dimanche 20 octobre 2019

DÉFIS DES ÉGLISES AFRICAINES DANS L’ESPACE PUBLIC : PRENDRE LA PAROLE OU ÉLUDER LA PAROLE ? Prof. Jimi Zacka

Abstract:
 
This article addresses issues related to the power of leaders’ words of religious denominations in Africa. The purpose is to answer the following fundamental questions: on what subjects and to what extent, indeed, should African Church and its leaders possibly have room for public speech? Does African Church own a floor for legitimacy to speak in the public and for what reason? Should the Church preach only the Gospel and avoid speaking of non-religious matters, such as politics to the public?

What challenges do African Church leaders actually face when they dare denounce maltreatment of their peoples? Bearing in mind the Church challenges, how much more tactfully and wisely should Church leaders behave in delivering their speeches to the public? Furthermore, given that Africa is a continent rich in oral civilization, what specific words should the Church leaders use to talk to African societies about their problems? On which ground, definitely, could African Church authorities stand, for the legitimacy of their words to the public, and how should the Church assume responsibility of its words, so as not to tarnish the overall image that African societies have of it? Finally, the key question African Christians should ask is, “how should African Christians express themselves in their societies?” Two approaches were applied to answer those questions. The first is biblical readings to analyze the weight of the Word of God in speech. The second is biblical analysis and interpretation, to emphasize that, the role of the Church is not merely delivering sermons, but publically engage people in action, by applying the Word, for their liberation from any oppression. Therefore, to alleviate the challenges Christ’s Church of Africa faces, its leaders should embark on socio-political debate instead of eluding it. That will be the best way to remove “aphasia” on public politico-societal issues.

1.      Localisation de la question de l’espace public dans son contexte

Sur quels sujets et dans quelle mesure la parole de l’Église africaine et de ses
responsables est-elle requise ou même possible dans l’espace public? L’Eglise africaine a-t-elle une légitimité à prendre la parole dans l’espace public et dans quel but doit-elle la prendre? Doit-elle se mettre uniquement au service de l’Évangile et éviter de prendre la parole dans l’espace public ?
Telles sont les questions récurrentes qui se posent et requièrent nécessairement une
réflexion. Car, il faut noter que l’espace public des sociétés africaines a toujours été un «lieu » de prise de parole, de délibération et d’action. C’est un lieu où, idéalement, se forme la volonté commune, où s’entrechoquent les idées, les intérêts et les initiatives des citoyens qui cherchent à édifier le bien commun. C’est là où se tiennent les médiations incarnant l’ « usage public de la raison ». Il n’en demeure pas moins que tous les citoyens sont conviés à entrer dans cette institution de base de la société. C’est « l’arbre à palabre », l’appelle-t-on. L’Eglise africaine, dans la diversité de ses mutations, n’est pas en reste puisque ses membres sont invités, eux aussi, en leur nom propre ou à titre de représentants officiels, à faire entendre leurs voix, dans l’espace public, lors de débats sociaux à connotation morale.
C’est dans cette perspective qu’elle doit se présenter aujourd’hui comme une Eglise interpellée à la prise de paroles nouvelles: des paroles engagées, des paroles sociétales, des paroles culturelles, des paroles d’encouragements, des paroles de soutien, des paroles contributives. En d’autres termes, les Églises africaines ne peuvent plus être au service d’une parole figée. Elle se doit de s’engager dans une prise de parole sage, pesée, courageuse, qui va à la rencontre d’autres paroles, en reconnaissant la validité d’autres démarches sociétales, culturelles et politiques. Elle se doit de se garder tout à la fois contre la tentation de la respectabilité (mutisme pleutre) et contre celle du pouvoir (conquête du politique). Il s’agit de se concentrer sur ses missions essentielles: l’annonce de l’Évangile, l’âpre défense des libertés religieuses et l’expression décomplexée de ses convictions dans la cité.
 
En d’autres termes, l’initiation à une parole risquée devant la sollicitation d’un peuple soumis à la servitude est un devoir. C’est dire qu’une prise de parole dénonciatrice et engagée de l’Église est une nécessité pour un peuple opprimé. Michel Bertrand l’a si bien souligné : « c’est la parole que l’Église en tant que corps constitué, institué, visible socialement, peut faire entendre. Que ce soit à travers des débats, des conférences, des tables rondes ou à travers les déclarations de ses responsables. » (Bertrand 2011 : 11-12).
Ne perdons pas de vue que l’Église africaine garde toujours l’unique réalité qui permette aux populations de continuer à vivre et à espérer en des lendemains meilleurs. C’est pourquoi, l’Église ne peut plus uniquement se limiter à l’assistance humanitaire, mais elle se doit aussi de se créer un espace de prise de parole à partir duquel le peuple pourrait réapprendre à parler de sa société. C’est dire que l’enseignement social de l’Eglise valorise l’engagement dans la vie des communautés politiques. Toutefois, une question se pose: face à la sécularisation accrue et la crise des institutions politiques de nos jours, l’Eglise africaine a-t-elle un espace pour dire une parole publique qui soit entendue ?
 
Car, en dépit de l’inflation spirituelle bien connue en Afrique, les sociétés se sont émancipées du pouvoir des Eglises. En d’autres termes, la modernité s’est construite sur le modèle libéral d’une dissociation stricte des valeurs privées et des normes publiques.
 
Ainsi, elle s’est radicalisée au point d’exclure la religion de l’expression publique, sociale ou politique. Tout est désormais passé au crible de l’examen critique : les idéologies politiques mais aussi les religions, le développement de la science et les idéaux de changement. L’on redécouvre que la séparation entre spirituel et temporel génère une certaine crise de confiance.

C’est pourquoi, d’ailleurs, la question de la légitimité et de l’autorité des paroles dites par les autorités ecclésiastiques se pose aujourd’hui dans la société africaine. Certains pensent qu’il est normal, souhaitable voire nécessaire que les Eglises, en tant que partie du corps social, prennent part, par la voix de leurs responsables, aux débats de la société et s’engagent dans la vie publique… D’autres contestent la légitimité de toute intervention des autorités ecclésiales dans le champ temporel souvent assimilé à « la politique ». Ils y sont opposés par principe, affirmant que les Eglises doivent s’en tenir à leur mission spécifique qui est d’ordre spirituel. Enfin, il y a ceux qui considèrent que les Eglises devraient, d’une manière générale, se taire ou rester discrètes dans l’espace public, et ne prendre position que face aux situations intolérables, quand la vie des humains et celle du monde sont gravement menacées (Bertand 2011 : 11-12).
 
Mais, avant d’aller plus loin, marquons un temps d’arrêt pour souligner quelques dérives quant à la parole des Églises dans l’espace public. Car, l’aplatventrisme de certains responsables d’Église face au pouvoir est à déplorer. En d’autres termes, la position ambigüe de certaines autorités ecclésiastiques vis-à-vis des dérives de certains régimes totalitaires est un facteur déterminant dans la souffrance du peuple. En effet, la posture de certaines Eglises traduit de fois, une neutralité qui consiste à dire que l’Évangile n’aurait rien à dire concernant la vie sociale, économique, culturelle, et doncpolitique des humains. Il ne serait que lumière intérieure, cachée « sous le boisseau».

