Introduction
Lire la Bible en
Afrique soulève une question herméneutique fondamentale : avec quelles
catégories culturelles le lecteur africain entre-t-il dans le texte biblique ?
La Bible s'est constituée dans des contextes historiques, sociaux et religieux
différents de ceux des sociétés africaines contemporaines. Pourtant, elle est
aujourd'hui lue, interprétée et prêchée dans des communautés africaines dont
les membres abordent les Écritures à partir de leurs propres langues,
traditions, expériences et représentations du monde.
Cette question n'est
pas nouvelle dans la théologie africaine. John S. Mbiti avait déjà montré
l'importance de prendre au sérieux les catégories religieuses et culturelles
africaines dans la réception de la foi chrétienne.¹ Kwame Bediako, de son côté,
a insisté sur le fait que l'Écriture ne doit pas être séparée de la culture
dans laquelle elle est reçue : la tradition chrétienne ne devient véritablement
africaine que lorsqu'elle entre en dialogue avec les ressources intellectuelles
et religieuses du continent.² Cette perspective invite à dépasser une
conception de la contextualisation qui consisterait simplement à adapter un
contenu théologique élaboré ailleurs.
Parmi les ressources
culturelles susceptibles d'entrer dans ce dialogue, les proverbes occupent une
place particulière. Ils condensent une expérience collective et expriment, sous
une forme brève, une certaine compréhension de la personne, de la communauté,
de l'autorité, de la justice, de la parole, du travail et de la responsabilité.
Ils constituent ainsi davantage qu'un matériau folklorique : ils peuvent
devenir une véritable ressource pour l'interprétation biblique.
Il ne s'agit cependant
pas d'affirmer que les proverbes africains expliqueraient automatiquement la
Bible. Une telle démarche conduirait à remplacer un réductionnisme par un
autre. Leur fonction est plutôt d'offrir au lecteur africain un lieu à partir
duquel il peut poser certaines questions au texte biblique. Mais le mouvement
doit être réciproque : le texte biblique doit également pouvoir interroger,
corriger ou transformer les représentations véhiculées par les proverbes.
C'est dans ce dialogue
critique que peut se construire une herméneutique biblique véritablement
contextualisée.
1. Le proverbe comme
catégorie herméneutique
Un proverbe n'est pas
simplement une phrase destinée à transmettre une morale. Il est généralement le
résultat d'une expérience accumulée et transmise au sein d'une communauté. Il
donne une interprétation d'une situation humaine et propose, implicitement ou
explicitement, une manière de la comprendre.
Cette dimension rejoint
une intuition importante de l'herméneutique africaine : la compréhension de la
Bible ne peut être séparée de l'univers culturel dans lequel le lecteur vit.
David T. Adamo parle ainsi d'une « herméneutique culturelle africaine »,
attentive aux ressources propres aux communautés africaines et à leurs manières
de lire et de comprendre les Écritures.³
Le proverbe peut alors
devenir un point d'entrée dans le texte biblique. Lorsqu'un lecteur rencontre
des thèmes tels que la sagesse, la famille, l'honneur, la solidarité,
l'autorité, la justice ou la réconciliation, il peut les mettre en relation
avec les catégories de pensée présentes dans son propre environnement culturel. Par exemple, voici quelques proverbes :"Un seul doigt ne peut pas ramasser un pou
dans les cheveux » s’explique
par l’idée qu’aucun individu ne peut réussir ou vivre sa foi tout seul" et l’écho
biblique fait allusion à « Deux
valent mieux qu'un, parce qu'ils retirent un bon salaire de leur travail. »
(Ecclésiaste 4:9) et l'idée du corps aux membres solidaires (1 Corinthiens
12:12-20). Un autre proverbe dit « La parole est comme l'œuf : si elle
tombe, elle se casse. ». Ceci s’explique par la valeur d’une parole
prononcée ne se rattrape pas. Elle peut détruire une vie ou briser une relation
de manière définitive. Et par la relecture parallèle de la Bible, on peut
équivaloir ce proverbe : « La
langue aussi est un feu... elle enflamme tout le cours de la vie. »
(Jacques 3:6) et « Que votre parole soit toujours accompagnée de grâce. »
(Colossiens 4:6). Cette démarche me fait penser également à la proposition de Justin S. Ukpong en faveur d'une herméneutique
d'inculturation. Pour lui, l'interprétation biblique en Afrique doit prendre au
sérieux l'expérience africaine comme lieu de production de sens et non comme
simple contexte périphérique de réception du texte.⁴
Le proverbe ne fournit
donc pas nécessairement la réponse au texte biblique. Il permet plutôt de faire
émerger des questions que le lecteur n'aurait peut-être pas formulées de la
même manière dans un autre contexte culturel.
