vendredi 13 octobre 2017

EN QUOI LE CHRETIEN, EST-IL "LUMIERE" DU MONDE ? (MATTHIEU 5.14)


En quoi le chrétien est-il "lumière du monde"? C'est quoi "être lumière du monde"? Telles sont les questions qui me taraudent tout le temps. Dans Matthieu 5. 14,  "Jésus dit : vous êtes la lumière du monde". Pourtant, nous n’avons pas tellement l’impression d’être, individuellement, indispensable au progrès de l’humanité tout entière ou à la beauté de l’univers. En d'autres mots, nous ne semblons pas devenir la "lumière"  voulue par le Christ pour éclairer ce monde ténébreux. 

Jésus dit quand même, à chacun de nous individuellement : vous êtes, tu es, je suis la "lumière du monde". Il le dit parce qu’il le croit, et il le croit parce que c’est une évidence pour lui. Et pour que cela soit une évidence pour Lui, il faut que cela soit une réalité fondamentale pour nous. Il y a en chaque personne un génie propre et un point de vue original. Cela fait que personne d’autre ne pourrait apporter au monde ce que nous chrétiens, individuellement, pouvons lui apporter. C'est une responsabilité d'apporter sa propre "lumière" au monde.
En d'autres termes, si les chrétiens veulent être pris au sérieux comme partenaires pour la construction de la paix dans les sociétés actuelles, ils devront s’interroger sur leurs manières de vivre entre eux et avec d’autres. Par exemple, si les chrétiens demandent au monde de vivre le pardon, il faut qu’on puisse trouver des exemples de pardon dans les communautés chrétiennes. S’ils demandent au monde de pratiquer la fraternité, il faut qu’on puisse trouver des signes de la fraternité dans les communautés chrétiennes. L’Église apparaît ainsi comme lieu du paradigme social sur le plan éthique et moral. 

Une Église de Dieu dans laquelle on aimerait avoir, à la manière de la Trinité, l’amour comme dessaisissement de soi, serait une partenaire crédible pour la construction de la paix dans la société. A quoi sert de critiquer la société si nous-mêmes sommes incapables de vivre ce que nous reprochons aux autres? Pourquoi reprocher aux autres l'incohérence de leurs paroles si nous-mêmes ne comprenons pas ce que Jésus nous reproche: "Que votre oui soit oui et votre non soit non" (Mt 5.37).

Savoir dire "oui" et "non" est le but fondamental de l'enseignement de Jésus qui consiste à permettre aux êtres humains de se réveiller spirituellement, voir clair en eux, à partir de là de s'améliorer, et de devenir ainsi de véritables êtres humains, capables, en tant que tels, de s'élever vers la Lumière.

 Malheureusement, aujourd'hui, les chrétiens sont dans le célèbre jeu de "ni oui ni non". Cela consiste à ne jamais prononcer ces deux mots pendant un certain laps de temps sous peine d'être disqualifié par les sociétés de ce monde. L'enjeu est de chercher à plaire aux hommes.

Pourtant, la question est toujours de savoir ajuster une prise de position nécessaire de la part de l’Église ou de ses représentants en matière politique et une prise de distance tout aussi nécessaire par rapport à la politique partisane.
Par exemple, le chef religieux a le droit de faire savoir sa position, non seulement comme citoyen, mais surtout comme leader référent de la société. De plus, l’Église se doit de prendre une position claire quant à certains principes non négociables — la bonne gouvernance, la démocratie, la justice —, qui sont constamment réaffirmés dans la doctrine sociale de l’Église.

Quand Jésus nous dit “ Vous êtes le sel et la lumière du monde ”, il ne nous fait pas la morale, comme s’il disait : recevez la lumière de Dieu et transmettez-là. Mais Jésus affirme, comme un état de fait, que nous sommes la lumière du monde. 

La lumière dissipe les ténèbres, elle réchauffe tout ce qu’elle touche, elle libère les formes. Tout cela  survient à la vitesse de l’éclair. Être la lumière du monde, ça veut dire pour les chrétiens diffuser partout la lumière qui vient d’en haut. Ça veut dire combattre les ténèbres nées du mal et du péché, causées souvent par l’ignorance, les préjugés et l’égoïsme. Plus nous regardons le visage de Jésus, un peu comme une toile impressionniste, plus nous voyons la lumière et plus sommes transfigurés par elle. 

