lundi 6 avril 2026

LA MOQUERIE DE JÉSUS, ÉPREUVE D'UN DIEU HUMILIÉ Une lecture exégétique de Mc 15.20 Jimi ZACKA, PhD

Introduction

La moquerie traverse toute l’histoire de l’humanité. Elle naît d’un sourire, mais elle vise souvent plus qu’un rire. Elle révèle surtout une position de force, parfois fragile, qui cherche à se rassurer en abaissant l’autre. Même la tradition biblique donne à la moquerie une gravité particulière, mais souvent sous-estimée[1]. Augustin d’Hippone y voit une inversion tragique : « l’homme rit de Dieu sans comprendre qu’il se juge lui-même [2]». La moquerie devient alors aveuglement spirituel. Ainsi, lire trop vite Mc 15,16-20 serait une erreur. Cette intuition rejoint l’analyse de Thomas d’Aquin, qui classe la dérision parmi les fautes contre la charité[3]. Car la scène de dérision de Jésus concentre, en cinq versets, une densité théologique que les biblistes ont souvent négligée. Des études modernes le confirment : Raymond E. Brown souligne que la Passion articule ironie et révélation[4], tandis que Joel Marcus montre que la dérision marque une intronisation paradoxale du Messie[5]. C’est-à-dire, la question qui la traverse n'est pas celle de la brutalité militaire romaine — elle va de soi — mais celle-ci : comment une moquerie devient-elle révélation ? En quoi ces soldats qui raillent proclament-ils, sans le savoir, la vérité qu'ils entendent nier?

Tel que l’Évangéliste Marc le décrit : « les soldats se moquèrent (enepaixan) du Christ. Ils le couvrirent d’un manteau, lui posèrent une couronne d’épines, et le saluèrent comme roi » (Mc15.20). En effet, la scène de la dérision soldatesque, qui est un épisode souvent lu comme simple récit historique de brutalité, devient le lieu de se moquer du Christ[6]. En effet, la scène de la dérision soldatesque s’inscrit dans une logique d’ironie dramatique, bien connue des récits de Passion[7]. Mais ici, l’ironie atteint un point limite : les signes royaux imposés à Jésus — manteau, couronne, acclamation — fonctionnent comme des actes involontaires de reconnaissance. Comme le note N. T. Wright, « la royauté de Jésus s’accomplit précisément dans sa parodie[8] ». Pourtant, ce récit de la Passion va révéler un enseignement plus structurant : le Fils de l'homme qui sert (Mc 10,45) trouve ici son accomplissement dramatique.  La description de la scène atteint la pointe de la dérision : les soldats romains revêtent Jésus d'un manteau de pourpre, tressent une couronne d'épines, lui crient « Salut, roi des Juifs » et lui frappent la tête avec un roseau. Le geste est délibérément rituel : il mime une investiture royale pour mieux la vider de son sens. En Luc 23,11, c'est Hérode qui enveloppe Jésus d'un vêtement éclatant, un geste de mépris politique autant que symbolique. En Matthieu 27,29, le roseau-sceptre complète l'ensemble comme parodie de la royauté davidique. L'exégèse prend au sérieux la « dramatisation théologique » à l'œuvre.  C’est pour dire que les évangélistes ne rapportent pas la moquerie comme simple fait historique accessoire. Ils en font un lieu de révélation inversée : ce que les bourreaux nient, le texte affirme. La couronne d'épines est la seule couronne que portera cet homme, et c'est précisément sous cette forme que Jean la donne à voir : « Voici l'homme » (Jn 19,5) — « Ecce homo » qui devient, dans l'économie johannique, « Ecce Rex ».

Les moqueries lors de la Passion de Jésus s'inscrivent ainsi dans une tradition biblique déjà chargée. Le Psaume 22, cité par Jésus lui-même en croix, ouvre sur la figure du juste abandonné dont les ennemis « ouvrent la bouche, agitent la tête » (Ps 22,8) et lancent le défi : « Qu'il se confie en YHWH, qu'il le délivre ! » (v.9).

Matthieu 27,43 reprend presque mot pour mot ce verset, liant ainsi la Passion à l'intertexte psalmique et signalant que la moquerie n'est pas un accident de l'histoire mais l'accomplissement d'un schème scripturaire : « le juste souffrant est toujours d'abord nié avant d'être reconnu ».

Ésaïe 50,6, le Serviteur qui « n'a pas soustrait son visage aux outrages et aux crachats », constitue un autre axe de lecture très capital. La passion de Jésus se présente ainsi comme le lieu où la figure du « Eved YHWH » (Serviteur de YHWH) reçoit un visage historique concret. La honte n'est pas subie passivement : elle est assumée comme vocation. La moquerie sort ainsi de son enveloppe banale pour revêtir une signification grave, presque effrayante. L'hypothèse de cette réflexion m’amène à croire que Mc 15,16-20 fonctionne comme un nœud christologique, où ironie narrative, symbolique vétérotestamentaire et théologie kénotique convergent pour dire, sous le mode du paradoxe, qui est Jésus. Le Dieu-souffrant qui retrouve Sa gloire dans la moquerie des hommes. Du coup,  il faut se poser la question : comment comprendre ces moqueries dans une relecture théologique, au-delà du simple récit narratif ?  Autrement dit, « Pourquoi se moquent-ils de Jésus ? ».

L’on se pose souvent la même question : « Pourquoi se moquent-ils de moi ? »  Je ne connais personne qui ne se soit jamais posé cette question, du moins parmi ceux qui sont sincères et honnêtes dans ce qu’ils font. Et la chose devient plus grave et plus pénible lorsque cette moquerie se passe dans un contexte où l’on essaie de faire de son mieux pour aider les autres et servir Dieu. Faute de réponse satisfaisante à cette question, beaucoup jettent l’éponge et se disent que désormais, ils vont faire comme tout le monde et devenir égoïstes, ou continuer à faire du bien mais en devenant cyniques. Mais Jésus devant Son assurance, Sa conscience de qui Il était, de ce qu’Il est venu faire sur la terre, et de ce que cela Lui coûterait, il refuse de Se laisser dévier par un quelconque sentiment négatif quel que soit ce que les gens Lui font. Il avait un seul objectif, retrouver Sa royauté. 

1.      La royauté révélée dans la moquerie (v.20)

Le v. 20 marque une transition nette. Les soldats cessent la mise en scène. Ils retirent le manteau pourpre et remettent à Jésus ses vêtements. Le geste clôt la séquence de dérision. Il prépare la crucifixion. Mais il possède également une valeur symbolique. Le retrait des insignes ne supprime pas ce qui a été révélé. Au contraire, il en souligne la portée. La royauté de Jésus ne dépend pas des objets qui lui ont été imposés. Elle s’est manifestée dans leur détournement[9]. Le dépouillement final confirme cette logique. Jésus avance vers la croix sans attribut visible. Pourtant, le lecteur sait désormais comment interpréter ce qui suit[10]. Marc construit ainsi une cohérence interne. Depuis Mc 10,45, Jésus définit sa mission en termes de service et de don de soi. La scène du prétoire illustre cette parole. La royauté de Jésus ne s’exprime pas par la domination. Elle se déploie dans l’abaissement[11]. Le roi se laisse humilier sans résister. Cette dynamique atteint son sommet dans la crucifixion. La croix devient le lieu d’intronisation véritable[12]. Ce que les soldats ont mimé de manière grotesque trouve là son accomplissement. Jésus règne, non en imposant sa force, mais en donnant sa vie. Marc dépeint ici des acteurs de la scène qui ne comprennent pas ce qu’ils font. Ils pensent nier la royauté de Jésus. En réalité, ils la proclament sans le savoir. Leur moquerie devient témoignage. Leur violence devient langage théologique. Ainsi, le passage ne se réduit pas à une description de souffrance. Il propose une relecture du messianisme. Le Messie n’échappe pas à l’humiliation, à la moquerie. Il l’assume et la transforme. La vérité de son identité apparaît précisément là où tout semble la contredire.

En effet, ils se sont moqué de Jésus par l’ignorance absolue. Ils manquaient de révélation. D’autres l’ont critiqué parce qu’ils avaient une autre doctrine de salut que celle de Jésus, c’était le cas des Pharisiens. Partout où Il les rencontrait, ils étaient prêts à en découdre. Vous serez confrontés aux deux. Il y a des gens qui sont tellement sûrs d’eux-mêmes qu’ils n’hésiteront pas à tourner en dérision tout ce que vous faites et que vous êtes. Ensuite, parce que vous n’êtes pas Jésus, vous allez vous tromper, et certains vont saisir l’occasion pour se moquer de vous ou pour ricaner.

