répondre à l'urgence de mettre fin aux hostilités, mais demeure souvent
indifférente aux profondes fractures sociales qu'engendre la violence. Les
victimes, bien que reconnues symboliquement, sont rarement réintégrées en tant
qu'acteurs moraux à part entière dans le nouvel ordre social. C'est ce que l'on
pourrait nommer le « syndrome du volcan endormi ». Autrement dit, une
paix issue de la négociation hâtive n’apporte souvent qu'une accalmie éphémère.
Les tensions sous-jacentes continuent de marquer silencieusement l'imaginaire
collectif. Le manque d'éthique apparaît ici de manière flagrante : cette paix
est conquise au détriment de la vérité, ce qui ébranle durablement la confiance
sociale et compromet toute véritable réconciliation.
En effet, face aux limites
d’une paix qui se résume à un simple accord juridique et sécuritaire, comme c’est
le cas souligné en Centrafrique, une question cruciale se pose : qu'est-ce
qui peut vraiment établir une réconciliation durable ? Car si l'absence
d'éthique affaiblit la paix et laisse les blessures sociales à vif, il devient
essentiel de repenser la refondation sociétale non pas comme une simple fin de
la violence, mais comme une exigence morale profonde. C'est précisément dans
cette optique qu'Esaïe 58.12 nous éclaire, en liant la restauration d'un peuple
à une transformation éthique et spirituelle radicale.
5. 4. La reconstruction éthique
sociale d’une nation à la lumière d’Ésaïe 58.12
J’ai souligné, ci-haut, qu’Ésaïe
58.12 apporte une lumière sur le véritable sens de la reconstruction éthique de
la paix. À ce propos, John Hill dit avec raison que « les guerres
ne sont pas seulement civiles et politiques, mais aussi spirituelles ; elles
concernent les doctrines, les ordonnances et la discipline de l'Église. De même, loin d'être
un simple projet politique ou une affaire de stratégie, le prophète Ésaïe redéfinit
ici la foi, la faisant passer des simples rituels aux actions concrètes et
utiles. Après avoir dénoncé les pratiques religieuses vides de sens (comme les
jeûnes ostentatoires) et les cérémonies qui ignorent la justice sociale, le
texte propose une idée forte et exigeante : la véritable dévotion à Dieu se
manifeste par la capacité à œuvrer pour réparer le monde. Sur ce registre, le
commentaire de Joseph Blenkinsopp le confirme en ces termes : « La
réparation de la fracture sociale renvoie à la restauration de la cohésion
sociale brisée par l'injustice ». Dans le contexte
centrafricain, marqué par des cycles de violences politico-communautaires à
maintes reprises, cette reconstruction suppose une vraie reprise de conscience
du peuple centrafricain. Hannah Arendt
rappelle cela en d’autres termes : « le pardon n’efface pas le
passé mais libère l’action future ». C’est pour dire que la destruction d’une
nation ne doit pas être réduite à une métaphore, c’est une réalité qui doit être
prise en compte: c’est un porteur de l'histoire, chargée de la mémoire
collective. C’est pourquoi Dieu ne promet pas un effacement complet du passé.
Au contraire, il invite son peuple à reconstruire le pays en s'appuyant sur la
mémoire du passé. Le redressement d'une
nation y est présenté comme le fruit d'une profonde transformation, à la fois
morale et spirituelle. Ésaïe établit ainsi un lien manifeste entre le fait de
relever un pays dévasté et la pratique concrète de la justice sociale rétablie.
Ce qu’on peut appeler une « repentance collective ».
Cette
approche est décisive pour la Centrafrique. Car l’absence de confiance envers
l’état, la fragmentation territoriale et la faiblesse des services publics ne
relèvent pas uniquement de déficits matériels mais d’un déficit moral et de
cohésion sociale systémique. Dans ce contexte, la paix exige une écologie
morale faite de justice crédible, de participation réelle et de symboles
partagés.