C'est aussi notre apport personnel dans notre société. Jésus ne dit pas « que la lumière de Dieu brillera à travers vous » mais il dit « que VOTRE lumière brille sur ceux qui vous entourent » pour embellir la vie grâce au rayonnement de  l'amour de Dieu. 

C’est la lumière, éclatante ou voilée, de notre être intérieur qui monte à la surface et qui se livre à autrui. 

Lorsque Jésus parle à ses disciples, il voit cette lumière, il voit le fond de leur coeur monter sur leur visage. Ses disciples sont si heureux de l’écouter, ils sont tellement pris par sa parole et pris aussi au meilleur d’eux-mêmes, que leur visage en est tout illuminé. «  Tu as les paroles de la vie éternelle ! » criera Pierre dans un grand élan. Ce n’est pas là, lumière passagère d’un feu de paille, non, ces disciples aiment la parole de leur maître. Cette parole suscite leur désir de la mettre en pratique. Cela ne leur semble pas au-dessus de leurs moyens ; comme dit l’Écriture (Deutéronome 30, 14) : «  La parole est tout près de toi, elle est dans ta bouche et dans ton coeur pour que tu la mettes en pratique ».

C'est dire que l’Église ne doit pas se constituer en une donneuse de leçon, ni s'engluer dans un rôle de moralisateur, mais doit vivre et dire la Parole du Christ afin d'être capable de changer le monde. Elle est appelée à être une référence sociale par ce qu'elle-même dit et vit. C'est cela, être "lumière du monde".

D'ailleurs, la lecture du prophète Esaïe 58,7-10, nous rappelle que Dieu ne se satisfait pas d’un culte purement extérieur; il exige aussi la sincérité du cœur. Esaïe précise le genre de jeûne que le Seigneur attend de nous. Il incite ses auditeurs à « faire disparaître le joug, le geste de menace, la parole malfaisante » pour « donner de bon cœur à celui qui a faim et combler les désirs du malheureux ». Car ainsi « ta lumière se lèvera dans les ténèbres et ton obscurité sera comme la lumière de midi » dit-il.

Ainsi, par leurs gestes, les disciples sont censés exercer une influence positive sur le monde. Ils ne peuvent pas plus passer inaperçus qu’une ville sise sur une montagne. Si leurs bonnes œuvres ne font pas le poids, ils sont aussi inutiles qu’un sel dénaturé ou une lampe dont on a masqué la lumière.  

En nous invitant à être « lumière », Jésus nous invite à le rendre présent dans le monde. La présence de la lumière ne peut rester cachée, et son absence sera aussitôt remarquée ; de même, il est impossible de nier la bonté de ceux et celles qui font le bien. Les bonnes œuvres pratiquées par la main ouverte ont un éclat resplendissant qui poussent les gens à rendre gloire à Dieu pour la sainteté qui transparaît en ses créatures.C'est en cela que la lumière de la foi scintille comme des étoiles au regard de ceux qui sont perdus dans les ténèbres de ce monde.



 Prof.  Jimi ZACKA, PhD
Exégète, Anthropologue

dimanche 28 mai 2017

LA FORCE DE LA FAIBLESSE : 2 Co 12.10


« … quand je suis faible, c’est alors que je suis fort.» (2Co 12.10)