2.      La moquerie, scène du drame théologique 

Toutefois, au regard de tout ce qui précède, il faut noter que la moquerie révèle une fracture dans la relation à Dieu. Dans la Bible, elle accompagne souvent le refus de Dieu. Le Psaume 1 oppose les justes à « ceux qui se plaisent à la raillerie ». La moquerie marque une distance. Elle signale un cœur qui ne veut plus écouter. C’est une fermeture intérieure à Dieu : en effet, l’homme préfère rire de Dieu plutôt que de se laisser juger par lui[13].

Mais cette moquerie de Jésus porte une charge tragique. Elle nie ce qu’elle a sous les yeux. La royauté de Jésus est présente, mais lui-même est reconnu comme imposteur. La moquerie devient ici une cécité spirituelle. Elle révèle une humanité incapable de discerner la vérité lorsqu’elle se donne dans la faiblesse[14].

Aujourd’hui, les railleries et moqueries sont devenues un mode de vie et soigneusement préparées pour être distillées envers d’autres personnes pour une quelconque raison. Au sein même des églises comme ailleurs, les « moqueurs » écument l’espace public. On se moque des différences physiques, de style vestimentaire, de méthodes de prêcher ; parfois de « genre » comme on dit si bien maintenant en français, sans parler de couleurs ni d’origines.

Des figures ecclésiastiques deviennent parfois des objets de moqueries constantes. À défaut d’évangéliser, les chrétiens s’occupent de dénigrer et de se moquer d’autres églises, d’autres serviteurs de Dieu : On met en contraste « des pasteurs hyper-charismatiques » et « des pasteurs hypo-charismatiques », de « l’évangile de prospérité » et de « l’évangile de pauvreté », des « églises vivantes » et des « églises mortes », des « chrétiens spirituels » et « des chrétiens dénués du Saint-Esprit », etc. Dit autrement, la moquerie touche au vrai, au juste ou à ce qui est inhérent à Dieu. En effet, elle ouvre un espace de conflit profond avec Dieu. Ces exemples montrent une chose simple : la moquerie peut faire rire, mais elle touche presque toujours la dignité de quelqu’un. C’est en ce sens qu’elle devient un lieu du drame théologique. C’est-à-dire, elle met en scène une tension entre vérité et apparence. En conséquence, le moqueur prétend toujours voir clair. Mais cette conviction peut inverser les rôles. Car se moquer de quelqu’un, c’est éviter d’entrer dans la vérité. La moquerie devient alors une fuite. Elle remplace la quête du vrai par une posture de supériorité. En d’autres termes, c’est une forme de haine ou un outil de déstabilisation sociale, distinguée de l'humour joyeux. Cela peut être une arme de harcèlement blessante ou une démarche critique (se moquer d’une personne, c'est vraiment la sous-estimer).

De ce point de vue, le drame théologique atteint alors son point le plus profond. La moquerie humaine rencontre la miséricorde divine. Et dans cet écart, se joue une vérité décisive : l’homme peut refuser Dieu en riant, mais Dieu ne cesse pas de l’aimer. Même si c'est se moquer de Dieu, c'est lui manquer de respect, le déshonorer ou l'ignorer. En fait, bien qu’il s’agisse d'une infraction grave commise par ceux qui n'ont aucune crainte de Dieu ou qui nient son existence, la Bible nous révèle que la forme de moquerie la plus facilement reconnaissable est le manque de respect, caractérisé par des insultes verbales ou d'autres actes de dédain, associé au ridicule, à la moquerie et à la défiance. C’est une attitude déshonorante qui témoigne d'un manque d'estime, voire d'une hostilité ouverte. Les chrétiens sont enclins à  pointer du doigt ceux qui sont en dehors de leur communauté. Pourtant, la moquerie la plus subtile de Dieu, et la plus dangereuse, vient de ceux qui sont assis dans l'église et scandent « au nom de Jésus » (Gal 6.7). Car l’on se rend coupable de moquerie lorsqu’on se comporte avec une apparence de spiritualité ou de piété sans un engagement intérieur ou un changement de cœur.

C’est pourquoi Dieu met en garde contre les conséquences de la moquerie de ce qui lui est consacré. Le prophète Sophonie, par exemple, a annoncé la chute de Moab et d'Ammon, déclarant : « Ces choses leur adviendront en raison de leur arrogance, car ils ont injurié et méprisé le peuple du Seigneur des armées. » (Sophonie 2:10). Ésaïe 28 :22 avertit que la moquerie ne fera qu'aggraver l'emprise du péché sur Juda, menant à la destruction. Prov 3 : 34 affirme que Dieu se rit des moqueurs, mais qu'il témoigne sa grâce aux humbles et aux opprimés. 2 Rois 2 :24 relate le châtiment infligé à de jeunes gens qui s'étaient moqué du prophète Élisée. C’est pour cette raison que l’apôtre Paul exhorte à ne pas se tromper de ne pas se moquer de Dieu (Gal 6.7). Des conséquences inévitables surviennent lorsqu'on choisit d'ignorer les commandements divins et de s'engager délibérément dans le péché. Adam et Ève en ont fait l'amère expérience, introduisant la souffrance et la mort dans le monde (Gn 2:15-17 ; 3:6, 24). La duplicité d'Ananias et Saphira a conduit à un jugement prompt et manifeste (Actes 5:1-11).

Conclusion

Pour conclure, l’assertion de Charles G. Finney, un prédicateur des années 1800, sur les effets de la moquerie de Dieu, écrit : « Se moquer de Dieu, c'est prétendre l'aimer et le servir alors que ce n'est pas le cas ; c'est agir de manière mensongère, être insincère et hypocrite dans nos professions, prétendre lui obéir, l'aimer, le servir et l'adorer, alors que ce n'est pas le cas. . .. Se moquer de Dieu blesse le Saint-Esprit et brûle la conscience, et ainsi les liens du péché deviennent de plus en plus forts. Le cœur s'endurcit progressivement par un tel processus [15]». Cette analyse met en lumière une dynamique spirituelle précise. La moquerie ne se limite pas à un geste extérieur. Elle engage le cœur, déforme la conscience et installe une forme d’endurcissement progressif[16]. Elle traduit une rupture entre parole et vérité. Elle devient ainsi un signe d’hypocrisie religieuse, déjà dénoncée dans l’Écriture[17].

 En effet, tous les actes, toutes les attitudes et même les pensées qui déterminent tellement ce que l’homme est sont destinés à produire de bons fruits.

Donc, les moqueries ne visent pas que Jésus. Elles touchent l'idée même de Dieu. Elles montrent un grand écart entre la façon de penser un « Dieu Tout-puissant » et ce que les hommes imaginent de ce « Dieu humilié ». Quand l'homme s'attend à de la puissance, Dieu choisit d'être faible. Quand l'homme cherche des signes de miracles, Dieu se montre discrètement.

En définitive, les moqueries contre Jésus obligent la théologie à se remettre en cause. Elle ne peut plus penser Dieu sans intégrer la possibilité de son humiliation publique. Dès lors, une piste de recherche s’ouvre : et si la moquerie, loin d’être un simple rejet, constituait un lieu herméneutique majeur pour comprendre la révélation de Dieu ? Explorer la moquerie comme langage théologique, et non seulement comme violence humaine, pourrait renouveler en profondeur l’intelligence de la croix et du silence de Dieu dans l’histoire.

 

Jimi ZACKA, PhD

 

Quelques ouvrages cités

Augustin d’Hippone, Confessions, trans. Henry Chadwick (Oxford: Oxford University Press, 1991),

Bonhoeffer Dietrich, Christology (Minneapolis: Fortress Press, 2009

Bultmann, Rudolf Histoire de la tradition synoptique, Paris, Seuil, 1973,

Brown R. E., The Death of the Messiah, vol. 2, New York: Doubleday, 1994

Finney, Charles G. Lectures to Professing Christians (New York: Leavitt, Lord & Co., 1837.

France, R. T., The Gospel of Mark: A commentary on the Greek text. Grand Rapids, MI: Eerdmans, 2002.