Pourtant, la Parole, dite « parole de l’Église », doit être, avant tout, « évangélique ». Par « évangélique », il faut entendre clairement que dans la parole de l’Église, il faut qu’il y ait une intelligence de l’Évangile, des raisons évangéliques qui engagent l’Église à prendre la parole. Le courage et la volonté politique ou sociale permettront ainsi l’Église de retrouver son rôle de sentinelle qui consiste à dire ce que Dieu lui fait entendre de Sa volonté pour l’humanité qu’Il aime.

Malheureusement, dans la manière dont elles se donnent à penser à nous actuellement, les paroles des Eglises d’Afrique demeurent aujourd’hui compromises, ambigües et pleines d’interrogations. C’est dans cette optique que cette réflexion se donne pour ambition de chercher à traiter les questions liées à la place que doivent occuper les paroles des Eglises dans la société africaine. L’Afrique, étant un continent de civilisation orale, quel type de paroles l’Eglise doit-elle tenir proprement dans la société? Qu’est-ce qui peut fonder l’autorité et la légitimité de la parole des autorités d’Eglise en Afrique ? Comment l’Eglise doit-elle prendre parole, pour ne pas ternir l’image globale que la société africaine a d’elle ?
Toutes les questions évoquées un peu plus haut ne peuvent être éludées. Car, la question qui se pose à nous, chrétiens d’Afrique, concerne la manière de nous exprimer dans notre société. Il est à noter que l’homme africain vit aujourd’hui dans une multitude de conceptions dans lesquelles il se sent responsable de sa société, de son aménagement et de son maintien. De plus, dans une Afrique marquée par la souffrance, la violence, les injustices de toutes sortes et le sous-développement, l’interpellation lancée à l’Eglise africaine aujourd’hui n’est non seulement de proclamer l’Evangile, mais aussi celle de la prise de parole pour une libération socio-économique, politique et culturelle au lieu de rester silencieuse devant l’écrasement des faibles par les oppresseurs. C’est dire que l’émergence des Églises africaines réside aujourd’hui dans le « pouvoir de produire une parole autre, hors des sentiers battus et des certitudes habituelles » (Kä Mana 1993: 48). En d’autres termes, l’Église africaine comme lieu d’expression de vie, de foi et surtout d’espérance, a besoin de se redéfinir en recherchant une nouvelle manière de la prise de parole sage et décomplexée dans la société.

Pour ce faire, confrontée à la pauvreté chronique d’une population victime de l’exploitation et de malversations, tant locales qu’étrangères, si l’Église agit en collaboration avec les composantes de la société civile, n’est-elle pas en droit de dénoncer l’ordre injuste qui empêche le peuple africain de consolider son développement et le peuple de Dieu d’être véritablement « sel de terre » et « lumière du monde » ? Faut-il se taire, sombrer dans l’indifférence, passer outre et poursuivre son chemin comme le prêtre et le lévite de la parabole du Bon Samaritain ? Ou a-t-on le devoir de se tenir en éveil, de se révolter, de s’indigner, comme Jésus avec les vendeurs du Temple : « Ma maison sera une maison de prière, et vous en faites une caverne de voleurs » (Mt 20,13) ?

Face à ce qui s’apparente à une démission généralisée en Afrique et même au sein de nos Églises, cette réflexion se doit de mettre l’accent sur l’importance et la capacité de l’Eglise africaine à s’exprimer sur les questions socio- politiques par la voix de ses «autorités », sur sa légitimité à prendre parole et sur l’autorité d’une telle parole dans la société d’aujourd’hui. Aussi, il s’agit d’identifier le statut de la parole que l’Eglise africaine est en mesure de faire entendre à l’extérieur. Dit autrement, dans quelle mesure et dans quelles limites la parole des autorités ecclésiales peut être entendue comme la « voix de Dieu » ? Mais aussi dans quelles formes cette parole doit être élaborée et exprimée ? Telles sont les principales questions que nous nous posons.

Il convient de préciser que nous aborderons ce sujet en tant que bibliste et cela nous obligera à faire une analyse synchronique. Ce champ d’étude sera balisé par l’analyse de certains textes bibliques. Entre cette perspective biblique et situation concrète, nous procéderons à une démarche dialectique. Une tâche d’analyse qui consistera à aller au-delà d’une simple observation et chercher à comprendre comment l’Eglise d’Afrique peut trouver une modalité de la prise de parole à partir de l’Evangile.
 
Ainsi, notre étude sera une démarche à deux volets : d’abord, il conviendra de faire l’analyse de quelques textes bibliques. Il s’agit en effet de s’interroger si les textes bibliques peuvent apporter un éclairage sur ce que nous appelons la prise de « parole de l’Église ». Ensuite, la deuxième partie, avec l’appui de l’analyse biblique, nous permettra de souligner que l’importance de la prise de parole des Eglises en Afrique ne doit pas, seulement donner lieu à des sermons mais exige aussi une prise de parole engagée dans l’espace public. En définitive, le but de cet article est précisément de montrer que le temps est venu d’aborder courageusement les questions fondamentales suscitées par la prise de paroles des Eglises d’Afrique dans l’espace socio-politique. Personne ne peut nier que l’Eglise doive se préoccuper du problème qui est posé aujourd’hui par une Afrique blessée par toutes formes de dominations d’une part, et par la mauvaise gouvernance, la pauvreté et la souffrance d’autre part. Il faut, à cet effet, des paroles d’Eglise qui protestent contre la corruption, l’injustice et l’autocratie…et montrent que tous ces maux ne sont pas une fatalité. Cela va de l’intégrité de la foi chrétienne que nous défendons.

2.     La Parole de Jésus dans l’espace public

La Bible souligne le but de la venue de Jésus sur terre: annoncer au monde la Parole de Dieu. De nombreux textes bibliques font référence. La finale de Matthieu: « Allez de toutes les nations, faites des disciples » (Mt 28, 19) ou encore les mots de Paul : « Comment croiraient-ils en lui, sans l’avoir entendu ? Et comment l’entendraient-ils si personne ne le proclame ? » (Rm 10, 17). Il y a d’autres passages du livre des Actes des Apôtres où l’on voit les premiers témoins porter l’Évangile dans les lieux les plus divers et parfois les plus improbables: sur des places publiques, en pleine nature, dans des maisons particulières, au temple, dans les synagogues et jusque dans les tribunaux ou les résidences des puissants de ce monde.