2. Les proverbes
africains et la littérature sapientielle biblique
Le rapprochement entre
les proverbes africains et la littérature sapientielle de la Bible constitue
l'un des terrains les plus féconds de cette réflexion. Les livres des
Proverbes, de Job et de Qohélet, ainsi que certains psaumes, accordent une
place importante à l'expérience humaine, à l'observation du monde, au
discernement et à la formation morale.
Cette proximité peut
expliquer pourquoi la littérature sapientielle biblique trouve, dans de nombreuses
communautés africaines, un terrain particulièrement favorable à la réception.
Les deux traditions accordent une place importante à la transmission de
l'expérience, à l'éducation des générations et à la recherche d'une sagesse
permettant de discerner la conduite à tenir.
Il serait cependant
imprudent de transformer cette proximité en identité. Les proverbes africains
et les textes sapientiaux bibliques appartiennent à des histoires, des langues
et des univers religieux différents. La comparaison doit donc faire apparaître
les ressemblances sans effacer les différences.
C'est précisément ici
que la pensée de Kwame Bediako est utile. Sa réflexion sur le rapport entre
christianisme, culture et identité montre que l'appropriation africaine de la
foi chrétienne ne consiste ni à rejeter l'héritage chrétien reçu, ni à reproduire
mécaniquement les catégories occidentales qui ont accompagné sa transmission.⁵
Le dialogue entre les proverbes africains et la littérature sapientielle
biblique doit suivre la même logique : rechercher les points de rencontre sans
confondre les deux traditions.
3. Le proverbe et la
compréhension des relations communautaires
La dimension
communautaire de nombreux proverbes africains offre une autre piste importante.
Dans plusieurs traditions africaines, la personne est pensée dans un réseau de
relations : famille, clan, voisinage, génération, communauté. Bénézet Bujo a
particulièrement développé cette dimension dans sa réflexion sur l'éthique
africaine, en montrant l'importance de la communauté dans la compréhension de
la personne et de la responsabilité morale.⁶
Cette perspective peut
éclairer certains textes bibliques consacrés au prochain, à la fraternité, au
partage, à la solidarité ou à la responsabilité envers les autres. Elle peut
également contribuer à relire les textes du Nouveau Testament qui présentent
l'Église comme un corps constitué de plusieurs membres. Une telle lecture ne
consiste pas à prétendre que l'Église primitive aurait simplement reproduit une
conception africaine de la communauté. Elle permet plutôt au lecteur africain
de percevoir dans certains textes bibliques des dimensions relationnelles
auxquelles son propre univers culturel est particulièrement sensible. Il faut
néanmoins éviter une généralisation abusive. Il n'existe pas une seule «
culture africaine ». Le continent rassemble des peuples, des langues, des
systèmes sociaux et des traditions extrêmement divers. Une recherche sérieuse
sur les proverbes devra donc travailler à partir de corpus déterminés :
proverbes akan, yoruba, igbo, kongo, rwandais, burundais, lingala, swahili, etc.,
plutôt que de parler abstraitement de « la sagesse africaine ».
Cette précision
méthodologique est essentielle. Elle empêche de transformer une réalité
plurielle en une catégorie théologique trop commode.
4. Les proverbes et la
théologie de la parole
La parole occupe une
place considérable dans de nombreuses traditions africaines. Elle peut
transmettre une connaissance, restaurer une relation, réconcilier les personnes
ou provoquer un conflit. Elle engage donc celui qui la prononce et celui qui la
reçoit. Cette conception de la parole ouvre des perspectives intéressantes pour
la lecture de plusieurs textes bibliques : parole prophétique, parole de
sagesse, bénédiction, malédiction, témoignage et parole de Jésus. Le proverbe
peut ici contribuer à faire apparaître une dimension souvent négligée de la
parole biblique : celle-ci n'est pas seulement informative. Elle peut engager,
interpeller et provoquer une décision.
Cette question rejoint
directement la théologie de la prédication. Dans des sociétés où la parole
demeure fortement liée à l'autorité, à la transmission et à la construction des
relations, quelle responsabilité incombe au prédicateur ? Sa parole se
contente-t-elle de transmettre un contenu religieux ou engage-t-elle réellement
la communauté dans une transformation de ses pratiques et de ses relations ?