Hengel, M. (1977). Crucifixion in the ancient world and the folly of the message of the cross. Philadelphia, PA: Fortress Press, 1977.

Marcus Joel, Mark 8–16, Anchor Yale Bible, New Haven, Yale University Press, 2009

Moloney, F. J., The Gospel of Mark: A commentary. Peabody, MA: Hendrickson, 2002.

Owen John, The Nature and Causes of Apostasy, Edinburgh: Banner of Truth, 1676

Wright N.T.,  Jesus and the Victory of God, Minneapolis, Fortress Press, 1996,

 

 

 


samedi 14 février 2026

Reconstruire la nation africaine post-conflit à la lumière d’Ésaïe 58,12 Jimi Zacka, PhD

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  « Tu relèveras les vieux murs détruits, tu reconstruiras sur les fondations abandonnées depuis toujours. On t’appellera « le peuple qui ferme les fentes et refait les rues de la ville » (Ésaïe 58,12). (Bible :Parole de Vie)

Abstract

 La reconstruction d'un pays déchiré par la guerre, c'est souvent rendre à l'homme une vie améliorée et le rendre acteur de son pays et de son présent en toute dignité. À travers la métaphore empruntée au livre d'Ésaïe (58,12) qui évoque le fait de reconstruire ce qui a été détruit, de réparer les brèches, il nous faut parler d'une belle et juste manière d'envisager la reconstruction post-conflit sur le seul et unique plan du cœur et de l'humain. Que cela soit en bien ou en mal, le message d'Ésaïe dépasse de loin les simples frontières de la foi. Le prophète n’écarte pas les exigences humaines et sociales qui doivent accompagner toute reconquête : la justice sociale, la solidarité, le souci du pauvre et le fait de partager les responsabilités. Partout en Afrique où se retrouvent les cicatrices des conflits armés, et dans les pays où les dirigeants démissionnent ou ne veulent absolument pas rendre des comptes aux populations et où le pouvoir continue à fausser les règles, il serait grandement temps d'apprécier à ce qu'elle est réellement - et en faire tomber tous les masques - la plus grande des vertus humaines, la plus indispensable à toute reconstruction d'un pays : la valeur de l'empathie en actions, seule capable de remettre debout le lien social. À partir des critères éthiques et sociaux que le prophète Ésaïe 58,12 a soulignés, cet auteur montre de façon convaincante que la condition essentielle pour obtenir une paix qui tienne la route est de réparer préalablement les injustices sociales, se doter d'une gestion des ressources basée sur l'équité et, surtout, employer à remettre sur pied le palpitant de la ​‍​‌‍​‍‌​‍​‌‍​‍‌nation, ceux qui en furent les victimes injustement expropriées, : les ​‍​‌‍​‍‌​‍​‌‍​‍‌laissés-pour-compte. -compte.

Introduction

Cette réflexion est le fruit d’une longue recherche, au cours de laquelle j’ai observé, posé des questions et cherché des réponses. Elle concerne les grandes idées du livre d'Ésaïe qui mettent en exergue la puissance de Dieu comme thème central et montrent que Dieu a pour but final d'apporter la paix. C'est en s'appuyant sur cette idée que cette étude commence par décrire une période difficile et se termine par un message d'espoir, de renouveau et de paix. La crise et la paix se manifestent dans l'organisation structurelle des 66 chapitres d’Ésaïe, dès la section désignée comme le « Proto-Ésaïe ». Dans cette première partie, la crise est caractérisée par la dévastation du territoire, la conflagration des cités et leur anéantissement par des puissances étrangères (1.2-7a). Inversement, la préservation de Jérusalem face à l'agression externe symbolise la quiétude et la pérennité sous la souveraineté d'Ézéchias (39.8), événement qui clôt le « Proto-Ésaïe ». Ces notions de crise et de paix incarnent ainsi deux conjonctures relatives au Temple, lieu par excellence de la manifestation de la suprématie de YHWH. L'idée principale du livre d'Ésaïe semble être l'affirmation du pouvoir suprême de Dieu (YHWH). C'est une invitation à diriger le monde en suivant la volonté de Dieu. Dans ce livre, les rois sont considérés comme les représentants de YHWH. Ils gouvernent en Son nom pour accomplir le projet divin pour la Terre[1]. Ce projet est d'apporter la paix et la sécurité grâce à la justice. Les événements du monde, qu'il s'agisse de crises ou de paix, sont expliqués par l’attitude des rois et des peuples envers YHWH et Son Temple.

La paix et la stabilité sont obtenues lorsque l'on accepte l'autorité de YHWH. À l'inverse, la chute des nations est considérée comme la conséquence du refus de reconnaître Dieu comme leur souverain. Plus précisément, commettre des injustices de toutes sortes, manquer de respect au Temple de Jérusalem et adorer d'autres dieux sont des signes de mépris envers YHWH. En 30.1-3, le roi et le peuple de Juda sont désignés comme des « fils rebelles ». Ils n’ont pas reconnu YHWH comme leur père. Au contraire, ils ont placé leur confiance en Pharaon en Égypte à cause de leurs armes. Cette politique d’obéir à une force étrangère est expliquée par les prophètes cultuels d’origine deutéronomiste comme la cause de la crise, de la fin de la dynastie davidique et de la destruction du Temple de Jérusalem en 587. Les échos de cette situation sont perceptibles dans les livres de Jérémie et d’Ézéchiel. Par contre, l’obéissance à YHWH fonde la « théologie de la paix ». Cela signifie que celui qui se confie en YHWH ne peut pas s’appuyer ni sur le pouvoir des armes ni sur les idoles. Il doit, par contre, se tourner vers Dieu.  

La confiance en YHWH apporte la paix et la prospérité au peuple de Sion, résidant à Jérusalem. Es 30.19-25a fait état de l’avènement de cette ère. Dans ce texte, Dieu se présente comme père et mère, qui prend soin de son peuple. Il donne la pluie afin de rendre l’agriculture et l’élevage possibles. Grâce à la pratique de la justice, les humains et les animaux trouvent leur nourriture et jouissent de la paix.

À partir de tous ces exemples, on peut conclure que l'histoire nous enseigne qu'une paix durable ne repose pas tant sur des victoires militaires, mais plutôt sur un changement profond dans nos actions et nos valeurs. Le peuple tire les leçons de son passé malheureux. Il reconnaît la souveraineté de son Dieu et rejette les idoles. Cette situation doit faire écho dans certains pays africains post-conflit, comme en RCA, où les hostilités armées sont persistantes et leurs répercussions catastrophiques sur les communautés font légion. 

1.    1. Les verbes d’une reconstruction éthique et spirituelle en Ésaïe 58.12

Le prophète Ésaïe offre un cadre théologique et éthique pertinent pour entamer la reconstruction : « Les tiens rebâtiront sur d'anciennes ruines, tu relèveras des fondements antiques ; on t'appellera réparateur de brèches, celui qui restaure les chemins, qui rend le pays habitable. » (Es.58.12). Le texte hébreu d’Ésaïe 58.12 concentre son espérance autour de plusieurs verbes qui forment une véritable grammaire de la restauration éthique : rebâtir, relever, réparer, restaurer. Ce ne sont pas juste des constructions matérielles[2]. Ils nous apprennent aussi sur la vie des gens, leurs valeurs spirituelles et ce qui fait leur identité.

Autrement dit, pour que ce processus de reconstruction soit efficace, il doit vraiment puiser sa force dans le fait que nous dépendons tous les uns des autres. Il doit englober notre histoire commune, la nécessité de rétablir la justice après des moments difficiles, l'engagement de chacun dans la société et ce qui nous unit en tant qu'êtres humains. Ainsi est planté le décor d’une éthique sociale[3]. Mais c'est un travail qui prendra du temps, c'est inévitable. Il doit faire naître de nouvelles façons de voir le monde que nous partagerons tous, tout en réaffirmant les règles fondamentales auxquelles nous ne pouvons plus déroger aujourd'hui. Il est essentiel que cet effort soit accompagné de solutions adaptées à chaque endroit, qui tiennent compte de ce qui rend chaque territoire unique et qui répondent vraiment aux préoccupations des gens qui vivent sur place.