De même, tout au long des textes bibliques, nous suivons un va-et-vient entre ceux qui nous disent la puissance de la parole et ceux qui nous disent sa vanité. Car il est parfois important de se délier d’une parole devenue trop lourde, d’une promesse qui devient une idole, d’une malédiction qui devient meurtrière. Nous avons de nombreux exemples, dans la Bible, de ces paroles dont les engagements sont déliés. Il est pourtant important et parfois vital de sortir du vain bavardage pour lancer une parole à laquelle nous tenons, et qui nous tient. Seul un archipel de paroles fidèles nous permet de faire face avec confiance à l’océan d’imprévisibilité des affaires humaines (Mt 4.4). Ainsi, les évangélistes nous informent sur l’impact qu’apporte la Parole de Jésus dans l’espace public (Mt 8,16 ; 9,35, 36sv).

À travers tous les évangiles, il est mentionné que la « foule » de la rue, l’agitation des individus dans l’espace public (rue, places, échoppes, bords de lac, etc.), les gens affairés à leur occupation, les pêcheurs, les artisans, les marchands, les soldats, ceux qui ont activités en plein air de manière générale, « eux aussi » veulent entendre la « Parole de Dieu ». En effet, le parcours des évangiles nous fait découvrir trois éléments importants impliquant donc l’efficacité de la prise de parole de Jésus dans l’espace public. Les paroles de Jésus se définissent ainsi :
 
2.1. Parole libératrice

Premièrement, c’est que la rencontre avec les plus vulnérables et leur libération constituent un impact vivant de l’efficacité de la Parole de Jésus. Cette Parole dans l’espace public n’est donc pas simplement une conséquence de la foi ou une mise en œuvre  de la Parole de Dieu, elle est révélation de la présence de Dieu lui - même au cœur de l’humanité blessée, qui invite à la réconciliation et à la communion. La parole et l’action, venant de Dieu et de l’homme, deviennent fusionnelles dès lors qu’elles conduisent à une expérience de libération, de relèvement ou de reconnaissance. De telles expériences sont racontées dans la Bible et peuvent se vivre au présent en prenant la forme du récit. La Parole fait ainsi naître des paroles, des témoignages, qui vont résonner avec elle et vont lui donner chair pour aujourd’hui. La métaphore de la Bible comme « nourriture » de l’expérience croyante n’est évidemment pas anodine. Elle interpelle l’Église à une solide annonce de l’Evangile sous une forme ou sous une autre.
Ainsi, l’action des Eglises ne peut pas se réduire à la seule prédication, elle doit apporter la vie et la guérison, partout où le Royaume se construit et avance.

2.2.         Parole effective

Deuxièmement, Jésus a un mode de présence à la fois fort et discret dans l’espace public, ne cherchant jamais à s’imposer, c’est ce qui fait de sa parole une parole conséquente et puissante. En fait, sa parole vaut par la présence qu’elle assure, le message qu’elle communique et l’échange qu’elle rend possible. Jésus est ainsi serviteur dans la façon même dont il entre en relation avec les hommes par sa parole (ou son silence), qui fait émerger le désir profond de chacun sans être systématiquement (mais souvent) complétée par ce «service» singulier qu’est la guérison d’une personne. Chacun peut alors avec profit se demander quels gestes, paroles, manières d’être du Christ le touchent et lui permettent d’entendre aujourd’hui la Bonne Nouvelle.

2.3.         Parole salvatrice

Troisièmement, la parole de Jésus dans l’espace public se définit comme la Parole de salut qui ne revient pas au Seigneur vide. Car, cette Parole « va jusqu’au point de partage de l’âme et de l’esprit, des jointures et des moelles ; elle juge des intentions et des pensées du coeur » (He 4,12) et doit avoir un effet manifeste. Elle est la Parole qui est “sortie” de Dieu et qui « s’est fait chair » (Jn 1,14). C’est pourquoi, il est vital qu’aujourd’hui l’Eglise sorte des arcanes des dogmes pour annoncer l’Evangile à tous, dans tous les lieux, dans toutes les occasions, sans délai, sans répulsions et sans peur (cf. Exhortation Apostolique Evangelii gaudium, Francis [Pope] 2014 : 23). Et, elle doit se faire en obéissance au mandat missionnaire du Seigneur et avec la certitude de sa présence au milieu de nous jusqu’à la fin du monde (cf. Mt 28,20). C’est ce qui détermine l’Église comme porteuse de la Parole de vérité (Jn 8,32). Ainsi, l’Église se doit de se définir comme servante de la Parole du Dieu puissant qui éclaire, protège et défend, guérit et libère. « On n’enchaîne pas la parole de Dieu ! » (2 Tm 2,9). Car, pour elle, beaucoup de nos frères et soeurs sont en prison et beaucoup d’autres ont versé leur sang comme témoignage de leur foi en Jésus Seigneur.
 
À la lumière de ce qui précède, nous relevons que Jésus est venu dans le monde pour soulager la misère humaine et combattre toute forme de marginalisation. Son ministère est destiné à ceux qui, autour de lui, sont touchés par la souffrance : personnes dans le deuil, paralytiques, lépreux, aveugles, sourds, muets. Ainsi, il est impossible d’accepter que l’oeuvre d’évangélisation de l’Eglise puisse ou doive négliger les questions extrêmement graves, tellement agitées aujourd’hui, concernant la justice, la libération, le développement et la paix dans le monde. En ce sens, l’évangélisation doit consister à dénoncer et à combattre ce qui avilit et détruit l’homme. Car, l’accomplissement de la mission de l’évangélisation dans le domaine social qui fait partie de la fonction prophétique de l’Église, comprend aussi la dénonciation des maux et des injustices. C’est pourquoi l’écoute de la parole de foi des personnes démunies constitue un véritable chemin spirituel, qui ouvre aux autres chrétiens une relation renouvelée à la Parole de Dieu : quels moyens pouvons-nous alors nous donner pour entendre les plus fragiles commenter l’Evangile ? Enracinée dans la Passion du Christ et dans l’histoire souffrante de l’humanité, la parole des pauvres nous ouvre en outre à la dimension collective d’un engagement social. Lorsque les chrétiens prennent en compte la parole des pauvres comme faisant partie de la révélation de la présence de Dieu dans notre histoire, ils se portent à leurs côtés pour contester les structures injustes de la société. En fraternité avec les personnes démunies, ils s’engagent alors publiquement dans une démarche politique de protestation, d’interpellation et de proposition. Les prophètes de l’Ancien Testament avaient initié cette attitude du croyant avocat des pauvres, que Jésus a reprise à son compte. De nos jours, l’action de type prophétique, fondée sur une cohérence de vie en relation aux personnes fragiles, demeure un modèle de mise en pratique de la Parole de Dieu. Cette démarche prolonge ainsi la Parole de Dieu dans l’espace public, à partir des lieux où l’humanité est menacée ou meurtrie.
C’est ainsi que Jésus oppose l’attitude des grands de ce monde qui se font appeler bienfaiteurs tandis qu’ils tiennent leurs sujets sous leur domination, à l’attitude qu’il voudrait voir ses disciples, faite de service mutuel (Lc 22.24-27). On parle pouvoir, il répond service. Cette réaction s’inscrit dans la volonté du Père. Tout au long de l’Ancien Testament, Dieu va s’efforcer de limiter, de contester le pouvoir et la mégalomanie des rois, de lutter contre les déviations religieuses qu’ils ont provoquées. Au final, s’il est une idée à retenir dans l’acte de la prise de Parole de Jésus dans l’espace public, c’est bien celle-ci : prendre la parole dans l’espace public, c’est partager les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent. C’est dans cette optique que Jésus annonce le « Royaume de Dieu ». C’est le centre de la vie et du message de Jésus : « Proclamez que le Royaume est tout proche. Guérissez les malades, ressuscitez les morts, purifiez les lépreux, expulsez les démons » (Mt 10,7). Nous verrons plus loin les implications de l’avènement du royaume, du point de vue de la mentalité, du comportement et des activités de l’Église. Le but n’est pas l’Église elle-même, mais que le monde change, que le Royaume advienne. C’est le sens de la prière du « Notre Père », la prière que Jésus enseigna à Ses Disciples : « Que ton règne vienne !» Par conséquent, l’Eglise doit se décentrer elle-même, ne pas croire qu’elle a achevé sa mission. Son projet pastoral est une démarche de la prise de parole dans l’espace public. Le Royaume de Dieu est une intervention de Dieu dans les affaires des hommes. Cette action se réalise en Jésus qui libère les hommes de ce qui les empêche de vivre en plénitude.
Cela revient à dire que le critère principal du Royaume, c’est que les petits, les faibles,
les démunis et les marginaux soient promus à une catégorie sociale élevée et que les exclus participent à la fête. La prise de parole de Jésus dans l’espace public renverse ainsi toutes les barrières politiques, culturelles et sociétales et met en péril les tabous: par exemple, Jésus et les gens de mauvaise vie (Mt 9.11 ; 11.19). Mais, l’exemple le plus remarquable est certainement celui de l’histoire de la Samaritaine. Une barrière dénominationnelle, apparemment infranchissable, séparait cette femme samaritaine, de Jésus. Jean 4.9 : « La femme samaritaine lui dit : Comment toi, qui es Juif, me demandes-tu à boire, à moi qui suis une femme samaritaine? Les Juifs, en effet, n’ont pas de relations avec les Samaritains ». Mais, Jésus est passé outre à cette barrière.
L’Évangile montre que la prise de Parole est une manière pour Jésus d’aller jusqu’au bout de son projet, de nous rejoindre comme nous sommes, là où nous en sommes; de nous aimer au-delà de ce que nous faisons ou ne faisons pas, au-delà de nos mérites ou de nos fautes (Mc 2.17b).