La force de la faiblesse

     La faiblesse a-t-elle une force ? A-t-elle un pouvoir de nous rendre fort ?  Est-elle-même une force ? Telles sont les questions qui taraudent l’esprit. Car, force et faiblesse sont deux mots un peu antagonistes. La faiblesse est un manque de force. La force peut, elle,  être une faiblesse. Mais, la faiblesse ne peut pas être une force.  La force et la faiblesse sont dialectiques et cycliques. On est tantôt fort, tantôt faible. Si l’on a dépassé et vaincu cette faiblesse, si on en a fait quelque chose alors elle peut devenir une force. C’est dire que force et faiblesse sont dans la nature humaine. La force des faibles est la faiblesse que l’on a à leur égard. Il faut utiliser ses forces pour aider les faibles et s’intéresser à la force au service des faibles. « La force du plus fort me fera toujours passer du côté du plus faible » affirmait Châteaubriand. On peut également utiliser la faiblesse comme une séduction pour attirer l’autre pour qu’il sauve, pour attirer à soi une protection ou un sauvetage. Le risque c’est une stratégie de manipulation. La faiblesse apparente peut alors être une force. Mais la faiblesse est une force dans le rapport à soi-même. C’est une ouverture quand on arrive à une transformation intérieure. Mais, lorsque l’apôtre Paul dit : « …quand je suis faible, c’est alors que je suis fort.» (2Co 12.10), qu’est-ce à dire ? 
     Dans la Bible, le "faible" est avant tout celui dont il faut se préoccuper et qu’il faut respecter. "Opprimer le faible, c’est outrager ton Créateur" (Pr. 14, 31). Dieu s’identifie aux plus faibles de ses créatures. "Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits, c’est à moi que vous l’avez fait" (Mat.25, 40). C’est "le langage de la croix", car "ce qui est folie de Dieu est plus sages que les hommes, et ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes" (1 Co 1, 18 et 25).  La Bible semble prendre à contre-pied la conception mondaine de la « faiblesse ». Car, nous vivons dans une société de compétition entre les individus, avec méritocratie, motivation, performance, qui tend à éliminer, marginaliser les plus faibles. C’est un principe naturel de sélection économique et sociale. Ainsi, l’homme aspire souvent  à être « super puissant » ou de plus en plus fort.  Et, nous avons tous tendance à couvrir nos faiblesses et la question est de savoir si on peut un jour arriver à dire comme Paul : « …quand je suis faible, c'est alors que je suis fort » (2 Cor 12 :10).

Non seulement Paul dit que la puissance de Dieu s’accomplit dans la faiblesse (2 Co 12.9), mais il va encore plus loin en disant qu’il se glorifie de ses faiblesses (2 Co12.10). La raison pour laquelle il se glorifie de ses faiblesses se trouve dans le même verset : « afin que la puissance de Christ repose sur moi ». Que cela peut-il signifier ? Nous retenons deux formes d’interprétations.

La force de la faiblesse comme langage d’humilité

     Paul, frappé dans son orgueil à cause de ses révélations,  voulait à tout prix que Dieu lui enlève l'écharde qui l'affaiblissait, mais la réponse de Dieu mit fin à toute discussion : "Ma grâce te suffit, car ma puissance s’accomplit dans la faiblesse ». Pourtant, Paul voyait en cette maladie quelque chose d’humiliant et gênant, qu’il ne supportait pas, et surtout pour lequel  il priait sérieusement pour en être délivré,  mais Dieu considérait cela comme une force. Dit autrement, reconnaître ou accepter sa propre faiblesse apparaît comme un passage inévitable de la force de Dieu. Ce passage peut être crucifiant, au plan personnel, communautaire ou ecclésial, mais il s’agit de suivre le Christ dans son mystère, prendre sa faiblesse pour qu’il rejoigne la mienne. Pour Dieu, ce que vous considérez comme une "faiblesse" peut devenir l'une de vos plus grandes forces si vous y voyez une certaine humilité. 
     Autrement dit, Jésus, Dieu devenu homme, rejoint notre faiblesse "naturelle" en la partageant. Il prend et transfigure toute la faiblesse humaine. Il s’en sert pour révéler à tout homme l’œuvre de son amour. Ce sont les "faibles" qui comprennent le mieux le langage de Dieu : "Je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l’avoir révélé aux tout petits" (Lc 10, 21).
     Une telle attitude nous transforme et nous invite à renoncer à toute prétention, à tout orgueil  dans la rencontre de l’autre, si faible soit-il, et à aller à lui sans avoir peur de ses faiblesses physiques, morales ou spirituelles. Je change mon regard sur l’autre et je ne cherche pas à lui en imposer : toute force autre que celle de l’Esprit est vaine. Cette attitude nous invite à ne pas craindre la rencontre de l’autre ou de l’événement, si "fort" soit-il, mais à aller à lui dans la force de la faiblesse, en nous appuyant sur Dieu seul. "Quand je suis venu chez vous, ce n’est pas avec le prestige de la parole ou de la sagesse que je vous ai annoncé le mystère de Dieu.(...) Ma parole et ma prédication... étaient une démonstration faite par la puissance de l’Esprit, afin que votre foi soit fondée non sur la sagesse des hommes, mais sur la puissance de Dieu" (1 Co 2, 1-5), dit l’apôtre Paul.