De fait, au-delà de cette simple considération, la quête de paix est devenue la préoccupation centrale des stratégies visant à mettre fin aux conflits sur la scène mondiale. Qu'il s'agisse d'accords politiques, de trêves ou de systèmes de partage des responsabilités, tout converge aujourd'hui vers cette aspiration à une paix qui tienne bon. Il faut dire que les dirigeants politiques se sentent souvent perdus lorsqu'il s'agit de déterminer comment sortir d'une crise, et c'est pourquoi ils proposent fréquemment un grand nombre de systèmes de répartition du pouvoir[4]. Tous les signes indiquent une tendance à mettre fin à une situation conflictuelle, s'appuyant sur des processus transactionnels.

Pourtant, l’expérience issue de ces démarches révèle avec acuité une limite de cette approche. La paix transactionnelle met fin à la guerre, mais elle ne guérit pas la nation. Comme Bernard Badie l’a si bien souligné : « La non-guerre n’est pas la paix. Car « notre culture a souvent centré son attention sur la guerre, considérant la paix comme une simple absence de conflit ou comme une période transitoire entre deux guerres [5]» ; à cet effet, elle suspend les armes sans toujours désarmer les mémoires, pacifie les institutions sans nécessairement réconcilier les consciences, restaure l’État sans refonder le lien social. Il nous faut un travail de déplacement de la paix à la reconstruction, au renouvellement social. En outre, selon Bertrand Badie, la transaction[6] a longtemps été considérée comme la méthode classique de règlement des conflits.

Voilà pourquoi, d'ailleurs, tout le monde voit aujourd'hui la paix comme le fruit d'une approche qui passe par la discussion, l'aide extérieure ou la recherche d'un terrain d'entente, et plus généralement par l'art du compromis. C'est vrai que l'idée d'arrangement a souvent été mise en avant comme un bon moyen d'arriver à vivre en bonne intelligence. Cette approche est même confortée par une interprétation de la démocratie fondée sur l'art du compromis, voire de la négociation[7]. Toutefois, Bertrand Badie met en évidence les limites de cette approche. S'il est certain que la transaction possède intrinsèquement une faculté d'apaisement, la question se pose : tout principe de paix peut-il se résumer à la transaction, et son objectif ultime ne risque-t-il pas de museler les groupes minoritaires ? Quelle place accorde-t-on, dans ce vaste processus de négociation, aux principes de respect, de sécurité humaine ou aux grands enjeux de survie ? La transaction ne réduirait-elle pas inversement la paix à la simple trêve, comme pour en alimenter la précarité, voire la dénaturation ? Surtout, a-t-elle aujourd’hui les mêmes vertus et la même efficacité qu’hier ? La question mérite d’être posée à une époque où les traités sont devenus rares et où ceux qui ont pu être conclus sont restés sans effet. Les limites et les défauts de la transaction ont été suffisamment prouvés dans différentes crises en Centrafrique.

C’est ce qui m’incite à penser que la théologie se doit d’y réfléchir, d’y apporter une réflexion approfondie, d’y définir le véritable sens de la paix[8]. L'idée évoquée en Ésaïe 58.12, qui mentionne « relève les vieux murs détruits et reconstruire sur les fondations abandonnées » (Bible, Parole de vie), me semble être un très bel exemple pour réfléchir à la manière dont une nation peut vraiment se remettre debout après une période de crises. Il offre un cadre éthique adéquat à formuler ce renouvellement de la paix destinée. Pour y parvenir, il faut que nous ayons le courage de revoir nos façons de penser. Autrement dit, c'est une manière juste et bienveillante de rebâtir notre société, afin d'aider un pays qui a traversé des épreuves à se reconstruire entièrement, dans toutes les facettes de son existence, pour que chacun puisse s'y sentir chez soi et y vivre en paix.

Cette démarche passe par une perspective qui offre au peuple une nouvelle manière de « vivre ensemble ». Autrement dit, avoir une vie sociale renouvelée se doit d’être inséparable de la reconstruction morale du pays. Veiller à un avenir serein pour le peuple n’a rien de répréhensible en soi. C’est même une exigence politique légitime. Mais franchir la ligne qui consiste à sacrifier la dignité humaine sur l’autel des calculs politiques, voilà l’erreur fondamentale. À partir de là, la politique cesse d’être une promesse d’avenir pour devenir une mécanique froide, où l’intérêt matériel prend le pas sur la valeur humaine.

2.    2. L’inefficacité des acteurs internationaux

J’ai toujours constaté l’inefficacité des missions de consolidation de la paix souvent mises en place par l’ONU pour surveiller les accords de paix, protéger les civils et appuyer la réforme du secteur de la sécurité. Des interventions comme telles manquent souvent leurs objectifs[9]. Pour preuve, beaucoup de pays africains qui ont connu des conflits armés ou des rebellions peinent toujours à instaurer une véritable cohésion nationale[10]. La leçon qu’on en tire souvent se résume à ces constats décevants : la transaction procure la paix utopique, certes, et met fin à la guerre, mais elle ne guérit pas les plaies d'une nation meurtrie. Elle met fin aux combats, mais elle ne calme pas toujours les rancunes. Elle installe la paix dans les institutions, mais elle n'apaise pas forcément les cœurs des belligérants. Elle restaure l'ordre étatique, mais elle ne refait pas le lien social entre les victimes et leurs bourreaux. Par conséquent, la question éthique de la reconstruction surgit entre ces deux moments : la fin des crises et l'après-crise moral. Ce moment de transition, notons-le, cette phase entre-deux, ne prend pas forme grâce à des formules chocs ou des discours politiques habituels. Puisqu'on peut voir que dans ces situations, il y a comme une sorte de ruse cachée, qui fait que les gens finissent par produire du bien malgré eux, presque par hasard. Ceux qui sont aux commandes ne pensent qu'à leurs propres intérêts, à ce qui leur sera le plus utile, sans se rendre compte qu'il y a un décalage entre ce qu'ils cherchent personnellement et l'impact réel de leurs actions sur l'ensemble de la société.

 Ce constat posé, il en découle que la reconstruction éthique sociale d’une nation interpelle chaque citoyen à une seule question :  Comment réparer ensemble une fracture sociale au sein d'une nation post-conflictuelle ? C'est une question difficile qui touche à l'éthique du politique et à sa responsabilité.

Mais, il faut le reconnaître, sans pardon, sans justice, sans vérité et sans reconnaissance mutuelle, il n'y a pas de meilleur avenir commun possible. C'est pourquoi la fin d’une guerre ou d’une crise armée marque le début du temps de la reconstruction éthique. C’est précisément pour cette raison que la paix, entendue comme la cessation effective des violences armées, ne saurait être réduite à un simple objectif final. Elle constitue, plus fondamentalement, un point de départ : l’ouverture d’un processus dans lequel peut enfin s’engager la reconstruction du lien humain, social et politique[11].

Cette préoccupation m’amène à considérer la théorie de la paix du philosophe Aristote, lequel insistait déjà sur la signification de la coexistence. Maintenant, il est bon d'éclaircir cette idée. Si l'on pense aux réalités de notre époque globale et à toutes les leçons que l'Histoire nous offre, on pourrait la définir comme le fait de créer un vrai vivre-ensemble, une unité sociale, pour l'ensemble du pays. Il est important de souligner que coexister ne se limite pas à une simple cohabitation ; cela implique également des échanges mutuels, une édification collective et une solidarité éthique, éléments qui constituent ce que l'on pourrait considérer comme le fondement même de la société humaine.

3.    Penser la paix au-delà de l’absence de guerre

Je pense qu'il faut aborder la question de la paix dans une perspective singulière. Pourquoi ? Parce que la paix ne se réduit pas à l’absence de combats et que les accords de paix internationaux ne tiennent pas toujours. Cela signifie que la paix, dans cette perspective, ne peut être imposée de l’extérieur.  Elle se construit à partir des acteurs locaux. Par exemple, les cultures africaines, riches en sagesse morale, offrent des pistes nouvelles pour imaginer une paix qui va au-delà des simples discussions autour d'une table[12]. Outre cela, je suis enclin à plaider en faveur d'une perspective alternative, enracinée dans un cadre théologique contextuel et interculturel, qui vise à illustrer les principes éthiques énoncés dans Ésaïe 58 :12, pouvant servir de catalyseur de la reconstruction éthique sociale. Car, notons-le, la paix se construit dans les pratiques quotidiennes autant que dans les institutions publiques.