3.     Parole d’Église dans l’espace public: une urgence évangélique

Dans un contexte tel que celui que nous vivons aujourd’hui en Afrique, avec toutes les limites d’une Église sainte et pécheresse, cette dernière est encore le socle qui cimente la société, les diverses sensibilités, contradictions et antagonismes. Envers et contre tout, elle est un signe d’espérance, un îlot de partage et un lieu de rencontre au sein des confrontations politiques et sociétales. Elle arrive encore à rassembler les enfants de Dieu incapables de se relever, à ressouder les fractures, et à colmater les brèches sociales. C’est pourquoi, il appartient à l’Église africaine d’être à la fois humaine et divine, visible et riche de réalités invisibles, fervente dans l’action et présente dans le monde. Mais que doit-elle faire pour que sa prise de parole soit audible dans l’espace public? Cette question a-t-elle un sens ? Peut-on dire qu’il y a une spécificité de la prise de parole de l’Église dans l’espace public ? À première vue, ce n’est pas si évident. La plupart des Églises en Afrique ne sont pas vues comme l’exemple à suivre.

Pourtant, ces Églises sont appelées à être à la fois humaines et divines, visibles et riches de réalités invisibles, ferventes dans l’action et présentes dans le monde. Car, changer le monde » est la mission de l’Église qui, pour ce faire, doit s’adapter à une nouvelle manière de la prise de parole.

Mais, peut-elle aller plus loin dans cette démarche ? Oui, en ayant le courage et la volonté de porter un regard lucide sur ce qui l’empêche de jouer son rôle médiateur dans la société, sur les compromissions des uns et des autres. Dans un pays où les Églises jouent un tel rôle social et moral, elles doivent exiger des autorités politiques d’avoir toutes les garanties de leur droit d’expression et simultanément, elles doivent refuser d’être instrumentalisées au moyens des subventions ou par des nominations à des postes de responsabilités. Mais pour cela, nous évoquerons, entre autres, deux défis qui sont à relever :

3.1. Les défis du rapport au politique

Le rapport entre l’État et les Églises en Afrique est souvent source de controverses parce qu’il apparaît de plus en plus ambigu. Une des craintes souvent exprimées dans l’espace public africain, notamment parmi la population, est qu’il n’y a pas de neutralité de l’État vis-à-vis de l’Église. En d’autres termes, la réalité du rapport entre l’État et l’Église renvoie à la manipulation des sentiments identitaires des populations et des différences religieuses. Le rapport Église-État se lit à l’aune de l’appartenance à une confession religieuse privilégiée, à une posture politique ou ethnique, c’est-à-dire, les responsables des pouvoirs politiques, fidèles de l’une ou de l’autre religion, ignorent les autres et se savent adeptes d’une confession religieuse particulière dans un champ pluraliste des religions diversifiées.
Il y a aussi ce malaise subtil, inodore, silencieux qui est celui que crée constamment l’appartenance du Chef de l’Etat à une communauté religieuse, au sein de la communauté des croyants. Ce malaise reflète soit la crainte d’une défaveur politique, soit la quête d’un traitement de faveurs de certaines Églises auprès de l’Etat. De toute façon, il y a certaines pratiques anti-laïques qui suscitent des interrogations aujourd’hui : lorsque les responsables d’Église sympathisent avec l’homme politique, se familiarisent avec lui, formulent une apologie de sa politique, peut-on encore parler de laïcité dans cet État ? Lorsque les religieux se réjouissent des dons octroyés par les politiques à des fins électoralistes, la prise de parole de l’Église peut-elle encore avoir son sens? Le dilemme est là : soit l’homme de Dieu adresse trop de requêtes à l’homme politique et celui-ci en profite pour l’assujettir, soit on ne le sollicite pas et on se conforme aux exigences de la véritable prise parole. Ce qu’il faut comprendre aussi, c’est l’alternative que le politique a tendance à placer devant l’Église : ou bien celle-ci est pour la majorité présidentielle, de ce fait, elle bénéficie de certaines faveurs présidentielles ou bien, elle est dans une posture neutre et sa neutralité s’interprète comme une allégeance à l’opposition.
Par voie de conséquence, tout ce que l’Eglise prendra comme posture sera interprétée selon cette grille de lecture par le pouvoir politique. Du coup, voir l’Église aller sur le terrain de la politique politicienne est particulièrement sensible et passionnel, propice aux jugements, aux exclusives et considéré comme ferment de division de la communauté. Ce qui est redouté c’est le « parti pris » éventuel de telles postures. Il est alors reproché aux responsables d’Églises de se mêler de ce qui ne les regarde pas, de se faire instrumentaliser de manière partisane dans un jeu de rapports de force, d’entrer dans des logiques de pouvoir, au lieu de se consacrer à leur mission spécifique d’annoncer l’Évangile.
 