La réflexion de John S.
Mbiti sur le rapport entre la Bible, la théologie et le christianisme africain
fournit ici un cadre important : l'Écriture n'est pas reçue dans un vide
culturel, mais au sein de sociétés qui possèdent déjà leurs propres catégories
de compréhension du religieux et de la parole.⁷ Le proverbe peut ainsi dépasser
le statut d'illustration utilisée dans un sermon. Il peut devenir une porte
d'entrée dans une réflexion théologique sur la puissance, la responsabilité et
les limites de la parole.
5. Les proverbes comme
ressource pour contextualiser l'exégèse
L'intégration des
proverbes dans l'étude biblique peut également contribuer à dépasser une
conception de l'exégèse qui resterait enfermée dans le seul monde du texte. L'exégèse
historique et critique demeure indispensable. Elle permet d'étudier la langue,
la structure, le contexte historique et les conditions de production d'un texte
biblique. Mais elle ne répond pas à elle seule à une autre question : comment
ce texte est-il compris lorsqu'il est reçu par une communauté particulière ? Justin
Ukpong a précisément cherché à développer une herméneutique dans laquelle
l'expérience africaine intervient dans le processus interprétatif. Dans son
approche, le lecteur n'est pas simplement placé à l'extérieur du texte pour
l'observer ; il entre dans un processus de rencontre entre le texte biblique et
son propre contexte.⁸
Gerald O. West a
développé une perspective complémentaire en insistant sur le dialogue entre les
lectures dites « ordinaires » de la Bible et les lectures critiques produites
dans l'univers académique. Son travail montre que l'expérience des communautés
chrétiennes ne doit pas être considérée comme un matériau inférieur à la lecture
savante.⁹ Dans cette perspective, le proverbe peut constituer une médiation
entre le monde du texte et celui du lecteur. On pourrait alors représenter le
mouvement herméneutique de la manière suivante : texte biblique → contexte culturel → dialogue critique → interprétation contextualisée.
Le mouvement n'est
toutefois pas à sens unique. Le proverbe aide le lecteur à poser certaines
questions au texte biblique ; le texte biblique, à son tour, oblige le lecteur
à examiner ses propres représentations.
6. Pour une herméneutique
du dialogue critique
C'est probablement ici
que se trouve l'enjeu théologique le plus important de la démarche.
Les proverbes africains
peuvent éclairer certains aspects de la Bible, mais la Bible peut également
contester certaines affirmations présentes dans les proverbes. Le rapport entre
les deux traditions doit donc demeurer critique.
Un proverbe peut
valoriser une conception particulière de l'autorité ; le texte biblique peut
conduire à interroger cette conception. Un autre peut exprimer une forte
solidarité communautaire ; l'Évangile peut confirmer cette intuition tout en
élargissant le cercle de ceux qui doivent être considérés comme le prochain.
La contextualisation ne
consiste donc pas à rechercher dans la culture africaine des équivalents de la
pensée biblique. Elle suppose une confrontation.
C'est là que l'apport
de Bénézet Bujo est particulièrement intéressant. Sa théologie africaine de la
communauté ne cherche pas simplement à présenter les valeurs africaines comme
conformes au christianisme ; elle invite à penser théologiquement les
ressources culturelles africaines, avec leurs possibilités et leurs limites.¹⁰
Le même principe doit
s'appliquer aux proverbes. Certains peuvent porter une conception féconde de la
solidarité ou de la responsabilité ; d'autres peuvent reproduire des rapports
de domination, des discriminations ou des conceptions de l'autorité
incompatibles avec l'Évangile.
Une herméneutique
africaine sérieuse ne devrait donc ni idéaliser les proverbes ni les rejeter.
Elle devrait les soumettre au même travail de discernement que toute autre
production culturelle.
7. Vers une herméneutique
biblique africaine
Cette perspective
conduit à une question plus large : peut-on parler d'une herméneutique biblique
véritablement africaine ?
Il faut ici éviter
toute définition essentialiste. Une herméneutique africaine ne serait pas une
méthode unique applicable indistinctement à l'ensemble du continent. Elle
désignerait plutôt un ensemble de pratiques interprétatives dans lesquelles des
lecteurs africains mobilisent leurs propres expériences, langues, traditions et
catégories culturelles pour comprendre les Écritures.
Jean-Claude Loba-Mkole
a insisté sur la nécessité de penser les Évangiles et leur réception africaine
dans une perspective de médiation interculturelle.¹¹ Cette approche est
particulièrement pertinente pour les proverbes : ceux-ci peuvent servir de lieu
de rencontre entre la culture du lecteur et le monde biblique, à condition que
cette rencontre demeure attentive aux différences culturelles et historiques.