 Ainsi, la lecture anthropologique d’Ésaïe 58,12 présente une perspective de paix en tant que refondation éthique d’une société. Dans un pays comme la Centrafrique, où les récits de la violence sont multiples et souvent concurrents, l’enjeu est crucial. La voix prophétique de ce texte incite les communautés concernées à se transformer en citoyennes responsables qui « …relèvent les vieux murs détruits et… reconstruisent sur les fondations abandonnées », c’est-à-dire les « bâtisseurs d'une paix », durable basée sur la justice, la mémoire et l'entraide. Car la régénération d'une nation requiert, de fait, une mutation morale fondamentale, sollicitant l'implication de chaque citoyen dans le rétablissement des assises du vivre-ensemble.

En termes clairs, mon analyse propose une thèse définitive : en l'absence d'un cadre éthique pour la reconstruction d’un pays, la paix post-conflit reste politiquement précaire et moralement insuffisante. Donc, l'objectif est de réorienter le concept : de la paix en tant que simple arrangement institutionnel à la reconstruction éthique sociale en tant que reconstitution fondamentale de l'entité nationale. Cette réorientation n'est ni simpliste ni utopique ; il s'agit plutôt d'un impératif de clarté pour faire face aux insuffisances persistantes d'une paix dépourvue de responsabilité éthique. Pour mener à bien cette analyse, je propose le parcours suivant : d’abord, présenter la problématique de la paix et de la reconstruction dans les pays africains touchés par des conflits, notamment en Centrafrique. Ensuite, je vais m'appuyer sur Ésaïe 58.12 comme support textuel, pour une approche éthique qui va au-delà des simples accords de paix. Enfin, je crois qu’il faut montrer que les institutions doivent évoluer non seulement sur le plan légal, mais aussi dans leurs fondements éthiques, pour créer une nation habitable et véritablement unie.

Je réaffirme que la paix basée sur des accords "pactum" (accord) représente en réalité une prolongation de la logique de guerre. Elle vise fondamentalement à acquérir un avantage supplémentaire sur un adversaire. Pourtant, en parcourant d'autres cultures, on découvre des conceptions différentes. Par exemple, au sein de la culture peule, la paix ne signifie pas simplement l'absence de guerre, mais plutôt la vitalité et le bien-être de la communauté de vivre dans l’harmonie de cohésion sociale. Et lorsqu’on poursuit l'étude des diverses cultures et langues, on relève l'existence d'autres interprétations positives de la paix. Par exemple, la paix (Shalom en hébreu, Eirênê en grec), en théologie, dépasse l'absence de conflit pour désigner un état d'harmonie, de justice et de réconciliation profonde avec Dieu, Lui-même et le prochain[13]. D’où la question : À quoi bon témoigner d’un Dieu parfait quand on sait que dans le concret, on ne produira que de l’imparfait ?

3. La paix à l’épreuve d’éthique sociale

Sinon, c’est un leurre de penser que la paix acquise par la négociation est la solution idéale pour sortir des conflits[14]. On prône assez souvent ce slogan : « mieux vaut un mauvais arrangement qu’une bonne guerre ». Sur le plan politique, certes,  l'efficacité semble claire : le bruit des armes se fait silencieux, les institutions recommencent à fonctionner, et les populations retrouvent une certaine accalmie « trompe-l’œil ». Mais en réalité, cette mesure offre un instrument essentiel de survie pour les régimes politiques au bord de l'effondrement. Et derrière ce vernis de stabilité, se cache une zone d’ombre. C’est pour dire que les compromis arrachés autour d’une table peuvent ressembler à des pactes avec l’injustice. On ferme les yeux sur certains crimes, on accorde des amnisties douteuses[15] et les victimes se retrouvent reléguées au silence[16]. C’est l’immédiateté du verdict politique.   

Dans ce contexte, la mémoire collective est comme une mise entre parenthèses : on préfère tourner la page trop vite, quitte à laisser les blessures ouvertes. La paix transactionnelle, en ce sens, est une paix « utile » mais pas toujours « juste ». C’est une «fausse paix», comme le souligne Badie, puisqu’elle ne donne lieu qu’à des négociations entre vainqueurs, que le vaincu est contraint dapprouver par sa signature.

Il y a donc une tension permanente entre le pragmatisme et l’éthique. D’un côté, l’urgence impose de sauver des vies et de stabiliser le pays. De l’autre, la conscience rappelle que la paix sans justice ressemble à une maison bâtie sur du sable. Les pays pos-conflits qui choisissent le compromis politique au détriment de la vérité risquent de voir souvent les rancunes ressurgir tôt ou tard. En définitive, la paix acquise suite à des négociations est une étape, pas un aboutissement. Elle peut être efficace politiquement, mais elle reste éthiquement bancale si elle ne s’accompagne pas d’un travail de mémoire, de réparation et de transformation des structures injustes. Autrement dit, une paix qui se contente d’éteindre l’incendie sans traiter les causes profondes court le risque de voir les flammes reprendre. Certes, les scénarios politiques d’après-conflit fonctionnent principalement comme un mécanisme de stabilisation politique. Il y a une série de protocoles codifiés : cessez-le-feu, traités de paix, accords de partage du pouvoir et insertion des anciens combattants dans les institutions gouvernementales. Mais, souvent, cette conception structurelle poursuit un objectif distinct et quantifiable : mettre fin aux hostilités armées et rétablir une base de gouvernance.

De ce fait, la paix est souvent perçue comme un simple cadre juridique, principalement axé sur la sécurité, plutôt que comme un devoir moral de vivre ensemble. Elle se contente de répondre à l'urgence de mettre fin aux hostilités, mais demeure souvent indifférente aux profondes fractures sociales qu'engendre la violence. Les victimes, bien que reconnues symboliquement, sont rarement réintégrées en tant qu'acteurs moraux à part entière dans le nouvel ordre social. C'est ce que l'on pourrait nommer le « syndrome du volcan endormi ». Autrement dit, une paix issue de la négociation hâtive n’apporte souvent qu'une accalmie éphémère. Les tensions sous-jacentes continuent de marquer silencieusement l'imaginaire collectif. Le manque d'éthique apparaît ici de manière flagrante : cette paix est conquise au détriment de la vérité, ce qui ébranle durablement la confiance sociale et compromet toute véritable réconciliation.

En effet, face aux limites d’une paix qui se résume à un simple accord juridique et sécuritaire, comme c’est le cas souligné en Centrafrique, une question cruciale se pose : qu'est-ce qui peut vraiment établir une réconciliation durable ? Car si l'absence d'éthique affaiblit la paix et laisse les blessures sociales à vif, il devient essentiel de repenser la refondation sociétale non pas comme une simple fin de la violence, mais comme une exigence morale profonde. C'est précisément dans cette optique qu'Esaïe 58.12 nous éclaire, en liant la restauration d'un peuple à une transformation éthique et spirituelle radicale.

5.         4.    La reconstruction éthique sociale [17] d’une nation à la lumière d’Ésaïe 58.12

J’ai souligné, ci-haut, qu’Ésaïe 58.12 apporte une lumière sur le véritable sens de la reconstruction éthique de la paix. À ce propos, John Hill dit avec raison que « les guerres ne sont pas seulement civiles et politiques, mais aussi spirituelles ; elles concernent les doctrines, les ordonnances et la discipline de l'Église.[18] De même, loin d'être un simple projet politique ou une affaire de stratégie, le prophète Ésaïe redéfinit ici la foi, la faisant passer des simples rituels aux actions concrètes et utiles. Après avoir dénoncé les pratiques religieuses vides de sens (comme les jeûnes ostentatoires) et les cérémonies qui ignorent la justice sociale, le texte propose une idée forte et exigeante : la véritable dévotion à Dieu se manifeste par la capacité à œuvrer pour réparer le monde. Sur ce registre, le commentaire de Joseph Blenkinsopp le confirme en ces termes : « La réparation de la fracture sociale renvoie à la restauration de la cohésion sociale brisée par l'injustice »[19]. Dans le contexte centrafricain, marqué par des cycles de violences politico-communautaires à maintes reprises, cette reconstruction suppose une vraie reprise de conscience du peuple centrafricain.  Hannah Arendt rappelle cela en d’autres termes : « le pardon n’efface pas le passé mais libère l’action future »[20].  C’est pour dire que la destruction d’une nation ne doit pas être réduite à une  métaphore, c’est une réalité qui doit être prise en compte: c’est un porteur de l'histoire, chargée de la mémoire collective. C’est pourquoi Dieu ne promet pas un effacement complet du passé. Au contraire, il invite son peuple à reconstruire le pays en s'appuyant sur la mémoire du passé. Le redressement d'une nation y est présenté comme le fruit d'une profonde transformation, à la fois morale et spirituelle. Ésaïe établit ainsi un lien manifeste entre le fait de relever un pays dévasté et la pratique concrète de la justice sociale rétablie. Ce qu’on peut appeler une « repentance collective ».