Ce qui est encore plus révélateur chez ces responsables d’Église, c’est leur volonté d’être instrumentalisés par des leaders politiques, au lieu de se consacrer à leur mission spécifique : celle d’annoncer l’Évangile pour conscientiser la classe politique et ceux qui sont à la charge de la chose publique, pour qu’ils assurent toujours mieux le bien-être et l’épanouissement de leurs peuples. Il importe donc de s’interroger sur des précautions nécessaires à prendre lorsque les autorités religieuses fréquentent régulièrement le pouvoir politique : certes, l’autorité religieuse pourrait être proche de la sphère politique, mais ne pas se sentir "chez lui" parmi les hommes politiques ; familier avec les corridors du pouvoir, mais sans y être à l’aise. Parce qu’être l’homme de Dieu, c’est à la fois dire la vérité au pouvoir, et être la voix des sans-voix et des marginalisés, des victimes qui en dernier ressort ont une place spéciale dans le royaume de Dieu (Forrestier 1998 : 163).

De même, une autorité ecclésiastique ne peut accepter n’importe quelle politique. Il ne devrait pas avoir peur de la discussion et de l’engagement politique. Malheureusement, beaucoup de leaders chrétiens africains ont opté la "politique de l’autruche". C’est-à-dire, se taire ou s’inscrire dans la logique proverbiale qui dit : « la bouche qui mange ne parle pas ». Pourtant, « celui qui ne fait rien ne commet jamais d’erreurs, mais c’est toute sa vie qui est une erreur » écrit (Varillon 1981) qui dénonce « le faux apolotisme des chrétiens aux mains pures ».

Pour le théologien allemand Zwingli, « rendre un culte à Dieu, ce n’est pas rester entre les quatre murs »-- non, c’est aller dans les rues et y agir. La spiritualité a une dimension nécessairement publique et politique. L’Évangile ne se limite pas seulement à « Dieu et l’âme », il concerne aussi ce monde où il faut manifester concrètement le règne de Dieu.

3.2. Les défis du rapport à la cité

En Afrique, l’expérience religieuse fait partie du quotidien dans tous les domaines et à tous les niveaux de l’africain. Même pour ceux qui n’ont jamais mis pied à l’Église ou à la mosquée, ils ont toujours eu à prendre à témoin Dieu soit pour clamer leur innocence devant une juridiction soit pour faire de lui le « Dieu accessoire » quand ils se sentent en danger.
C’est dire que même si pour le christianisme, il y a une nette distinction entre le spirituel et le temporel. Cela ne signifie pas ignorance réciproque ou cassure entre les deux pour l’homme africain. Il y a, et Péguy l’a lumineusement montré, une coprésence du spirituel au temporel. Emmanuel Mounier approfondit cette perspective dans un bref essai intitulé Feu la chrétienté : « Comme l’Église à l’imitation de son chef est pleinement incarnée, sa mission propre qui n’est pas de ce monde, elle l’accomplit dans le monde » (Mounier 1950: 79). « Religion de l’universelle imitation du Christ incarné, le christianisme commande à l’homme une présence active à tout le temporel. Cette présence concerne l’histoire au premier chef, car il n’y a pas deux histoires, l’une sainte, l’autre profane. La greffe organique de l’histoire sainte sur l’histoire profane nous interdit de les considérer comme deux cours séparées, de les isoler dans deux plans de jugement et dans deux secteurs d’activité » (Mounier 1950 : 83). Parcourant deux millénaires d’histoire chrétienne, Mounier montre que le propre de la contribution du chrétien à la civilisation de son temps, c’est une influence « indirecte, biaisée, latérale ».

La grande image biblique de l’action surnaturelle dans le temporel est celle du levain dans la pâte : le ferment du christianisme s’introduit dans les structures humaines et politiques ; non pour détruire ou bousculer, mais pour épurer le monde de l’intérieur.

Tout cela interpelle les Églises en termes de laïcité. Les Églises africaines sont invitées à repenser le concept, à trouver une laïcité adaptée, à lutter contre toutes les inégalités, contre les limitations de la liberté en nommant bien leurs fondements à partir de l’héritage traditionnel. La laïcité adaptée dont on souligne l’importance ici suppose aussi la responsabilité des Églises. Elle peut être limitée par des motifs d’ordre public bien définis. En évidence, il est du devoir des Églises chrétiennes et bien d’autres confessions religieuses d’aider les autorités politiques à bien gouverner pour la paix et le progrès.

Loin de s’immiscer dans les affaires qui ne les concerneraient pas, l’Eglise doit s’engager à vivre sa pleine vocation tout en privilégiant le dialogue Église-État. Car, si les chrétiens veulent être pris au sérieux comme partenaires pour la construction de la paix dans une société laïque, ils devront s’interroger sur leurs manières de vivre entre eux aussi et avec ceux d’autres religions. D’où la question: Que doivent et peuvent faire les Églises dans l’espace public sans violer la laïcité de l’État, de la société, sans tomber dans l’autoritarisme outrancier et en respectant la responsabilité personnelle de leurs membres? À cette question, on donne en général une double réponse :

3.3. L’Église doit jouer son rôle prophétique

En premier lieu, on estime que les Églises ont pour fonction de poser des limites, de rappeler des frontières à ne pas franchir, de dénoncer l’inacceptable. Elles n’ont ni vocation ni compétence pour élaborer et proposer un programme politique. Par contre, il leur revient de mettre en garde contre des dangers et des dérives, de protester contre des excès et des manquements. Elles doivent signaler ce qui ne va pas (et dans toute société il y a toujours quantité de choses qui vont mal) et demander qu’on y apporte des remèdes, même si elles n’ont pas à dicter une solution précise aux problèmes qu’elles signalent. Elles sortent, par exemple, de leur rôle si elles tracent les lignes d’une politique de la diplomatie mais elles ont le devoir de protester si on ne traite pas humainement les étrangers. Il faut refuser que les institutions religieuses exercent directement ou prennent indirectement le pouvoir. Mais il entre dans leur mission, le cas échéant quand les débordements se produisent, d’adresser aux dirigeants des « remontrances ».

3.4. L’Église doit susciter des réflexions sociales

On estime que si l’institution ecclésiale n’a pas donné des consignes aux fidèles qui en font partie, par contre, elle doit aider et nourrir leur réflexion, ainsi en organisant des débats, en publiant des documents qui informent et des études qui permettent d’approfondir les questions à l’ordre du jour. Les Églises contribuent au sérieux de l’engagement et des prises de position de leurs membres et des autres citoyens. 