La force de la faiblesse comme langage de la croix 

     L'assertion de Paul dénote également  le refus d’une théologie de la gloire, aussi bien présente dans l’épître aux Philippiens qui chante un Christ Jésus qui n’a pas cherché à se prévaloir de sa condition divine pour surpasser son monde (ch. 2), qui se révèle chez Paul. Jésus a pris une forme de serviteur, devenant semblable aux hommes, jusqu’à la mort. Ce thème de la mort et plus précisément de la mort sur une croix est présente chez Paul qui affirme qu’il a prêché le Christ crucifié (1 Co 1.23) et un peu plus loin qu’il n’a « pas eu la pensée de savoir parmi vous autre chose que Jésus -Christ, et Jésus-Christ crucifié (1 Co 2.2). Cela s’accorde, évidemment, avec l’attitude de Jésus rapportée par les évangélistes, qui ne s’est pas révolté d’être mis au nombre des malfaiteurs (Luc 22.37). 

Jésus n’a donc tiré aucune gloire personnelle, ce qui est la marque du messie, serviteur souffrant dans la veine de ce qu’en dit le prophète Esaïe : « Il n'avait ni beauté, ni éclat pour attirer nos regards, et son aspect n'avait rien pour nous plaire. (Es 53.2) ». Et nous pourrions remonter à la figure de Joseph, dans le livre de la Genèse, pour constater que celui par lequel le salut arrive est la figure de l’humble, de celui qui n’a aucune superbe, à l’image de David dont personne ne soupçonne qu’il est l’élu de l’Eternel. Celui qui fait la volonté de Dieu n’est pas reconnaissable à son apparence glorieuse.
La gloriole n’est pas dans la tradition chrétienne. Quand ce fut malencontreusement le cas, cela a provoqué des réformes, avec ses risques d’austérité. On a peut-être compris 2 Co 12 à l’excès au XVIème siècle, Martin Luther s’astreignant à une discipline de fer pour plaire à Dieu. Beaucoup croient encore aujourd'hui que servir Dieu, c'est chercher à devenir le plus fort, le plus acclamé, le plus glorifié.
Pourtant, la gloire est à Dieu, pas à ses serviteurs. C’est la raison pour laquelle Paul va disqualifier les « super apôtres » auxquels il fait face. Paul récuse le spectaculaire, l’ostensible comme attestation d’une proximité avec Dieu. A vrai dire, nous pourrions tous nous vanter de quelque chose, nous pourrions tous participer au grand concours de celui qui a bénéficié d’une grâce divine. Chacun a son expérience du paradis, chacun a sa part d’ineffable. Dieu accorde ses dons à tous, mais tous n’en font pas étalage. Dieu aime chacun, mais tous n’en font pas un motif de fierté personnelle ni leur fonds de commerce. La force de l’humilité se concentre ainsi dans cette attitude de céder sa propre place à Dieu. 

Paul refuse ainsi clairement la gloire et la vantardise au profit d’une théologie qui s’exprime à travers la faiblesse, ce que le texte grec nomme l’asthénie. La faiblesse est, selon Paul, le lieu où le divin s’exprime par excellence. « Quand je suis faible, c’est alors que je suis fort » car la « puissance [de Dieu] s’accomplit dans la faiblesse » : Dieu vient à nous sous les traits d’un nouveau-né qui n’a même pas de place pour naître convenablement. Dieu vient à nous sous les traits de prophètes qui, comme Jean Le Baptiste, devaient faire peur. Dieu vient à nous par Moïse le balbutiant (qui ne sait pas parler), par Jacob le fourbe ou l'usurpateur, par Jonas le lâche, par des disciples qui ont trahi et abandonné de Jésus au pied de la croix. Le salut entre par ce voleur de Zachée. Le paradis est promis au brigand condamné à mort avec Jésus. C’est cela la force de la faiblesse. Ce ne sont pas des surhommes qui manifestent le divin, mais ce que notre monde compte de moins glorieux. 