En d’autres termes, le
renouveau de Centrafrique doit impliquer l’émergence d'individus capables
d’agir différemment, sans retomber dans les schémas de domination qui ont mené
à la destruction du pays. Cette exigence soulève une question essentielle sur l’avenir
du pays : quel genre de centrafricain peut véritablement endosser le rôle de
« réparateur des brèches » ? À cette question, une réponse immédiate s’impose
: l'homme centrafricain ne peut rendre
sa vie sensée et valable, lui conférer un sens spécifiquement humain, que
lorsqu'il met fin au conflit des valeurs devant lequel sa liberté le place
perpétuellement, en se conformant à une norme éthique sociale.
De ce fait, Ésaïe 58.12
offre une perspective de restauration conditionnée par une justice vécue, et
non par une piété rituelle dissociée de l’éthique sociale. Le prophète associe
explicitement la reconstruction des « ruines anciennes » à l’obéissance
concrète à la volonté divine, soulignant que la véritable fidélité cultuelle se
manifeste dans la réparation des fractures communautaires. Jean Calvin
interprète ce verset à sa manière en ces termes « la vraie piété n’est point
stérile », mais qu’elle conduit à la restauration de la communauté croyante
lorsqu’elle s’exprime par la charité et la justice , André Chouraqui, quant à
lui, met en lumière la force sémantique des images hébraïques de la « brèche »
(pérets) et des «
ruines », qu’il comprend comme les traces cumulées de l’infidélité d’Israël à
l’alliance, appelant une reconstruction à la fois morale et nationale . Les notes exégétiques de
la Bible de Jérusalem confirment cette lecture en soulignant que la
restauration promise vise la cohésion sociale brisée par l’injustice, dans un
contexte postexilique marqué par de profondes inégalités. Cette approche est
renforcée par l’analyse historico-critique de Thomas Römer, pour qui le Trito-Isaïe
articule étroitement théologie et éthique sociale, faisant de la justice la
condition indispensable du renouveau communautaire.
Le prophète énonce, à cet effet, avec force en
Ésaïe 58.12 : « Tu relèveras les vieux murs détruits, tu reconstruiras
sur les fondations abandonnées depuis toujours. On t’appellera « le peuple
qui ferme les fentes et refait les rues de la ville » » (Bible Parole
de Vie). Analysons cette progression. D’abord, la mention de « tu » semble
familière et plus interpellante. Il n'est point question d'expert exogène,
d'une intervention extérieure, ni d'une solution importée. Il s'agit d’un
acteur endogène, celui qui a survécu, qui porte les stigmates, qui est
intimement familier des décombres, « vieux murs détruits ».
Une reconstruction éthique sociale authentique procède invariablement de
l'intérieur. Ce principe moral doit toucher le cœur invisible de la
société : ses valeurs, ses normes implicites, sa conscience collective. Car
une nation peut avoir des infrastructures neuves et un peuple avec une morale
fissurée ; l’inverse est aussi vrai. Autrement dit, il ne s’agit pas de
réparer les « murs détruits », mais d’éviter de mettre la charrue
avant les bœufs, c’est-à-dire, de réformer les institutions sans transformer
les mentalités de la population.
Ensuite, en faisant
référence aux « vieux murs détruits », Ésaïe ne préconise pas une
édification ex nihilo. Il évoque des nations désintégrées, des communautés
fragmentées, des structures de base annihilées. C’est le cas du Rwanda
post-génocide des Tutsis ; le Libéria après des
décennies de guerres civiles. Des guerres
post-électorales en Côte d’ivoire ; de la Centrafrique après les crises militaro-politiques
de 2013. Partout où l'humanité s'est systématiquement autodétruite, l'enjeu
demeure constant : comment reconstruire éthiquement le pays lorsque le tissu
de la confiance sociale est lui-même en lambeaux ? C'est à ce point précis
que la paix évoquée en Jean 14.27 : « Je vous laisse la paix, je vous
donne ma paix. Je ne vous la donne pas comme le monde la donne… » devient
pleinement un verset-phare : « Donner la paix » selon le
Jésus johannique ne consiste pas à relever seulement des « vieux murs
détruits » ni à reproduire simplement l'état préexistant. Il s'agit plutôt
de recouvrir les principes communautaires de base qui auraient toujours dû
prévaloir : la justice, l'équité, la dignité humaine. Ésaïe associe
explicitement cette réhabilitation à une pratique du jeûne conforme à la
volonté divine : briser les chaînes de la méchanceté, émanciper les asservis,
pourvoir aux besoins des démunis. La refondation sociale trouve son origine
dans une réorientation éthique profonde. C’est-à-dire instaurer
une refondation morale du vivre-ensemble. L’objectif est double : réparer
les liens brisés et prévenir la répétition des fractures.