  Cette approche est décisive pour la Centrafrique. Car l’absence de confiance envers l’état, la fragmentation territoriale et la faiblesse des services publics ne relèvent pas uniquement de déficits matériels mais d’un déficit moral et de cohésion sociale systémique. Dans ce contexte, la paix exige une écologie morale faite de justice crédible, de participation réelle et de symboles partagés.

En d’autres termes, le renouveau de Centrafrique doit impliquer l’émergence d'individus capables d’agir différemment, sans retomber dans les schémas de domination qui ont mené à la destruction du pays. Cette exigence soulève une question essentielle sur l’avenir du pays : quel genre de centrafricain peut véritablement endosser le rôle de « réparateur des brèches » ? À cette question, une réponse immédiate s’impose :  l'homme centrafricain ne peut rendre sa vie sensée et valable, lui conférer un sens spécifiquement humain, que lorsqu'il met fin au conflit des valeurs devant lequel sa liberté le place perpétuellement, en se conformant à une norme éthique sociale.

De ce fait, Ésaïe 58.12 offre une perspective de restauration conditionnée par une justice vécue, et non par une piété rituelle dissociée de l’éthique sociale. Le prophète associe explicitement la reconstruction des « ruines anciennes » à l’obéissance concrète à la volonté divine, soulignant que la véritable fidélité cultuelle se manifeste dans la réparation des fractures communautaires. Jean Calvin interprète ce verset à sa manière en ces termes « la vraie piété n’est point stérile », mais qu’elle conduit à la restauration de la communauté croyante lorsqu’elle s’exprime par la charité et la justice [21], André Chouraqui, quant à lui, met en lumière la force sémantique des images hébraïques de la « brèche » (pérets) et des « ruines », qu’il comprend comme les traces cumulées de l’infidélité d’Israël à l’alliance, appelant une reconstruction à la fois morale et nationale [22]. Les notes exégétiques de la Bible de Jérusalem confirment cette lecture en soulignant que la restauration promise vise la cohésion sociale brisée par l’injustice, dans un contexte postexilique marqué par de profondes inégalités[23]. Cette approche est renforcée par l’analyse historico-critique de Thomas Römer, pour qui le Trito-Isaïe articule étroitement théologie et éthique sociale, faisant de la justice la condition indispensable du renouveau communautaire[24].

 Le prophète énonce, à cet effet, avec force en Ésaïe 58.12 : « Tu relèveras les vieux murs détruits, tu reconstruiras sur les fondations abandonnées depuis toujours. On t’appellera « le peuple qui ferme les fentes et refait les rues de la ville » » (Bible Parole de Vie). Analysons cette progression. D’abord, la mention de « tu » semble familière et plus interpellante. Il n'est point question d'expert exogène, d'une intervention extérieure, ni d'une solution importée. Il s'agit d’un acteur endogène, celui qui a survécu, qui porte les stigmates, qui est intimement familier des décombres, « vieux murs détruits ». Une reconstruction éthique sociale authentique procède invariablement de l'intérieur. Ce principe moral doit toucher le cœur invisible de la société : ses valeurs, ses normes implicites, sa conscience collective. Car une nation peut avoir des infrastructures neuves et un peuple avec une morale fissurée ; l’inverse est aussi vrai. Autrement dit, il ne s’agit pas de réparer les « murs détruits », mais d’éviter de mettre la charrue avant les bœufs, c’est-à-dire, de réformer les institutions sans transformer les mentalités de la population.

Ensuite, en faisant référence aux « vieux murs détruits », Ésaïe ne préconise pas une édification ex nihilo. Il évoque des nations désintégrées, des communautés fragmentées, des structures de base annihilées. C’est le cas du Rwanda post-génocide des Tutsis[25] ; le Libéria après des décennies de guerres civiles[26]. Des guerres post-électorales en Côte d’ivoire[27] ; de la Centrafrique[28] après les crises militaro-politiques de 2013. Partout où l'humanité s'est systématiquement autodétruite, l'enjeu demeure constant : comment reconstruire éthiquement le pays lorsque le tissu de la confiance sociale est lui-même en lambeaux ? C'est à ce point précis que la paix évoquée en Jean 14.27 : « Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix. Je ne vous la donne pas comme le monde la donne… » devient pleinement un verset-phare : « Donner la paix » selon le Jésus johannique ne consiste pas à relever seulement des « vieux murs détruits » ni à reproduire simplement l'état préexistant. Il s'agit plutôt de recouvrir les principes communautaires de base qui auraient toujours dû prévaloir : la justice, l'équité, la dignité humaine. Ésaïe associe explicitement cette réhabilitation à une pratique du jeûne conforme à la volonté divine : briser les chaînes de la méchanceté, émanciper les asservis, pourvoir aux besoins des démunis. La refondation sociale trouve son origine dans une réorientation éthique profonde[29]. C’est-à-dire instaurer une refondation morale du vivre-ensemble. L’objectif est double : réparer les liens brisés et prévenir la répétition des fractures.

C'est un processus éthique profond, où une communauté politique fait face à sa propre violence. Car accepter sa mémoire blessée et transformer la culpabilité collective en responsabilité partagée produit un espace éthique douloureux. Contrairement à une paix transactionnelle, qui reste essentiellement une question de procédure, la reconstruction d'une nation implique une dynamique de pardon qui touche les consciences, les imaginaires et les liens sociaux. Prenons un exemple concret : après le génocide des Tutsi, le Rwanda a mis en place un processus de juridiction (gacaca) qui a permis à des communautés protagonistes de parler, juger, réparer en proximité.  Ce ne fut pas parfait, mais ce fut une démarche éthique concrète : la vérité plutôt que le silence.   En parallèle, le gouvernement rwandais a promu des programmes d’unité nationale, des réformes éducatives qui redonnent sens à l’éthique sociale. Mais comme l’affirme Achille Mbembe, « Pour qu’une réconciliation véritable s’accomplisse, il ne suffit pas de réparer juridiquement des injustices ; il faut entreprendre une transformation radicale de l’imaginaire collectif et des pratiques sociales — une refondation des façons de penser et de vivre ensemble qui permette de dépasser les structures psychologiques et sociales héritées du colonialisme.»[30]. 

Enfin, Ésaïe, de même, ne propose pas un programme de développement économique. Il n'évoque ni capitaux étrangers ni schémas de planification quinquennale. Il est question d'une éthique incarnée. D'un jeûne qui se manifeste en une justice prouvée. Il est particulièrement saisissant que le prophète recoure à un lexique architectural, évoquant les fondations, les brèches, les sentiers, pour aborder fondamentalement la métamorphose morale et sociale. Il semble ainsi suggérer qu'aucune restauration authentique des édifices ne saurait être entreprise sans une préalable réparation des liens interpersonnels. De même, la refondation d'une nation ne peut s'opérer véritablement qu'à la condition d'une réédification de son humanité profonde.

Cette perspective entre en résonance singulière avec la paix d'inspiration christologique. Le Christ propose en effet une quiétude qui perdure au cœur de l'adversité la plus profonde, bien au-delà de la simple clarté des jours prospères. Une paix qui se mue en force de reconstruction, précisément parce qu'elle ne procède pas d'éléments conjoncturels. C'est la sérénité de l'individu qui connaît sa trajectoire, qui entretient une relation intime avec le Créateur, et qui conçoit que le trépas lui-même n'est pas le terme ultime de l'existence.

En transposant cette analyse au niveau collectif, on observe qu'une nation aspirant à se reconstituer sur le seul fondement de la prospérité matérielle ou de la stabilité politique édifie sa pérennité sur des assises fragiles. En revanche, une collectivité qui s'attache prioritairement à la restauration de la justice, qui colmate les brèches éthiques et confère au territoire une habitabilité au sens le plus profond, éthiquement, spirituellement, humainement, celle-là seule établit des fondations d'une pérennité avérée. « On t’appellera : le peuple qui ferme les fentes et refait les rues de la ville. ». Il s'agit là d'une véritable distinction. Loin de l'« entrepreneur » ou du « développeur », le terme « le peuple qui ferme les fentes et refait les rues de la ville » introduit une nuance fondamentale. Il implique d'abord d'admettre l'existence d'une ruine. Cela signifie s'opposer à l'amnésie collective, cette propension si répandue, après les événements traumatisants, à vouloir passer outre sans avoir véritablement appréhendé la teneur des faits passés.