Dans nos pays africains, le débat politique est souvent plus passionnel que réfléchi, plus spectaculaire que profond. On s’affronte, on cherche à prendre le dessus sur l’autre et on ne se soucie guère d’élaborer ensemble des solutions. Une des vocations du Christianisme est de favoriser la pensée, si on ne veut pas qu’elle dégénère en une mêlée confuse et irrationnelle où on se bat à coup de slogan et où l’image compte plus que la compétence.
Il ne s’agit d’imposer des mots d’ordre, mais de susciter une réflexion. Ainsi, inscrire la fidélité à l’Évangile dans le respect de la laïcité, ce sera pour les communautés chrétiennes à apprendre à prendre parole dans l’espace public, à dialoguer avec le monde, en ne se substituant pas aux institutions politiques ou sociales nécessaires à la vie commune. Dans le débat démocratique, ce sera défendre la dignité de chaque personne, et donc le droit de chacun à user pleinement de sa conscience.

Au regard de ces urgences, il est temps que les Églises africaines prennent au sérieux les insatisfactions que formulent, à leur encontre, des gens qui sont, avec leurs faiblesses et leurs insuffisances, le peuple de Dieu au service duquel l’Église est appelée à exercer sa noble mission. Si l’Église ne prête pas attention à la détresse humaine, qu’adviendra-t-il quand d’autres instances prendront prétexte de ses évidentes faiblesses ?

Conclusion

Au-delà du défi de l’évangélisation aujourd’hui, un nouvel enjeu se présente pour toutes les Églises africaines, c’est la prise de parole dans l’espace public. La prise de parole honore les Églises, les établit dans leur véritable champ d’action et les libère d’éventuelles pressions de l’État ou des forces de manipulation ou d’instrumentalisation politique. En conséquence, il est à recommander que les Églises ou les autorités religieuses se gardent de toutes actions ou attitudes tendant à établir entre elles et l’État des rapports stratégiques d’intérêt, leur conférant une quelconque forme ou force d’influence, risquant de provoquer au sein des autres communautés malaises, soupçons et frustrations.
 
Ainsi, par la nécessité de prendre la parole, les Églises devront demeurer vigilantes, refusant de quémander des faveurs, attitudes qui fragilisent leur liberté d’expression, refusant d’être les caisses de résonnance d’hommes ou de partis politiques dont elles deviendraient les griots pour des raisons matérielles, religieuses, ethniques ou par la volonté d’avoir ou d’être une influence ou une force auprès ou en face de l’État. Elles devront apprendre à se contenter de ce qui leur revient de droit de par leur reconnaissance objective et par le rôle qu’elles jouent dans la communauté nationale.

Les Églises devront plus que jamais s’en tenir à leur mission spirituelle. L’infidélité à cette mission, par l’interférence d’ambitions politiques inavouées, conduit tôt ou tard à la fanatisation des Églises et à l’installation de l’intolérance. Elle compromet l’équilibre des rôles, détruit la cohésion et la confiance sociale, et prépare les conflits. Cette fidélité à leur mission, que l’État doit encourager et soutenir de manière objective et impartiale, appelle les Églises et leurs leaders à repenser de fond en comble leur raison d’être, dans le contexte critique présent, à entrer en dialogue réflexif, créateur avec et entre elles-mêmes pour redécouvrir les principes et les conditions de leurs actions afin de contribuer à la reconstruction de l’unité et de la paix nationales en Afrique (Sinsin Bayo2004 : 25-30).

Prof. Jimi ZACKA, PhD

Référence Bibliographique:
Bertrand, M 2011. L’Eglise dans l’espace public, Genève/Lyon : Labor et Fides
Forrester, D 1988. Theology and Politics, Oxford: Basil Blackwell.
Francis, [Pope] 2014. Exhortation apostolique Evangelii Gaudium. Kigali: Palotti Press.
Kä Mana, G 1993. L'Afrique va-t-elle mourir? Essai d'éthique politique. Paris : Karthala. Mounier, E 2013. Feu la Chrétienté. Esprit (novembre 2013) : 711- 713.
Sinsin Bayo, J 2003/2004. Laïcité, dialogue des religions. Débats-Courrier d’Afrique
de l’Ouest. 9 &11 (novembre 2003/janvier 2004): 25-30. Varillon, F 1981. Joie de croire, joie de vivre, 1981