C'est un processus éthique
profond, où une communauté politique fait face à sa propre violence. Car
accepter sa mémoire blessée et transformer la culpabilité collective en
responsabilité partagée produit un espace éthique douloureux. Contrairement à
une paix transactionnelle, qui reste essentiellement une question de procédure,
la reconstruction d'une nation implique une dynamique de pardon qui touche les
consciences, les imaginaires et les liens sociaux. Prenons un exemple
concret : après le génocide des Tutsi, le Rwanda a mis en place un
processus de juridiction (gacaca) qui a permis à des communautés
protagonistes de parler, juger, réparer en proximité. Ce ne fut pas parfait, mais ce fut une
démarche éthique concrète : la vérité plutôt que le silence. En
parallèle, le gouvernement rwandais a promu des programmes d’unité nationale,
des réformes éducatives qui redonnent sens à l’éthique sociale. Mais comme
l’affirme Achille Mbembe, « Pour qu’une réconciliation véritable
s’accomplisse, il ne suffit pas de réparer juridiquement des injustices ; il
faut entreprendre une transformation radicale de l’imaginaire collectif et des
pratiques sociales — une refondation des façons de penser et de vivre ensemble
qui permette de dépasser les structures psychologiques et sociales héritées du
colonialisme.».
Enfin, Ésaïe, de même, ne
propose pas un programme de développement économique. Il n'évoque ni capitaux
étrangers ni schémas de planification quinquennale. Il est question d'une
éthique incarnée. D'un jeûne qui se manifeste en une justice prouvée. Il est
particulièrement saisissant que le prophète recoure à un lexique architectural,
évoquant les fondations, les brèches, les sentiers, pour aborder
fondamentalement la métamorphose morale et sociale. Il semble ainsi suggérer
qu'aucune restauration authentique des édifices ne saurait être entreprise sans
une préalable réparation des liens interpersonnels. De même, la refondation
d'une nation ne peut s'opérer véritablement qu'à la condition d'une
réédification de son humanité profonde.
Cette perspective entre en
résonance singulière avec la paix d'inspiration christologique. Le Christ
propose en effet une quiétude qui perdure au cœur de l'adversité la plus
profonde, bien au-delà de la simple clarté des jours prospères. Une paix qui se
mue en force de reconstruction, précisément parce qu'elle ne procède pas
d'éléments conjoncturels. C'est la sérénité de l'individu qui connaît sa
trajectoire, qui entretient une relation intime avec le Créateur, et qui
conçoit que le trépas lui-même n'est pas le terme ultime de l'existence.
En transposant cette
analyse au niveau collectif, on observe qu'une nation aspirant à se
reconstituer sur le seul fondement de la prospérité matérielle ou de la
stabilité politique édifie sa pérennité sur des assises fragiles. En revanche,
une collectivité qui s'attache prioritairement à la restauration de la justice,
qui colmate les brèches éthiques et confère au territoire une habitabilité au
sens le plus profond, éthiquement, spirituellement, humainement, celle-là seule
établit des fondations d'une pérennité avérée. « On t’appellera : le
peuple qui ferme les fentes et refait les rues de la ville. ». Il
s'agit là d'une véritable distinction. Loin de l'« entrepreneur » ou du
« développeur », le terme « le peuple qui ferme les fentes et refait
les rues de la ville » introduit une nuance fondamentale. Il implique
d'abord d'admettre l'existence d'une ruine. Cela signifie s'opposer à l'amnésie
collective, cette propension si répandue, après les événements traumatisants, à
vouloir passer outre sans avoir véritablement appréhendé la teneur des faits
passés.