Les textes bibliques développent une option préférentielle pour les faibles. Jésus, dira, selon les évangélistes : « Ce ne sont pas ceux qui se portent bien qui ont besoin de médecin, mais les malades. Je ne suis pas venu appeler à la repentance des justes, mais des pécheurs (Lc 5.31-32). » Le christ Jésus n’est pas venu pour les bien portants, mais pour les malades, les nuls, les exclus, les faibles. Il y a aussi dans la perspective biblique une option préférentielle pour les faibles, pour ce qui a le moins de poids dans la société, ce qui s’affirmait déjà avec Abel, qui aura une postérité malgré sa fragilité constitutive et la violence qu’il subira. Cela se confirmera par la suite : l’Eternel prend soin de ceux qui sont menacés de famine, de stérilité, d’extinction. Dieu ramène à la vie ce qui est menacé, ce qui est desséché, fut-ce un peuple qui ne valait pas plus que des ossements secs.  
L’Eternel fait advenir ce qui n’a que peu d’intérêt pour le regard superficiel des hommes. Ainsi se manifeste la force de Dieu dans ce qui est compté comme faible, fragile ou insignifiant. 

Pour Dieu, tout ce qui se glorifie, ne mérite pas sa volonté.


Dr. Jimi ZACKA
Théologien, Chercheur en Anthropologie

vendredi 31 mars 2017

L’INCOMPRÉHENSION (Quelques éléments de réflexion dans l’Evangile de Marc)


      Motifs de l’incompréhension chez Marc

     L’incompréhension est le thème de prédilection de l’évangéliste Marc. La place accordée à l’incompréhension des disciples est l’une de ses particularités. Il faut souligner que Marc est l’évangéliste qui présente le plus souvent dans ses récits les disciples aux côtés de Jésus, mais leur présence à ses côtés soulève assez régulièrement un paradoxe : Les disciples manifestent toutefois vis-à-vis du maître une profonde incompréhension. Ainsi Jésus s’étonne de ce qu’ils ne comprennent pas la parabole du semeur (Mc 4, 13). Il est surpris de leur manque de foi (Mc 4, 40). Ils ne reconnaissent pas Jésus qui marche sur les eaux et le prennent pour un fantôme (Mc 6, 45-52). Jésus leur reproche de nouveau leur incompréhension après la seconde multiplication des pains (Mc 8, 14-21). Les disciples sont des personnes qui ont du mal à comprendre ce que dit Jésus. Il doit tout expliquer… Il est alors aisé de percevoir que derrière les figures des disciples se profilent celles des chrétiens. En effet, l’on remarque que l’incompréhension des disciples traverse l’ensemble de l’évangile de Marc. 
 
     De même, de multiples incompréhensions génèrent des conflits entre Jésus et les pharisiens avec une acuité croissante tout au long de l’Évangile de Marc. Par exemple, lors de la guérison du paralytique, après avoir secrètement  accusé Jésus de blasphème (11.6-7), les scribes se sont enhardis à manifester leur hostilité. À l’occasion de la vocation de Lévi et du banquet qui suit, ils se scandalisent devant les disciples de voir Jésus manger avec les publicains et les pécheurs (11.6). À propos du jeûne, nouvelle querelle : n’osant s’en prendre directement à Jésus, les pharisiens blâment la conduite de ses disciples (11.18). Cette discussion ne portait que sur une pratique de surérogation. Un dernier épisode exaspère le conflit et déchire tous les voiles dont s’entourait l’hostilité pharisaïque : en guérissant en pleine synagogue, au jour du sabbat, l’homme à la main sèche (3. 1-5), Jésus attire définitivement sur lui la haine des pharisiens. Il prend à leurs yeux figure du blasphémateur de la Loi de Moise. De concert avec les Hérodiens, les scribes vont finalement décider sa mort (3.6). 
 
     Au regard de cette avalanche de conflits détruisant toutes relations entre Jésus et les pharisiens, l’on comprend que  l’incompréhension devient en effet porteuse de mort, dont Marc inscrit les traces dans son récit en 3,6; 11,18; 12,12. Finalement, il est à retenir que  ces différents cas d’incompréhensions constituent notoirement une thématique bien ancrée dans  l’évangile de Marc que l’on ne peut occulter. 