Le Rwanda, comme je l’ai souligné ci-haut, en a fait l'expérience avec ses tribunaux Gacaca, une forme de justice communautaire qui impose l'émergence de la vérité avant que tout processus de réconciliation ne puisse être envisagé. L'Afrique du Sud a, pour sa part, expérimenté une démarche comparable à sa Commission Vérité et Réconciliation. Ces exemples montrent qu’on n’acquiert pas de paix sur des bases fallacieuses. Le rôle du « réparateur de brèches » consiste d'abord à identifier la faille, à évaluer sa profondeur et à appréhender ses origines. Il s'agit là d'une démarche de vérification fondamentale avant toute œuvre de reconstruction concrète. Il s’agit d’une démarche éthique.

Et qui dit reconstruire une nation de manière éthique, c'est déplacer le centre de gravité : passer du compromis des élites à la restauration des relations. Cela signifie reconnaître les victimes comme des sujets moraux, et non comme de simples variables d'ajustement. C'est aussi inviter les responsables des conflits à prendre leurs responsabilités, non pas pour les écraser, mais pour les réintégrer dans notre humanité commune. La reconstruction éthique sociale ne rejette pas la justice ; au contraire, elle l'approfondit en la dirigeant vers la réparation. Cette transition nécessite une pédagogie nationale : des écoles de la mémoire, des rituels civiques et des récits pluriels qui sont pleinement acceptés. Elle exige des leaders dotés d'humilité, qui comprennent que la grandeur d'un État se mesure à sa capacité à avouer ses erreurs, à réparer les torts et à recommencer différemment.

 Enfin, elle appelle à une spiritualité civique, qu'elle soit laïque ou religieuse, capable de parler de pardon sans le diluer, et de réconciliation sans l'imposer. C’est dire qu’une nation guérie ne se contente pas d’avoir survécu au conflit ; elle se rend capable de justice durable, de confiance reconstruite et d’une paix qui ne tremble plus au premier souvenir. Dit autrement, la reconstruction du pays devient un horizon éthique: elle ne se contente pas de suspendre les armes, mais guérit les mémoires, restaure la confiance et ouvre la voie à un avenir partagé. Elle est la condition pour que la paix devienne durable, non seulement comme compromis politique, mais comme refondation du corps national.

6.   5.   Restaurer les chemins pour une nation habitable : Ésaïe 58.12 

« Celui qui restaure les chemins, qui rend le pays habitable. Il s’agit d’un verset qui nécessite une analyse approfondie. L’habitabilité ne se réduit pas à la viabilité, à la fonctionnalité, à la technicité. Il s’agit de la capacité pour un espace de laisser l’existence humaine s’épanouir intégralement, dans la dignité, dans l’humanité. Un État, doté de structures matérielles parfaitement équipées, parfaitement fonctionnelles, peut être profondément inhabitable si la peur règne, si la corruption a pris pour cible l’ensemble du corps social, si l’injustice est devenue la règle, si les puissants asservissent les faibles impunément, si la vérité est systématiquement bafouée. Dans de telles conditions, les routes goudronnées, les hôpitaux ne pourraient pas suffire à rendre inhabitable le territoire, pour que celui-ci devienne une terre d’exil pour les ressortissants de l’État. L’habitabilité, c’est la capacité de rendre le territoire habitable, de rendre la paix possible, une paix qui soit celle de la sérénité, de la tranquillité, qui permette de commencer des actes dont les fruits ne seront pas immédiats, de fonder une descendance dans l’espoir de mieux, de construire une existence exempte de l’appréhension constante de la menace.

Cette habitabilité trouve son point de départ dans les impératifs éthiques concrets énoncés par Ésaïe : le partage des ressources, la réinsertion des exclus à tous les niveaux de la société, le bannissement du tribalisme, du clanisme et du népotisme et la solidarité envers sa propre communauté. Si ces principes peuvent paraître profondément concrets, ils n'en sont pas moins une exigence redoutable.

Finalement, Ésaïe 58 :12 entre en résonance à travers les siècles. Le prophète exhorte à transcender une paix post-conflictuelle en une action rédemptrice, œuvrant concrètement à la reconstruction de ce qui a été démantelé. Séparés, ces principes s'avèrent incomplets. Une paix dénuée de justice effective se mue en une forme d'évasion spirituelle. Inversement, une démarche de reconstruction non ancrée dans une paix véritable risque de se transformer en un militantisme stérile et épuisant, susceptible de perpétuer les mêmes schémas de destruction. Leur conjonction, en revanche, trace un chemin vers une réhabilitation sociale authentique. Elle engendre une paix suffisamment robuste pour accueillir la vérité, une éthique suffisamment rigoureuse pour récuser les palliatifs superficiels, et une vision suffisamment ample pour percevoir la nation non pas comme une simple entité économique, mais comme une communauté humaine appelée à incarner les principes de la justice divine.

Ce chemin est un processus de longue haleine, jalonné d'échecs, de régressions et de désillusions. Il demeure néanmoins la seule voie conduisant à une transformation significative. En définitive, la véritable reconstruction d'une nation ne peut s'opérer qu'en restaurant l'humanité inhérente à ses constituants. Ceci prend invariablement racine dans une décision éthique, un acte de justice ponctuel, une lacune comblée progressivement, un itinéraire restauré pas à pas.

Conclusion

La reconstruction éthique d’une nation ne naît jamais uniquement des décrets institutionnels ni des proclamations solennelles. Elle s’enracine d’abord dans la conscience ordinaire des femmes et des hommes qui habitent la cité. Là où les lois dessinent des cadres, la responsabilité citoyenne insuffle une âme. Elle transforme l’espace public en lieu de vigilance partagée, où chaque geste quotidien : voter, débattre, respecter l’autre, refuser la corruption devient une pierre ajoutée à l’édifice commun.

C’est pourquoi, le prophète Ésaïe exhorte à transformer une paix acquise en actions concrètes afin de reconstruire vraiment ce qui a été détruit. L'un sans l'autre reste incomplet. Une paix qui ne mène pas à l’action concrète devient simplement une fuite spirituelle.

Une reconstruction éthique qui ne se fonde pas sur une paix réelle se transformera en un activisme épuisant, reproduisant les mêmes configurations destructrices. Par contre, ces acteurs agissants collectivement dessinent un chemin vers une reconstruction éthique sociale réelle. Dans ce sens, l’éthique sociale n’est pas une abstraite théologie, mais bien une pratique concrète. Cela se manifeste par la manière dont on évoque l’adversaire politique, la gestion des biens communs, et la capacité à l’indignation face à l’injustice

C'est un long parcours. Un chemin semé d'échecs, de rechutes et de déceptions. Mais c'est le seul qui nous mène quelque part. Car au final, on ne reconstruit vraiment une nation qu'en redonnant vie à l'humanité des personnes qui la composent. Et cela commence toujours par un choix éthique, un acte de justice à la fois, une brèche réparée à la fois, un chemin restauré à la fois. Jusqu'à ce que le pays redevienne habitable. Pour tout le monde.

                                                                                                         Jimi ZACKA

Références bibliographiques

Arendt, Hannah, La Condition de l’homme moderne, Paris : Calmann-Levy, 2018.

Babo0 Alfred, La Crise ivoirienne : analyse politique et sociale, Paris : L’Harmattan, 2013

Badie, Bernard. L’Art de la paix. Neuf vertus à honorer et autant de conditions à établir. Flammarion, 2024.

Bible de Jérusalem, Paris: Éditions du Cerf, 1998 Bible de Jérusalem, Paris: Éditions du Cerf, 1998

Blenkinsopp, Joseph,   Isaiah 56–66, Anchor Yale Bible, 2003.

Calvin Jean, Commentaire sur Ésaïe, t.II,

Clark, Phil, The Gacaca Courts, Post-Genocide Justice and Reconcilation in Rwanda, Cambridge: Cambridge University Press, 2010

Chouraqui, A. La Bible. Traduction intégrale . Paris: Desclée de Brouwer, 1987

Gill, John.  An Exposition of the Old Testament, The Baptist Commentary Series, 1989    

Goldingay, John. The Message of Isaiah 40-55: A Literary-Theological Commentary. London: T&T Clark, 2005,

Mbembe, Achille. Sortir de la grande nuit. Essai sur l’Afrique décolonisée. Paris : La Découverte, 2010.

