lundi 6 avril 2026

LA MOQUERIE DE JÉSUS, ÉPREUVE D'UN DIEU HUMILIÉ Une lecture exégétique de Mc 15.20 Jimi ZACKA, PhD

Introduction

La moquerie traverse toute l’histoire de l’humanité. Elle naît d’un sourire, mais elle vise souvent plus qu’un rire. Elle révèle surtout une position de force, parfois fragile, qui cherche à se rassurer en abaissant l’autre. Même la tradition biblique donne à la moquerie une gravité particulière, mais souvent sous-estimée[1]. Augustin d’Hippone y voit une inversion tragique : « l’homme rit de Dieu sans comprendre qu’il se juge lui-même [2]». La moquerie devient alors aveuglement spirituel. Ainsi, lire trop vite Mc 15,16-20 serait une erreur. Cette intuition rejoint l’analyse de Thomas d’Aquin, qui classe la dérision parmi les fautes contre la charité[3]. Car la scène de dérision de Jésus concentre, en cinq versets, une densité théologique que les biblistes ont souvent négligée. Des études modernes le confirment : Raymond E. Brown souligne que la Passion articule ironie et révélation[4], tandis que Joel Marcus montre que la dérision marque une intronisation paradoxale du Messie[5]. C’est-à-dire, la question qui la traverse n'est pas celle de la brutalité militaire romaine — elle va de soi — mais celle-ci : comment une moquerie devient-elle révélation ? En quoi ces soldats qui raillent proclament-ils, sans le savoir, la vérité qu'ils entendent nier?

Tel que l’Évangéliste Marc le décrit : « les soldats se moquèrent (enepaixan) du Christ. Ils le couvrirent d’un manteau, lui posèrent une couronne d’épines, et le saluèrent comme roi » (Mc15.20). En effet, la scène de la dérision soldatesque, qui est un épisode souvent lu comme simple récit historique de brutalité, devient le lieu de se moquer du Christ[6]. En effet, la scène de la dérision soldatesque s’inscrit dans une logique d’ironie dramatique, bien connue des récits de Passion[7]. Mais ici, l’ironie atteint un point limite : les signes royaux imposés à Jésus — manteau, couronne, acclamation — fonctionnent comme des actes involontaires de reconnaissance. Comme le note N. T. Wright, « la royauté de Jésus s’accomplit précisément dans sa parodie[8] ». Pourtant, ce récit de la Passion va révéler un enseignement plus structurant : le Fils de l'homme qui sert (Mc 10,45) trouve ici son accomplissement dramatique.  La description de la scène atteint la pointe de la dérision : les soldats romains revêtent Jésus d'un manteau de pourpre, tressent une couronne d'épines, lui crient « Salut, roi des Juifs » et lui frappent la tête avec un roseau. Le geste est délibérément rituel : il mime une investiture royale pour mieux la vider de son sens. En Luc 23,11, c'est Hérode qui enveloppe Jésus d'un vêtement éclatant, un geste de mépris politique autant que symbolique. En Matthieu 27,29, le roseau-sceptre complète l'ensemble comme parodie de la royauté davidique. L'exégèse prend au sérieux la « dramatisation théologique » à l'œuvre.  C’est pour dire que les évangélistes ne rapportent pas la moquerie comme simple fait historique accessoire. Ils en font un lieu de révélation inversée : ce que les bourreaux nient, le texte affirme. La couronne d'épines est la seule couronne que portera cet homme, et c'est précisément sous cette forme que Jean la donne à voir : « Voici l'homme » (Jn 19,5) — « Ecce homo » qui devient, dans l'économie johannique, « Ecce Rex ».

Les moqueries lors de la Passion de Jésus s'inscrivent ainsi dans une tradition biblique déjà chargée. Le Psaume 22, cité par Jésus lui-même en croix, ouvre sur la figure du juste abandonné dont les ennemis « ouvrent la bouche, agitent la tête » (Ps 22,8) et lancent le défi : « Qu'il se confie en YHWH, qu'il le délivre ! » (v.9).

Matthieu 27,43 reprend presque mot pour mot ce verset, liant ainsi la Passion à l'intertexte psalmique et signalant que la moquerie n'est pas un accident de l'histoire mais l'accomplissement d'un schème scripturaire : « le juste souffrant est toujours d'abord nié avant d'être reconnu ».