       De différents cas de l’incompréhension chez Marc 


   En général, les conflits naissant de l’incompréhension sont souvent au risque, pour celui qui ne comprend pas ou qui est incompris, de se replier sur lui-même ou d’en venir à l’agressivité. Toutefois, il faut savoir que ne pas comprendre, c’est avant tout poser la question du « pourquoi », et ainsi aller vers l’autre en quête du savoir. Mais chez Marc, deux cas d’incompréhension se révèlent : le premier cas concerne les disciples de Jésus.  Leur incompréhension favorise l’échange avec Jésus par le biais du questionnement, tandis que le deuxième cas, ce sont les pharisiens dont l’incompréhension est source de multiples controverses entre eux et Jésus. Dans ce second cas, à titre d’exemple, les pharisiens ne supportent pas le bon accueil que Jésus réserve aux pécheurs (Mc 2.16). Ce type d’incompréhension empêche la communication paisible avec Jésus. Dit autrement : les pharisiens n’arrivent pas à accéder à la compréhension des paroles et au sens des actes de Jésus et cela débouche sur de multiples conflits. C’est dire que ne pas comprendre ce n’est alors pas la reconnaissance de ne pas savoir, mais c’est de ne pas accéder à la vérité ou au sens d’une conception différente de la sienne. L’incompréhension des pharisiens  favorise ainsi directement  les illusions et par là même le refus de se remettre en question, ce qui conduit à l’immobilisme dénoncé par Jésus : « Vous abandonnez le commandement de Dieu, et vous observez la tradition des hommes.  Il leur dit encore : Vous rejetez fort bien le commandement de Dieu, pour garder votre tradition » (Mc 7.8-9). Face aux pharisiens qui présentent un front uni à la nouveauté et figurant l’immobilisme, ici comme dans d’autres évangiles, la prise de Parole de Jésus se détache avec netteté de la rhétorique pharisaïque. Car, les pharisiens tenaient leurs discours par un jeu de discriminations plus sociales que morales. Il ne faut pas non plus ignorer que la société où vivait Jésus était un vaste monde où régnaient des exclusions  humaines et religieuses. Pour les juifs très soucieux de pureté légale,  tout contact physique avec les pécheurs publics était prohibé. C’est ainsi que la levée de toutes ces exclusions par Jésus était devenue une source d’incompréhensions des pharisiens. Une incompréhension qui nourrissait en ce sens la passivité de leur esprit, qui ne réfléchissait plus, et n’acceptait aucune réforme. 


Enfin, toutes ces incompréhensions relevaient des autorités de divers types (religieux, morales ou même politiques) qui étaient plus ou moins directement responsables de l’élimination de Jésus. Il faut aussi noter que l’incompréhension était plus nette du côté de la famille de Jésus (3.21, 31-35) qui considérait qu’il a « perdu la tête » (exeste, aor.2 de existemi : être hors de). Jésus manifestait d’ailleurs à cette occasion que la rupture était réelle avec sa famille naturelle. Il ne reconnaissait plus en effet ni mère, ni frères sauf en la personne de celles et ceux qui, en cercle autour de lui, font la volonté de Dieu. Cette démarche suscitait une véritable opposition à l’Evangile du Royaume que Jésus proclamait en paroles et en actes et dont personne ne comprenait le sens.

     Par contre, concernant les disciples de Jésus, l’incompréhension n’est pas un obstacle ni une source de conflits. Car, leur incompréhension est accompagnée de la volonté de progresser, d’interroger  leur maître pour mieux comprendre (Mc 9.28-29 ;33-37,38).  Cette incompréhension ne porte pas préjudice aux relations humaines parce qu’elle fait preuve d’ouverture d’esprit pour écouter et intégrer une partie de la conception de leur Maître. En ce sens, au lieu des conflits, l’incompréhension multiplie les échanges et s’inscrit dans une quête infinie d’une meilleure compréhension, laquelle peut être obtenue par une analyse sans cesse actualisée de l’expérience. L’incompréhension doit être comprise ici comme un tremplin vers plus de compréhension. Elle oblige le sujet à être actif et continuellement se remettre en question. Dans ce cas-là, la compréhension statique et immuable ne peut être obtenue puisque l’expérience agit en permanence entre le sujet et  le monde. 

In fine, la recherche de compréhension afin de pallier l'incompréhension était une conquête indéfinie pour les disciples de Jésus. Ils en ont retiré d’ailleurs une plus grande liberté et responsabilité.   Mais, pour être capable d'aller de l'incompréhension à la compréhension, il faudra d'abord acquérir une certaine humilité pour mieux être à l'écoute de l'autre. Dans le cas contraire, l'incompréhension ne peut que générer des malentendus, des conflits ou des controverses. C'est la cas des pharisiens et des autorités juives. 
Que chacun de nous cherche à comprendre l'autre avant de le juger !!

Prof. Jimi ZACKA
Exégète, Anthropologue