Le Rwanda, comme je l’ai
souligné ci-haut, en a fait l'expérience avec ses tribunaux Gacaca, une
forme de justice communautaire qui impose l'émergence de la vérité avant que
tout processus de réconciliation ne puisse être envisagé. L'Afrique du Sud a,
pour sa part, expérimenté une démarche comparable à sa Commission Vérité
et Réconciliation. Ces exemples montrent qu’on n’acquiert pas de paix sur
des bases fallacieuses. Le rôle du « réparateur de brèches »
consiste d'abord à identifier la faille, à évaluer sa profondeur et à
appréhender ses origines. Il s'agit là d'une démarche de vérification
fondamentale avant toute œuvre de reconstruction concrète. Il s’agit d’une démarche
éthique.
Et qui dit reconstruire
une nation de manière éthique, c'est déplacer le centre de gravité : passer du
compromis des élites à la restauration des relations. Cela signifie reconnaître
les victimes comme des sujets moraux, et non comme de simples variables
d'ajustement. C'est aussi inviter les responsables des conflits à prendre leurs
responsabilités, non pas pour les écraser, mais pour les réintégrer dans notre
humanité commune. La reconstruction éthique sociale ne rejette pas la justice ;
au contraire, elle l'approfondit en la dirigeant vers la réparation. Cette
transition nécessite une pédagogie nationale : des écoles de la mémoire, des
rituels civiques et des récits pluriels qui sont pleinement acceptés. Elle
exige des leaders dotés d'humilité, qui comprennent que la grandeur d'un État
se mesure à sa capacité à avouer ses erreurs, à réparer les torts et à recommencer
différemment.
Enfin, elle appelle à une spiritualité
civique, qu'elle soit laïque ou religieuse, capable de parler de pardon sans le
diluer, et de réconciliation sans l'imposer. C’est dire qu’une nation guérie ne
se contente pas d’avoir survécu au conflit ; elle se rend capable de justice durable,
de confiance reconstruite et d’une paix qui ne tremble plus au premier souvenir.
Dit autrement, la reconstruction du pays devient un horizon éthique : elle ne se contente pas de
suspendre les armes, mais guérit les mémoires, restaure la confiance et ouvre
la voie à un avenir partagé. Elle est la condition pour
que la paix devienne durable, non seulement comme compromis politique, mais comme
refondation du corps national.
6. 5. Restaurer les chemins pour
une nation habitable : Ésaïe 58.12
« Celui qui restaure
les chemins, qui rend le pays habitable. Il s’agit d’un verset qui
nécessite une analyse approfondie. L’habitabilité ne se réduit pas à la
viabilité, à la fonctionnalité, à la technicité. Il s’agit de la capacité pour
un espace de laisser l’existence humaine s’épanouir intégralement, dans la
dignité, dans l’humanité. Un État, doté de structures matérielles parfaitement
équipées, parfaitement fonctionnelles, peut être profondément inhabitable si la
peur règne, si la corruption a pris pour cible l’ensemble du corps social, si
l’injustice est devenue la règle, si les puissants asservissent les faibles
impunément, si la vérité est systématiquement bafouée. Dans de telles
conditions, les routes goudronnées, les hôpitaux ne pourraient pas suffire à
rendre inhabitable le territoire, pour que celui-ci devienne une terre d’exil
pour les ressortissants de l’État. L’habitabilité, c’est la capacité de rendre
le territoire habitable, de rendre la paix possible, une paix qui soit celle de
la sérénité, de la tranquillité, qui permette de commencer des actes dont les
fruits ne seront pas immédiats, de fonder une descendance dans l’espoir de
mieux, de construire une existence exempte de l’appréhension constante de la
menace.
Cette habitabilité trouve
son point de départ dans les impératifs éthiques concrets énoncés par Ésaïe : le
partage des ressources, la réinsertion des exclus à tous les niveaux de
la société, le bannissement du tribalisme, du clanisme et du
népotisme et la solidarité envers sa propre communauté. Si ces
principes peuvent paraître profondément concrets, ils n'en sont pas moins une
exigence redoutable.