Römer, Thomas. L’invention de Dieu, Paris : Seuil, 2014.     

Truth and Reconciliation Commission of Liberia. Final Report, Monrovia: TRC Liberia, 2009;

Yanis Thoma, Centrafrique : un destin volé. Paris: Agone, 2016

 Wolterstorff, Nicholas. Justice: Rights and Wrongs. Princeton: Princeton University Press, 2008

 



[1] Dans le livre d’Ésaïe, YHWH est le Roi du ciel et de la terre. Il est le Maître de l’histoire. C’est lui qui influence le cours des événements. Parce que YHWH est le Roi des nations, il est également au-dessus de leurs dieux. Cette vérité théologique tire sa source de la vision inaugurale d’Ésaïe (6.1-8)

 2. Goldingay, John. The Message of Isaiah 40-55: A Literary-Theological Commentary. London: T&T Clark, 2005, p. 589-602

[3]  Je rappelle que la question fondamentale de toute éthique sociale est de savoir comment l'homme doit ordonner son comportement pour que sa vie en société puisse être considérée comme moralement bonne ; ou encore, celle de savoir quelles relations l'homme doit entretenir avec les autres hommes pour atteindre et poursuivre cette perfection qui est sa destinée.

[4] Cet article s’inscrit dans un contexte d’enlisement de la crise centrafricaine depuis plus d’une décennie. En effet, je tente de mieux cerner les limites de différentes architectures de consolidation de la paix, souvent remises en cause, et de souligner les questions que suscite ce processus de médiation multidimensionnel. En outre, il faut le dire, les médiations religieuses s’essoufflent, les médiations politiques en viennent à se contredire faute de coordination véritable et une tentative de remise en cohérence de cette dernière patine. Même si de multiples missions de maintien de la paix ont été établies en République centrafricaine (RCA) portées par l’ONU et l’Union africaine, avec pour objectif de stabiliser le pays, protéger les civils et soutenir la reconstruction politique et sociale, la question d’une véritable paix demeure.

[5] Bertrand Badie. L’Art de la paix. Neuf vertus à honorer et autant de conditions à établir. Flammarion, 2024, p.29.

[6] Acte par lequel on s’arrange, on négocie pour mettre fin à une crise ou une  guerre

[7] Badie, op.cit., p.38.

[8] Telle que la définit Bernard Badie  en ces termes : « Je dirais que la paix ne peut se comprendre que comme un accomplissement de l’humanité impliquant, au minimum, la satisfaction de tous les besoins humains, qu’ils soient matériels –salimenter, se soigner, s’éduquer, vivre dans un contexte climatique favorable. » Cf.  Badie, op.cit.

[9] Il faut noter qu’il y a eu trois grandes missions de consolidation de la paix déployées en RCA par l’ONU : 1. Micopax : Mission de consolidation de la paix en Centrafrique, mise en place par la Communauté économique des États de l’Afrique centrale (CEEAC). (2008-2013) ; 2. MISCA (2013–2014) (Mission internationale de soutien à la Centrafrique sous conduite africaine, décidée par l’Union africaine).3. MINUSCA (2014–présent) Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation en RCA.

[10] C’est le cas de la MONUC (Mission de l’ONU en République démocratique du Congo), déployée en 1999 pour surveiller le cessez-le-feu pendant la deuxième guerre du Congo. En 2010, le Conseil de sécurité a décidé de transformer la MONUC en MONUSCO, avec un mandat élargi pour accompagner la stabilisation, protéger les civils et soutenir la reconstruction politique.

[11] Au Rwanda, par exemple, après le génocide des Tutsis en 1994, la cessation des massacres n’a pas suffi à garantir la paix. Le pays était dévasté, les communautés profondément divisées. Les tribunaux Gacaca ont été mis en place pour juger les crimes, mais aussi pour permettre aux victimes et aux bourreaux de raconter, reconnaître et confronter la vérité. Les survivants et les anciens auteurs ont dû apprendre à se revoir comme membres d’une même société, à reconstruire un tissu social brisé. Au-delà des procès, des politiques de mémoire, d’éducation et de développement ont été instaurées pour refonder le lien humain et politique.

12  Je fais allusion ici à l’arbre à Palabre qui est un espace socio-culturel de dialogue et de transmission basé sur trois valeurs : la vérité, la Sagesse et la Justice. Ces trois valeurs s’appliquent à la démocratie communautaire et à la résolution pacifique des conflits.

[13] La Bible de Jérusalem, Paris: Éditions du Cerf, 1998, p. 1226 (Ésaïe 58,12).

[14] J’ai constaté, suite à mes diverses observations, que la réconciliation peine à s'enraciner auprès des individus qui sont victimes d’un conflit, car un sentiment de vengeance potentiel demeure souvent présent et se transforme en un non-dit.

[15] En mai 2015, s’est tenu à Bangui ce qu’on a appelé le Forum national de réconciliation en Centrafrique (RCA). Il a été organisé pour un dialogue intercentrafricain crucial afin de mettre fin à la guerre civile et établir un pacte de paix durable. Au cours de ce forum, la question de la gouvernance, de la sécurité et de la justice a été abordée. L’objectif était de rechercher une solution diplomatique à la guerre civile, aboutissant à un Pacte républicain pour la paix, la réconciliation et la reconstruction, et à des accords de DDR (Désarmement, Démobilisation, Réintégration). À cette occasion, l’amnistie a été accordée aux rebelles, dont certains ont été admis dans le gouvernement.

[16] Par exemple, plusieurs fois, le pouvoir a basculé par les armes en Centrafrique. Comme d’habitude, à chaque fois, cela s’accompagne de pillages de la population, d’abord par orchestrés par ces rebelles

[17] Pour qu'un pays retrouve son âme et ses valeurs après des moments difficiles ou de grandes épreuves, comme le cas centrafricain, il faut absolument rétablir la confiance mutuelle, réparer les injustices passées de façon équitable et apprendre à vivre sereinement ensemble. L'idée est de bâtir des structures publiques transparentes, honnêtes et dignes de respect, tout en encourageant chacun à prendre ses responsabilités et à faire preuve de solidarité pour resserrer les liens entre les gens. En d’autres termes, la reconstruction éthique d’une nation consiste à réinterpréter l'identité personnelle ou collective en réponse à la vulnérabilité et à l'injustice, en s'appuyant sur la responsabilité, la solidarité et une réflexion approfondie

[18] John Gill, An Exposition of the Old Testament, The Baptist Commentary Series, 1989.p, 401

[19] Joseph Blenkinsopp, Isaiah 56–66, Anchor Yale Bible, 2003, p. 182

20 Arendt, Hannah, La Condition de l’homme moderne, Paris : Calmann-Levy

[21] Jean Calvin, Commentaire sur Ésaïe, t.II, p.361-365.

[22] Chouraqui, A. La Bible. Traduction intégrale (Ésaïe 58,12, p. 889). Paris: Desclée de Brouwer, 1987,

[23] La Bible de Jérusalem (Ésaïe 58,12). Paris: Cerf. 1998, p.1226.

[24] Thomas Römer, L’invention de Dieu, Paris : Seuil, 2014.  p. 215–220

[25] Cf. Clark, Phil, The Gacaca Courts, Post-Genocide Justice and Reconcilation in Rwanda, Cambridge: Cambridge University Press, 2010

[26] Cf. Truth and Reconciliation Commission of Liberia. Final Report, Monrovia: TRC Liberia, 2009;

[27] Cf. Babo Alfred, La Crise ivoirienne : analyse politique et sociale, Paris : L’Harmattan, 2013

[28] Cf. Yanis Thoma, Centrafrique : un destin volé. Paris: Agone, 2016

[29] Wolterstorff, Nicholas. Justice: Rights and Wrongs. Princeton: Princeton University Press, 2008, 416 p.

[30] Mbembe, Achille. Sortir de la grande nuit. Essai sur l’Afrique décolonisée. Paris : La Découverte, 2010. pp10-12.  (Traduit en anglais sous le titre « Out of the Dark Night: Essays on Decolonization », Columbia University Press, 2021.)

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