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mercredi 11 septembre 2019

LE "SOUVIENS -TOI DE MOI" DU BRIGAND A L' "AUJOURD'HUI" DE JESUS SUR LA CROIX : LUC 23. 32-43


Arrière-plan du récit
Tous les évangiles affirment que Jésus n’est pas mort seul, mais qu’il fut crucifié à côté d’autres hommes. Mais ils ne nous disent pas qui ils étaient. Marc et Matthieu disent que c’étaient des «bandits» (en grec lestés). Luc les appelle des «malfaiteurs» (kakúrgos). Seul Jean parle de «deux autres», sans plus de détails. Quel délit ces hommes ont-ils commis? Quand furent-ils arrêtés? Pourquoi le Nouveau Testament a-t-il tu leurs noms, alors qu’ils avaient partagé la fin tragique de Jésus?
La tradition les a toujours considérés comme des «larrons», raison pour laquelle on a pensé qu’ils avaient commis des vols et que le hasard a fait qu’ils soient condamnés à mort le même jour que Jésus, sur ordre de Ponce Pilate. Pourtant, il ne semble pas que ce soit là ce que l’on peut déduire des textes des Évangiles. La crucifixion était un châtiment que les Romains n’appliquaient qu’aux rebelles politiques, aux révolutionnaires sociaux et aux éléments subversifs. Nous savons que, durant la domination romaine sur la province de Judée, seuls des séditieux ou ceux qui sympathisaient avec eux ont été crucifiés; jamais aucun voleur. En droit romain, le vol, simple ou accompagné de violence, ne constituait pas un crime capital. Pourquoi alors, ce jour-là, a-t-on crucifié deux «voleurs» avec Jésus?
Flavius Josèphe nous donne la réponse. Dans son ouvrage La guerre des Juifs, il relate que le mot lestés, au milieu du Iersiècle, (traduit par «bandits» dans la Bible) avait acquis un nouveau sens. Il écrit: «Un nouveau genre de bandits apparut à Jérusalem: les sicaires» (2,254). Donc, au moment de la rédaction des évangiles, le terme lestés ne désignait pas n’importe quel bandit, mais les sicaires, c’est-à-dire les juifs en révolte contre Rome. Par conséquent, les «bandits» crucifiés avec Jésus ne seraient pas des voleurs, mais des agitateurs sociaux.
Peu importe l’identité des brigands ou la nature de leur culpabilité. L’Évangile rapporte tout simplement que le Christ a été crucifié en compagnie de deux malfaiteurs.
La mise en croix du crucifié
 Ainsi, la mise en croix (v.32-34), sur une colline  rappelant la forme d’un crâne n’est mentionnée que d’un mot : elle n’est pas racontée. On ne sait pas,  par exemple, si le condamné fut cloué ou attaché avec des cordes. Luc ne conserve que des traits qui en livrent le sens caché. La présence des malfaiteurs accomplit une première écriture, citée prophétiquement par Jésus à la fin du discours après le souper (Lc22.27) : « avec des sans-loi, il a été compté » (Es53.12). Luc va donc jusqu’à parler de deux autres malfaiteurs avec Jésus, crucifié entre eux. Le partage des vêtements, en second lieu, qui accomplit le Ps22.19. Les moqueries qui viennent ensuite prennent la forme d’une triple tentation (v.35-43) . Mais auparavant, il est fait mention du peuple  -- qui regarde – un trait qui accomplit le Ps22.8, tout comme les moqueries. Les uns comme les autres somment donc Jésus de prouver sa messianité en se faisant en se faisant lui-même bénéficiaire du bien messianique par excellence : le salut. N’a-t-il pas voulu établir sa messianité en sauvant naguère d’autres humains ?  Mais si Jésus succombait à cette épreuve , il ruinerait le plan divin de salut qui passe par la Passion du Fils de l’homme (Lc 9.22). Comme autrefois au désert, il refuse en outre d’user de son pouvoir pour son propre bénéfice : Il repousse les tentateurs par son silence. L’un des malfaiteurs, à son tour, reprend le même refrain : mais « au sauve-toi, toi-même », il ajoute : « et nous avec ! ».
Le Christ peut-il refuser de sauver autrui ? Il y a là cette fois un problème, car Jésus ne peut montrer qu’il est le Christ qu’en exerçant son pouvoir de sauver.
La conversion du brigand sur la croix
Mais l’autre brigand a une tout autre attitude. Il reconnaît sa faute (v.41a), exprimant ainsi implicitement sa conversion et s’ajoute à la liste des « témoins » de l’innocence de Jésus (v.41b) . S’adressant à Jésus, il prête foi, lui, à ce qu’indique l’écriteau de la croix/ Il confesse sa messianité, mais pense que son pouvoir de sauver ne se manifestera qu’à la fin des temps, lors de la Parousie (v.42).
Ainsi, alors que l’un des brigands blasphème, l’autre brigand  le reprend et défend Jésus. Il se tourne vers lui au-delà des apparences. Ce n’est pas l’action d’un homme désespéré mais celle d’un être lucide qui reconnaît sa culpabilité, la justice de Dieu et l’innocence de Jésus. Il a conscience de mériter ce châtiment cruel.
La justice humaine le met à mort mais lui, il s’adresse au Fils de Dieu. Il ne le supplie pas, ne l’implore pas, mais dit simplement avec sincérité et humilité: «Jésus, souviens–toi de moi, quand tu viendras comme roi».
Le cri du brigand « Jésus, souviens–toi de moi, quand tu viendras comme roi» n’est pas au milieu d’un monde tranquille, ni au milieu d’enfants de Dieu,  où si souvent même on a honte de nommer le Seigneur Jésus. Non.  Jésus, ici, condamné par les puissances ecclésiastiques et civiles, est proclamé Seigneur par un pauvre malfaiteur, avec une simplicité de foi et une confiance parfaites. Le brigand attend Jésus dans son règne, quoiqu’il ne le voie que sur la croix. Il a compris la gloire à venir de Jésus. Son cœur et ses affections sont à Jésus. Il oublie ses souffrances, il ne songe qu’au Seigneur ; il le confesse ; il a la force qui reprend l’autre brigand, qui oublie ses souffrances corporelles.
En effet, de ce cri, s’expriment toutes les valeurs catéchétiques chrétiennes : Crainte de Dieu « Ne crains-tu pas Dieu ?», (v.40), connaissance de soi-même «  Pour nous, c’est Justice, car nous recevons ce qu’ont mérité nos crimes » (v.41) :  connaissance de Jésus « mais celui-ci n’a rien fait de mal » (v.42), foi en lui et en son règne « souviens-toi de moi, quand tu viendras dans ton règne » (v.42). De même, au-delà de ce cri, le brigand se révèle comme le catéchète de l’orthodoxie doctrinale sans le savoir et sans même l’avoir désiré. De ce « souviens-toi de moi » sur la croix, il réfute par avance au moins quatre erreurs doctrinales qui allaient se développer dans les siècles à venir. Examinons-les un peu plus en détails :
1.      Le « souviens-toi de moi » du brigand dénie la doctrine du sommeil de l’âme
La doctrine du sommeil de l’âme prétend que, lorsqu’une personne meurt, son âme “dort“ jusqu’à la résurrection et au jugement final. Cette position trouve son origine dans une compréhension littérale du verbe “dormir“, lorsqu’il est appliqué aux morts (cf. par exemple Daniel 12:21 Corinthiens 15:6). Cependant, elle est absolument inconciliable avec la promesse que Christ fait au brigand : “aujourd’hui tu seras avec moi dans le paradis“. Pas un seul instant Christ ne semble envisager que l’âme du brigand puisse attendre avant de jouir de la présence de Christ dans les cieux éternels. Et cela est cohérent avec l’ensemble des Ecritures. C’est au moment même de la mort que les hommes et les femmes sont confrontés au jugement de Dieu (Hébreux 9:27). Pour le croyant véritable, quitter son enveloppe charnelle c’est entrer dans la présence de Dieu (2 Corinthiens 5:6-8 ; Philippiens 1:23).
Pour l’incroyant au contraire, la mort signifie le châtiment éternel en enfer (Luc 16 : 22-23). Lorsque le terme « dormir » est utilisé pour désigner la mort, il s’agit d’une métonymie : l’apparence d’un mort (qui, en l’occurrence, semble dormir) est utilisée pour désigner son état.
2.     Le « souviens-toi de moi » du brigand dénie  la doctrine de la descente aux enfers de Christ
L’un des plus anciens textes chrétiens, le Symbole des Apôtres, déclare que Christ “a souffert sous Ponce Pilate, a été crucifié, est mort, a été enseveli, est descendu aux enfers. Le terme original rendu par “enfer“ dans le Symbole des Apôtres a été l’objet de bien des discussions. Faut-il le prendre littéralement, comme certains le font, ou lui donner un sens davantage figuratif, comme d’autres le préfèrent ?
Faut-il y voir une référence au “séjour des morts“ en général (sens que 
la version des Septantes tend parfois à lui donner, comp. Actes 2:2731 et Ps. 16:10) ?
Certains sont allés plus loin dans la spéculation, imaginant que ce texte fait référence à une possibilité de salut après la mort, offerte par Christ venant faire une visite dans le lieu de perdition éternelle.
Quel que soit ce que le Symbole des Apôtres entend par cette formule, la promesse de Christ au brigand est sans équivoque : “aujourd’hui, tu seras avec moi dans le paradis. Cette promesse est double :
·         la réunion avec Christ dans le paradis de Dieu : le brigand allait, dès après sa mort, rencontrer celui-là même qui venait de lui faire la promesse
·         l’immédiateté de son accomplissement : aujourd’hui“, dit Christ, “tu seras avec moi dans le paradis“. Il n’est pas question de différer : la réunion du brigand avec Christ allait avoir lieu immédiatement après leurs morts respectives. La doctrine de la descente aux enfers de Christ est parfois appuyée – bien à tort – sur 1 Pierre 3:19.
Mais la promesse précédant mort du brigand sur la croix ne laisse aucune place au doute : Christ n’est aucunement descendu dans un lieu de damnation après sa mort sur la croix.
3.     Le « souviens-toi de moi » du brigand dénie la doctrine de la régénération baptismale
En vérité, en vérité, je te le dis, si un homme ne naît de nouveau, il ne peut voir le royaume de Dieu.“ déclare Jésus à Nicodème, lorsque ce dernier vient de nuit le consulter (Jean 3:3). Cette parole de Christ, plus que tout autre, met en évidence l’absolue nécessité d’être né de nouveau (régénéré) pour être sauvé et jouir éternellement de la présence de Christ dans le paradis.
C’est un principe spirituel normatif : “si quelqu’un est en Christ, il est une nouvelle créature“ (2 Corinthiens 5:17). Il est impossible d’appartenir à Christ sans avoir été régénéré, sans avoir reçu le Saint-Esprit : “Si quelqu’un n’a pas l’Esprit de Christ, il ne lui appartient pas.“ (Romains 8:9)
Le brigand sur la croix ne pouvait faire exception : “Aujourd’hui tu seras avec moi dans le paradis“ revient à dire “Aujourd’hui, tu es passé de la mort à la vie. Aujourd’hui tu es une nouvelle créature. Aujourd’hui tu es né de nouveau.
Cependant, comment concilier cette réalité biblique avec la doctrine de la régénération baptismale, qui enseigne que c’est au travers des eaux du baptême que se produit la nouvelle naissance ? Les débats théologiques autour de cette doctrine, s’ils veulent être exhaustifs, nécessitent de prendre en compte  certains éléments. Mais relevons simplement ici que le brigand sur la croix a été sauvé sans avoir été baptisé : sa nouvelle naissance n’a donc pas procédé de quelque eau que ce soit, mais uniquement de l’action de l’Esprit, conformément à ce qu’enseigne le texte de Jean 3:1-21.
4.     Le « souviens-toi de moi » du brigand dénie la doctrine des oeuvres méritoires
Qui était ce brigand ? Nous ne savons, au final, que bien peu de choses sur lui. Luc en parle comme un kakourgos (κακοργος), un criminel,  tandis que Matthieu et Marc utilisent le mot lēstēs (λστής) qui peut également avoir le sens de révolutionnaire.
Faisait-il partie de la bande de Barabbas, comme quelques-uns le pensent (cf. Marc 15:7) ? Difficile de l’affirmer avec certitude.
Cependant, une chose est sure : sous des vues humaines, il était loin d’avoir le profil de l’homme vertueux.
Les termes sont sans équivoque : il était un criminel, un homme de mauvaise vie méritant la mort, comme il le reconnait d’ailleurs lui-même : “pour nous, c’est justice, car nous recevons ce qu’ont mérité nos crimes“ (Luc 23:41). La doctrine des oeuvres méritoires pour le salut est tenue avec quelques variations par différents groupes se revendiquant du christianisme. Mais la grâce obtenue par le brigand sur la croix ne laisse aucune place au mérite selon ce que Paul écrit en Ephésiens 2:8-9 :
"Car c'est par la grâce que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi. Et cela ne vient pas de vous, c'est le don de Dieu. Ce n'est point par les oeuvres, afin que personne ne se glorifie."
«Comment ce brigand peut-il être sauvé? » diront certains. « Il n’était pas religieux ni chrétien et il n’a rien fait pour le mériter ».  Effectivement, c’est ce que l’Évangile nous apprend: nos efforts ou nos œuvres ne servent à rien. La grâce de Dieu comble notre insuffisance, notre impuissance. C’est un don pour tous, qui doit être accepté avec reconnaissance.