Finalement, Ésaïe 58 :12
entre en résonance à travers les siècles. Le prophète exhorte à transcender une
paix post-conflictuelle en une action rédemptrice, œuvrant concrètement à la
reconstruction de ce qui a été démantelé. Séparés, ces principes s'avèrent
incomplets. Une paix dénuée de justice effective se mue en une forme d'évasion
spirituelle. Inversement, une démarche de reconstruction non ancrée dans une
paix véritable risque de se transformer en un militantisme stérile et épuisant,
susceptible de perpétuer les mêmes schémas de destruction. Leur conjonction, en
revanche, trace un chemin vers une réhabilitation sociale authentique. Elle
engendre une paix suffisamment robuste pour accueillir la vérité, une éthique
suffisamment rigoureuse pour récuser les palliatifs superficiels, et une vision
suffisamment ample pour percevoir la nation non pas comme une simple entité
économique, mais comme une communauté humaine appelée à incarner les principes
de la justice divine.
Ce chemin est un processus
de longue haleine, jalonné d'échecs, de régressions et de désillusions. Il
demeure néanmoins la seule voie conduisant à une transformation significative.
En définitive, la véritable reconstruction d'une nation ne peut s'opérer qu'en
restaurant l'humanité inhérente à ses constituants. Ceci prend invariablement
racine dans une décision éthique, un acte de justice ponctuel, une lacune
comblée progressivement, un itinéraire restauré pas à pas.
Conclusion
La reconstruction éthique d’une
nation ne naît jamais uniquement des décrets institutionnels ni des
proclamations solennelles. Elle s’enracine d’abord dans la conscience ordinaire
des femmes et des hommes qui habitent la cité. Là où les lois dessinent des
cadres, la responsabilité citoyenne insuffle une âme. Elle transforme l’espace
public en lieu de vigilance partagée, où chaque geste quotidien : voter,
débattre, respecter l’autre, refuser la corruption devient une pierre ajoutée à
l’édifice commun.
C’est pourquoi, le
prophète Ésaïe exhorte à transformer une paix acquise en actions concrètes afin
de reconstruire vraiment ce qui a été détruit. L'un sans l'autre reste
incomplet. Une paix qui ne mène pas à l’action concrète devient simplement une
fuite spirituelle.
Une reconstruction éthique
qui ne se fonde pas sur une paix réelle se transformera en un activisme
épuisant, reproduisant les mêmes configurations destructrices. Par contre, ces
acteurs agissants collectivement dessinent un chemin vers une reconstruction
éthique sociale réelle. Dans ce sens, l’éthique sociale n’est pas une abstraite
théologie, mais bien une pratique concrète. Cela se manifeste par la manière
dont on évoque l’adversaire politique, la gestion des biens communs, et la
capacité à l’indignation face à l’injustice
C'est un long parcours. Un
chemin semé d'échecs, de rechutes et de déceptions. Mais c'est le seul qui nous
mène quelque part. Car au final, on ne reconstruit vraiment une nation qu'en
redonnant vie à l'humanité des personnes qui la composent. Et cela commence
toujours par un choix éthique, un acte de justice à la fois, une brèche réparée
à la fois, un chemin restauré à la fois. Jusqu'à ce que le pays redevienne
habitable. Pour tout le monde.
Jimi ZACKA
Références bibliographiques
Arendt, Hannah, La
Condition de l’homme moderne, Paris : Calmann-Levy, 2018.
Babo0 Alfred, La Crise
ivoirienne : analyse politique et sociale, Paris : L’Harmattan, 2013
Badie, Bernard. L’Art
de la paix. Neuf vertus à honorer et autant de conditions à établir.
Flammarion, 2024.
Bible de Jérusalem, Paris : Éditions du Cerf, 1998 Bible
de Jérusalem, Paris : Éditions du Cerf, 1998
Blenkinsopp, Joseph, Isaiah
56–66, Anchor Yale Bible, 2003.
Calvin Jean,
Commentaire sur Ésaïe, t.II,
Chouraqui, A. La Bible.
Traduction intégrale . Paris : Desclée de Brouwer, 1987
Gill, John. An Exposition of the Old Testament, The
Baptist Commentary Series, 1989
Goldingay, John. The Message of Isaiah 40-55: A
Literary-Theological Commentary. London: T&T Clark, 2005,
Mbembe, Achille. Sortir de la grande nuit.