Ésaïe 50,6, le Serviteur qui « n'a pas soustrait son visage aux outrages et aux crachats », constitue un autre axe de lecture très capital. La passion de Jésus se présente ainsi comme le lieu où la figure du « Eved YHWH » (Serviteur de YHWH) reçoit un visage historique concret. La honte n'est pas subie passivement : elle est assumée comme vocation. La moquerie sort ainsi de son enveloppe banale pour revêtir une signification grave, presque effrayante. L'hypothèse de cette réflexion m’amène à croire que Mc 15,16-20 fonctionne comme un nœud christologique, où ironie narrative, symbolique vétérotestamentaire et théologie kénotique convergent pour dire, sous le mode du paradoxe, qui est Jésus. Le Dieu-souffrant qui retrouve Sa gloire dans la moquerie des hommes. Du coup,  il faut se poser la question : comment comprendre ces moqueries dans une relecture théologique, au-delà du simple récit narratif ?  Autrement dit, « Pourquoi se moquent-ils de Jésus ? ».

L’on se pose souvent la même question : « Pourquoi se moquent-ils de moi ? »  Je ne connais personne qui ne se soit jamais posé cette question, du moins parmi ceux qui sont sincères et honnêtes dans ce qu’ils font. Et la chose devient plus grave et plus pénible lorsque cette moquerie se passe dans un contexte où l’on essaie de faire de son mieux pour aider les autres et servir Dieu. Faute de réponse satisfaisante à cette question, beaucoup jettent l’éponge et se disent que désormais, ils vont faire comme tout le monde et devenir égoïstes, ou continuer à faire du bien mais en devenant cyniques. Mais Jésus devant Son assurance, Sa conscience de qui Il était, de ce qu’Il est venu faire sur la terre, et de ce que cela Lui coûterait, il refuse de Se laisser dévier par un quelconque sentiment négatif quel que soit ce que les gens Lui font. Il avait un seul objectif, retrouver Sa royauté. 

1.      La royauté révélée dans la moquerie (v.20)

Le v. 20 marque une transition nette. Les soldats cessent la mise en scène. Ils retirent le manteau pourpre et remettent à Jésus ses vêtements. Le geste clôt la séquence de dérision. Il prépare la crucifixion. Mais il possède également une valeur symbolique. Le retrait des insignes ne supprime pas ce qui a été révélé. Au contraire, il en souligne la portée. La royauté de Jésus ne dépend pas des objets qui lui ont été imposés. Elle s’est manifestée dans leur détournement[9]. Le dépouillement final confirme cette logique. Jésus avance vers la croix sans attribut visible. Pourtant, le lecteur sait désormais comment interpréter ce qui suit[10]. Marc construit ainsi une cohérence interne. Depuis Mc 10,45, Jésus définit sa mission en termes de service et de don de soi. La scène du prétoire illustre cette parole. La royauté de Jésus ne s’exprime pas par la domination. Elle se déploie dans l’abaissement[11]. Le roi se laisse humilier sans résister. Cette dynamique atteint son sommet dans la crucifixion. La croix devient le lieu d’intronisation véritable[12]. Ce que les soldats ont mimé de manière grotesque trouve là son accomplissement. Jésus règne, non en imposant sa force, mais en donnant sa vie. Marc dépeint ici des acteurs de la scène qui ne comprennent pas ce qu’ils font. Ils pensent nier la royauté de Jésus. En réalité, ils la proclament sans le savoir. Leur moquerie devient témoignage. Leur violence devient langage théologique. Ainsi, le passage ne se réduit pas à une description de souffrance. Il propose une relecture du messianisme. Le Messie n’échappe pas à l’humiliation, à la moquerie. Il l’assume et la transforme. La vérité de son identité apparaît précisément là où tout semble la contredire.

En effet, ils se sont moqué de Jésus par l’ignorance absolue. Ils manquaient de révélation. D’autres l’ont critiqué parce qu’ils avaient une autre doctrine de salut que celle de Jésus, c’était le cas des Pharisiens. Partout où Il les rencontrait, ils étaient prêts à en découdre. Vous serez confrontés aux deux. Il y a des gens qui sont tellement sûrs d’eux-mêmes qu’ils n’hésiteront pas à tourner en dérision tout ce que vous faites et que vous êtes. Ensuite, parce que vous n’êtes pas Jésus, vous allez vous tromper, et certains vont saisir l’occasion pour se moquer de vous ou pour ricaner.