À côté des proverbes,
une herméneutique biblique africaine devrait donc prendre en compte les récits
traditionnels, les chants, les rites, les langues africaines, les traditions
orales, les conceptions de la famille, les mémoires communautaires et les
expériences sociales contemporaines.
Gerald West rappelle,
dans ses travaux sur l'herméneutique biblique africaine, que la question n'est
pas seulement de savoir si les Africains peuvent lire la Bible, mais de
reconnaître les lieux concrets à partir desquels ils la lisent et les questions
qu'ils adressent au texte.¹² Le proverbe devient alors l'un de ces lieux de
lecture.
Conclusion
Les proverbes africains
peuvent constituer une véritable clef de lecture de la Bible, à condition de les
comprendre dans un sens herméneutique et non dogmatique. Ils ne déterminent pas
le sens des textes bibliques et ne remplacent pas l'exégèse. Ils permettent
plutôt au lecteur africain d'aborder l'Écriture à partir des catégories
culturelles qui façonnent sa compréhension du monde.
Leur intérêt
théologique réside surtout dans le dialogue qu'ils rendent possible entre le
monde du texte et celui du lecteur.
Une telle démarche
pourrait contribuer à l'élaboration d'une herméneutique biblique africaine qui
ne soit ni la reproduction de modèles élaborés ailleurs, ni une idéalisation
romantique des traditions africaines. Elle serait située, critique et attentive
aux tensions qui apparaissent lorsque l'Écriture rencontre une culture
particulière.
Il ne s'agirait donc
pas de chercher dans les proverbes une confirmation africaine de la Bible. Il
s'agirait plutôt de créer un espace dans lequel la sagesse exprimée par les
proverbes et la parole biblique puissent se rencontrer, se questionner et, dans
certains cas, se corriger mutuellement.
C'est peut-être à cette
condition que les proverbes peuvent devenir véritablement une clef
herméneutique : non pas une clé qui ouvre mécaniquement le sens de la Bible,
mais une médiation qui permet au lecteur africain d'entrer dans un dialogue
plus profond avec l'Écriture.
Jimi
P. ZACKA
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Notes bibliographiques
- John S. Mbiti, Bible and Theology in
African Christianity (Nairobi: Oxford University Press, 1986).
- Kwame Bediako, Theology and Identity:
The Impact of Culture upon Christian Thought in the Second Century and in
Modern Africa (Oxford: Regnum Books International, 1992).
- David Tuesday Adamo, “African Cultural
Hermeneutics,” in Vernacular Hermeneutics, ed. R. S. Sugirtharajah (Sheffield: Sheffield Academic Press, 1999),
66–90. (Tandfonline)
- Justin S. Ukpong, “Inculturation
Hermeneutics: An African Approach to Biblical Interpretation,” in The
Bible in a World Context: An Experiment in Contextual Hermeneutics,
ed. Walter Dietrich and Ulrich Luz (Grand Rapids, MI: William B. Eerdmans,
2002), 17–32. (scielo.org.za)
- Kwame Bediako, Christianity in Africa:
The Renewal of a Non-Western Religion (Edinburgh: Edinburgh University
Press, 1995).
- Bénézet Bujo, The Ethical Dimension of
Community: The African Model and the Dialogue between North and South,
trans. Cecilia Namulondo Nganda (Nairobi: Paulines
Publications Africa, 1998). (barronfamilymission.net)
- Mbiti, Bible and Theology in African
Christianity.
- Justin S. Ukpong, “Reading the Bible with
African Eyes: Inculturation and Hermeneutics,” Journal of Theology for
Southern Africa, no. 91 (1995): 3–14. (scielo.org.za)
- Gerald O. West, The Academy of the Poor:
Towards a Dialogical Reading of the Bible (Sheffield: Sheffield
Academic Press, 1999).
- Bujo, The Ethical Dimension of Community.
- Jean-Claude Loba-Mkole, Triple Heritage: Gospels in Intercultural
Mediations (Pretoria: Sapientia Publishers, 2005). (journals.co.za)
- Gerald O. West, “African Biblical
Hermeneutics and Bible Translation,” in Interacting with Scriptures in
Africa, ed. Jean-Claude Loba-Mkole and Ernst R. Wendland (Nairobi:
Acton Publishers, 2005), 3–29. (african.theologyworldwide.com)