Essai sur l’Afrique décolonisée. Paris : La Découverte, 2010.
Römer, Thomas. L’invention de Dieu, Paris :
Seuil, 2014.
Dans le livre d’Ésaïe,
YHWH est le Roi du ciel et de la terre. Il est le Maître de l’histoire. C’est
lui qui influence le cours des événements. Parce que YHWH est le Roi des
nations, il est également au-dessus de leurs dieux. Cette vérité théologique
tire sa source de la vision inaugurale d’Ésaïe (6.1-8)
Je rappelle que la question fondamentale de
toute éthique sociale est de savoir comment l'homme doit ordonner son
comportement pour que sa vie en société puisse être considérée comme moralement
bonne ; ou encore, celle de savoir quelles relations l'homme doit entretenir avec
les autres hommes pour atteindre et poursuivre cette perfection qui est sa
destinée.
Telle que la définit
Bernard Badie en ces termes :
« Je dirais que la paix ne peut se comprendre que comme un accomplissement
de l’humanité impliquant, au minimum, la satisfaction de tous les besoins
humains, qu’ils soient matériels – s’alimenter, se soigner, s’éduquer, vivre dans un
contexte climatique favorable. » Cf. Badie, op.cit.
Il faut noter qu’il y a eu
trois grandes missions de consolidation de la paix déployées en RCA par
l’ONU : 1. Micopax :
Mission de consolidation de la paix en Centrafrique, mise en place par la
Communauté économique des États de l’Afrique centrale (CEEAC).
(2008-2013) ; 2. MISCA (2013–2014) (Mission internationale de soutien à la
Centrafrique sous conduite africaine, décidée par l’Union africaine).3. MINUSCA
(2014–présent) Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la
stabilisation en RCA.
Je fais allusion ici à l’arbre
à Palabre qui est un espace socio-culturel de dialogue et de transmission basé
sur trois valeurs : la vérité, la Sagesse et la Justice. Ces trois
valeurs s’appliquent à la démocratie communautaire et à la résolution pacifique
des conflits.
En mai 2015, s’est tenu à Bangui
ce qu’on a appelé le Forum national de
réconciliation en Centrafrique (RCA). Il a été organisé pour un dialogue
intercentrafricain crucial afin de mettre fin à la guerre civile et établir un
pacte de paix durable. Au cours de ce forum, la question de la gouvernance, de
la sécurité et de la justice a été abordée. L’objectif était de rechercher une solution diplomatique
à la guerre civile, aboutissant à un Pacte républicain pour la paix, la
réconciliation et la reconstruction, et à des accords de DDR (Désarmement,
Démobilisation, Réintégration). À cette occasion, l’amnistie a été accordée aux
rebelles, dont certains ont été admis dans le gouvernement.
Pour qu'un pays retrouve
son âme et ses valeurs après des moments difficiles ou de grandes épreuves,
comme le cas centrafricain, il faut absolument rétablir la confiance mutuelle,
réparer les injustices passées de façon équitable et apprendre à vivre
sereinement ensemble. L'idée est de bâtir des structures publiques transparentes,
honnêtes et dignes de respect, tout en encourageant chacun à prendre ses
responsabilités et à faire preuve de solidarité pour resserrer les liens entre
les gens. En d’autres termes, la reconstruction éthique d’une nation consiste à
réinterpréter l'identité
personnelle ou collective en réponse à la vulnérabilité et à l'injustice, en s'appuyant
sur la responsabilité, la solidarité et une réflexion approfondie
John Gill, An Exposition of the Old
Testament, The Baptist Commentary Series, 1989.p, 401
Joseph Blenkinsopp, Isaiah
56–66, Anchor Yale Bible, 2003, p. 182
Wolterstorff,
Nicholas. Justice: Rights and Wrongs. Princeton:
Princeton University Press, 2008, 416 p.
Mbembe, Achille. Sortir de la grande nuit.
Essai sur l’Afrique décolonisée. Paris : La Découverte, 2010. pp10-12. (Traduit en anglais sous le titre « Out of the
Dark Night: Essays on Decolonization », Columbia University Press, 2021.)