2.      La moquerie, scène du drame théologique 

Toutefois, au regard de tout ce qui précède, il faut noter que la moquerie révèle une fracture dans la relation à Dieu. Dans la Bible, elle accompagne souvent le refus de Dieu. Le Psaume 1 oppose les justes à « ceux qui se plaisent à la raillerie ». La moquerie marque une distance. Elle signale un cœur qui ne veut plus écouter. C’est une fermeture intérieure à Dieu : en effet, l’homme préfère rire de Dieu plutôt que de se laisser juger par lui[13].

Mais cette moquerie de Jésus porte une charge tragique. Elle nie ce qu’elle a sous les yeux. La royauté de Jésus est présente, mais lui-même est reconnu comme imposteur. La moquerie devient ici une cécité spirituelle. Elle révèle une humanité incapable de discerner la vérité lorsqu’elle se donne dans la faiblesse[14].

Aujourd’hui, les railleries et moqueries sont devenues un mode de vie et soigneusement préparées pour être distillées envers d’autres personnes pour une quelconque raison. Au sein même des églises comme ailleurs, les « moqueurs » écument l’espace public. On se moque des différences physiques, de style vestimentaire, de méthodes de prêcher ; parfois de « genre » comme on dit si bien maintenant en français, sans parler de couleurs ni d’origines.

Des figures ecclésiastiques deviennent parfois des objets de moqueries constantes. À défaut d’évangéliser, les chrétiens s’occupent de dénigrer et de se moquer d’autres églises, d’autres serviteurs de Dieu : On met en contraste « des pasteurs hyper-charismatiques » et « des pasteurs hypo-charismatiques », de « l’évangile de prospérité » et de « l’évangile de pauvreté », des « églises vivantes » et des « églises mortes », des « chrétiens spirituels » et « des chrétiens dénués du Saint-Esprit », etc. Dit autrement, la moquerie touche au vrai, au juste ou à ce qui est inhérent à Dieu. En effet, elle ouvre un espace de conflit profond avec Dieu. Ces exemples montrent une chose simple : la moquerie peut faire rire, mais elle touche presque toujours la dignité de quelqu’un. C’est en ce sens qu’elle devient un lieu du drame théologique. C’est-à-dire, elle met en scène une tension entre vérité et apparence. En conséquence, le moqueur prétend toujours voir clair. Mais cette conviction peut inverser les rôles. Car se moquer de quelqu’un, c’est éviter d’entrer dans la vérité. La moquerie devient alors une fuite. Elle remplace la quête du vrai par une posture de supériorité. En d’autres termes, c’est une forme de haine ou un outil de déstabilisation sociale, distinguée de l'humour joyeux. Cela peut être une arme de harcèlement blessante ou une démarche critique (se moquer d’une personne, c'est vraiment la sous-estimer).

De ce point de vue, le drame théologique atteint alors son point le plus profond. La moquerie humaine rencontre la miséricorde divine. Et dans cet écart, se joue une vérité décisive : l’homme peut refuser Dieu en riant, mais Dieu ne cesse pas de l’aimer. Même si c'est se moquer de Dieu, c'est lui manquer de respect, le déshonorer ou l'ignorer. En fait, bien qu’il s’agisse d'une infraction grave commise par ceux qui n'ont aucune crainte de Dieu ou qui nient son existence, la Bible nous révèle que la forme de moquerie la plus facilement reconnaissable est le manque de respect, caractérisé par des insultes verbales ou d'autres actes de dédain, associé au ridicule, à la moquerie et à la défiance. C’est une attitude déshonorante qui témoigne d'un manque d'estime, voire d'une hostilité ouverte. Les chrétiens sont enclins à  pointer du doigt ceux qui sont en dehors de leur communauté. Pourtant, la moquerie la plus subtile de Dieu, et la plus dangereuse, vient de ceux qui sont assis dans l'église et scandent « au nom de Jésus » (Gal 6.7). Car l’on se rend coupable de moquerie lorsqu’on se comporte avec une apparence de spiritualité ou de piété sans un engagement intérieur ou un changement de cœur.