Le salut du brigand converti sur la croix : C’est « aujourd’hui »

Au moment même où, solennellement, Jésus dit :  « En vérité, je te le dis… », il va acquiescer à cette prière et il rectifie le dernier point (v.43). C’est aujourd’hui même que  la mort du Christ va inaugurer le salut messianique.
Jé­sus ac­corde ainsi à ce pé­cheur sauvé bien plus qu’il n’a­vait de­mandé. Non pas un simple sou­ve­nir dans un ave­nir plus ou moins loin­tain ; mais « aujourd’hui, lui dit-il, avant que la nuit tombe sur la terre, je t’in­tro­dui­rai dans le sé­jour des bien­heu­reux, où tu seras avec moi ». Jé­sus pro­met­tait aussi cette su­prême conso­la­tion à ses propres disciples at­tris­tés au mo­ment de la sé­pa­ra­tion en Jean 14.2-3 : « Dans la Maison de mon Père, il y a plusieurs demeures…Je vais vous préparer une place. Et, lorsque je m’en serai allé, et que je vous aurai préparé une place, je reviendrai, et je vous prendrai avec moi, afin que là où je suis, vous y soyez aussi « .
Aussi surprenant que cela puisse paraître, ‘paradis’ est un mot rare dans la Bible. Il n'apparaît que trois fois dans le Nouveau Testament. Et, dans les Septante et l'Ancien Testament, le mot paradeisos traduit seulement une dizaine de fois l'expression “jardin d'Eden”, ou “jardin en Eden”.
Le mot paradis si­gni­fiait d’abord parc, verger, jardin arrosé. On le trouve dans ce sens lit­té­ral dans Ecclésiaste 2.5 ; Cantique 4.13. Les Sep­tante dé­si­gnent par ce mot le jar­din d’Éden (Genèse 2.8). Il est ainsi de­venu sy­no­nyme du ciel, étant ap­pli­qué au sé­jour de l’homme sauvé. Dans 2 Corinthiens 12.4, Paul ra­conte qu’il «fut enlevé dans le paradis, où il en­ten­dit des pa­roles inef­fables, qu’il n’est pas per­mis à l’­homme d’ex­pri­mer». Im­mé­dia­te­ment avant, il avait rendu la même idée en di­sant quil «fut ravi jus­quau troi­sième ciel». (2 Corinthiens 12.4). Les deux termes sont donc synonymes.
Dans Apocalypse 2.7, le Sei­gneur pro­met «à ce­lui qui vain­cra de lui don­ner à man­ger de larbre de vie qui est dans le paradis de mon Dieu», nom­mant ainsi l’Éden re­trouvé, le sé­jour de la fé­li­cité éter­nelle, qui est ce­lui de Dieu même. Il nous pa­rait inad­mis­sible de don­ner au mot paradis un sens dif­fé­rent dans notre pas­sage.
Ainsi, le malfaiteur croyant et repenti va pénétrer avec Jésus dans le Paradis (cf. Gn2.8). Ce lieu marqué par l’arbre de Vie, dont à leur mort, héritent ceux que Dieu a trouvés justes. L’essentiel, c’est d’être avec le Christ. 
Jésus a à cet effet répondu au défi qui lui était lancé : il a sauvé un homme, non pas en le préservant de la mort temporelle, mais en faisant de cette mort le passage à la vraie vie et au vrai bonheur.

Prof. Jimi Zacka
Exégète, Anthropologue