C’est pourquoi Dieu met en garde contre les conséquences de la moquerie de ce qui lui est consacré. Le prophète Sophonie, par exemple, a annoncé la chute de Moab et d'Ammon, déclarant : « Ces choses leur adviendront en raison de leur arrogance, car ils ont injurié et méprisé le peuple du Seigneur des armées. » (Sophonie 2:10). Ésaïe 28 :22 avertit que la moquerie ne fera qu'aggraver l'emprise du péché sur Juda, menant à la destruction. Prov 3 : 34 affirme que Dieu se rit des moqueurs, mais qu'il témoigne sa grâce aux humbles et aux opprimés. 2 Rois 2 :24 relate le châtiment infligé à de jeunes gens qui s'étaient moqué du prophète Élisée. C’est pour cette raison que l’apôtre Paul exhorte à ne pas se tromper de ne pas se moquer de Dieu (Gal 6.7). Des conséquences inévitables surviennent lorsqu'on choisit d'ignorer les commandements divins et de s'engager délibérément dans le péché. Adam et Ève en ont fait l'amère expérience, introduisant la souffrance et la mort dans le monde (Gn 2:15-17 ; 3:6, 24). La duplicité d'Ananias et Saphira a conduit à un jugement prompt et manifeste (Actes 5:1-11).

Conclusion

Pour conclure, l’assertion de Charles G. Finney, un prédicateur des années 1800, sur les effets de la moquerie de Dieu, écrit : « Se moquer de Dieu, c'est prétendre l'aimer et le servir alors que ce n'est pas le cas ; c'est agir de manière mensongère, être insincère et hypocrite dans nos professions, prétendre lui obéir, l'aimer, le servir et l'adorer, alors que ce n'est pas le cas. . .. Se moquer de Dieu blesse le Saint-Esprit et brûle la conscience, et ainsi les liens du péché deviennent de plus en plus forts. Le cœur s'endurcit progressivement par un tel processus [15]». Cette analyse met en lumière une dynamique spirituelle précise. La moquerie ne se limite pas à un geste extérieur. Elle engage le cœur, déforme la conscience et installe une forme d’endurcissement progressif[16]. Elle traduit une rupture entre parole et vérité. Elle devient ainsi un signe d’hypocrisie religieuse, déjà dénoncée dans l’Écriture[17].

 En effet, tous les actes, toutes les attitudes et même les pensées qui déterminent tellement ce que l’homme est sont destinés à produire de bons fruits.

Donc, les moqueries ne visent pas que Jésus. Elles touchent l'idée même de Dieu. Elles montrent un grand écart entre la façon de penser un « Dieu Tout-puissant » et ce que les hommes imaginent de ce « Dieu humilié ». Quand l'homme s'attend à de la puissance, Dieu choisit d'être faible. Quand l'homme cherche des signes de miracles, Dieu se montre discrètement.

En définitive, les moqueries contre Jésus obligent la théologie à se remettre en cause. Elle ne peut plus penser Dieu sans intégrer la possibilité de son humiliation publique. Dès lors, une piste de recherche s’ouvre : et si la moquerie, loin d’être un simple rejet, constituait un lieu herméneutique majeur pour comprendre la révélation de Dieu ? Explorer la moquerie comme langage théologique, et non seulement comme violence humaine, pourrait renouveler en profondeur l’intelligence de la croix et du silence de Dieu dans l’histoire.

 

Jimi ZACKA, PhD

 

Quelques ouvrages cités

Augustin d’Hippone, Confessions, trans. Henry Chadwick (Oxford: Oxford University Press, 1991),

Bonhoeffer Dietrich, Christology (Minneapolis: Fortress Press, 2009

Bultmann, Rudolf Histoire de la tradition synoptique, Paris, Seuil, 1973,

Brown R. E., The Death of the Messiah, vol. 2, New York: Doubleday, 1994

Finney, Charles G. Lectures to Professing Christians (New York: Leavitt, Lord & Co., 1837.

France, R. T., The Gospel of Mark: A commentary on the Greek text. Grand Rapids, MI: Eerdmans, 2002.

Hengel, M. (1977). Crucifixion in the ancient world and the folly of the message of the cross. Philadelphia, PA: Fortress Press, 1977.

Marcus Joel, Mark 8–16, Anchor Yale Bible, New Haven, Yale University Press, 2009

Moloney, F. J., The Gospel of Mark: A commentary. Peabody, MA: Hendrickson, 2002.

Owen John, The Nature and Causes of Apostasy, Edinburgh: Banner of Truth, 1676

Wright N.T.,  Jesus and the Victory of God, Minneapolis, Fortress Press, 1996,