samedi 19 septembre 2020

« PRÊCHER DANS LE DÉSERT[1] » : Fracture et relecture de Matt 3.1-4. Pour quelle perspective sotériologique aujourd’hui ?

Introduction

« Prêcher dans le désert » est une expression tant utilisée aujourd’hui qui suscite, à tort ou à raison, une frustration, une désolation, une déception. Elle s’emploie souvent quand une personne tente de se faire entendre dans la plus parfaite indifférence. En d’autres termes, il s’agit de ne parler pour rien ni personne, de tenter de se faire entendre ou de convaincre sans résultat et dans la plus grande indifférence, que les personnes à qui l’on s’adresse n’écoutent pas ou ne veuillent pas entendre.

Pourtant, l’expression telle que nous la connaissons aujourd’hui est bien éloignée de son sens originel. Il faut se replonger dans la lecture du Livre d’Esaïe pour en comprendre le contexte, et plus précisément dans la seconde des trois parties qui composent le livre, aussi appelée Livre de la consolation d’Israël ou second Esaïe.

Sens originel : « Prêcher dans le désert »

L'expression date du XVIIIe siècle. Elle ne veut pas dire que l'individu qui parle n'a personne autour de lui, mais simplement que ce qu'il dit n'est pas entendu, compris ou pris en compte par l'auditoire.

Elle est basée sur une double interprétation erronée d'abord dans la version des Septante de l'Ancien Testament, puis dans les Évangiles.
Au départ, il y a Esaïe dont il est dit dans le texte original : "Une voix crie : dans le désert, préparez la route de Yahvé". Esaïe réclame en effet à son auditoire (il n'est pas dans un endroit désertique) de préparer à travers le désert un chemin vers la Palestine. Une erreur de transcription aurait fait sauter la ponctuation et Esaïe est devenu "une voix clamant dans le désert" ("vox clamantis in deserto")[2].

Ensuite, dans les Évangiles, Jean le Baptiste, qui parle effectivement dans un endroit désertique au bord du Jourdain, est comparé à cet Esaïe mal compris. Toutefois,  lui,  Jean le Baptiste réussit à faire venir à lui tous ceux qui veulent être immergés dans le Jourdain pour se faire baptiser ("Jérusalem sortait vers lui, et toute la Judée, et tout le pays des environs du Jourdain"). Il est donc loin de parler dans le désert, au sens de notre expression d’aujourd’hui.

De même, le désert n'était alors pas considéré sous son aspect physique de grande aridité, mais comme le lieu très symbolique de la révélation divine.
Prêcher dans le désert veut donc dire, à l'origine, prêcher la bonne nouvelle, dans un espace spirituellement aride.

 

« Jean Baptiste prêchant dans le désert de judée » (v.1)

De ce fait, peut-on dire que Jean Baptiste a-t-il vraiment « prêché dans le désert » dans le sens de parler dans le vide ? Telle est la question qui se pose. Notons tout d’abord que le v.3 rejoint la tradition commune en citant Es.40.3 et ce passage caractérise bien la mission de Jean le Baptiste : autrefois, Israël était né du désert, lors de l’exode, puis du retour de l’exil, nouvel Exode. À présent, il fallait renaître, à l’écoute du prophète, et préparer la venue royale de Dieu.

Une voix crie : Préparez au désert le chemin de l'Éternel, Aplanissez dans les lieux arides une route pour notre Dieu. (Esaïe 40:3).

Il est là question de préparer une voie dans le désert et non d'y crier. La voie étant pour le Christ, le désert est celui du refus, du rejet, de l'incrédulité, et du mépris... mais, il pouvait être urbain et civilisé.

 En effet, Jean le Baptiste, le héraut annoncé, vit de nombreux gens venir de tout le pays l'écouter et se faire baptiser. On ne peut pas dire qu'il s'exprimait dans l'indifférence, car les propos qu'il tenait à certains ne pouvaient être qu'entendus. C’est ce que le narrateur matthéen dit :

 « Les habitants de Jérusalem, de toute la Judée et de tout le pays des environs du Jourdain, se rendaient auprès de lui; et, confessant leurs péchés, ils se faisaient baptiser par lui dans le fleuve du Jourdain. Mais, voyant venir à son baptême beaucoup de pharisiens et de sadducéens, il leur dit:Races de vipères, qui vous a appris à fuir la colère à venir? » (Matthieu 3:3).

Dit autrement, si Jean le Baptiste prêche dans le désert, il ne parle pas sans être écouté : ce sont de véritables foules qui viennent à lui pour être baptisées. Marc précise dans son évangile que « toute la Judée, tous les habitants de Jérusalem se rendaient auprès de lui, et ils étaient baptisés par lui dans le Jourdain, en reconnaissant publiquement leurs péchés » (Mc1.5). Ni indifférence, ni rejet, ni solitude : on est bien loin de l’image du désert telle que nous nous la représentons dans l’expression « prêcher dans le désert ».  

D’ailleurs, c'est quand il a quitté le désert que les choses se sont aggravées pour lui. Le prophète est tellement écouté que sa parole dérange, et il est jeté en prison pour avoir dénoncé la conduite d’Hérode qui a épousé sa belle-sœur Hérodiade. Usant d’un stratagème machiavélique, celle-ci le fera décapiter pour se venger.

 

Jean Baptiste, une « voix dans le désert » (v.2).

Les quatre évangiles canoniques rapportent finalement que Jean était la voix qui crie dans le désert. Mais un seul évangile (Mathieu) rapporte qu'il "prêchait" dans le désert. Marc, lui, rapporte que Jean "baptise" dans le désert, ce qui peut sembler paradoxal si on considère qu'il baptisait d'eau.

Enfin, la voix qui crie dans le désert est la formule rendue en latin par vox clamantis in deserto . Tandis que prêchant dans le désert est rendue par praedicans in deserto.  Il faudrait voir si les expressions prêcher dans le désert et crier dans le désert co-existent avec un sens différent, aujourd'hui. De même, il faut souligner que la citation de Jean rapportée dans les quatre évangiles canoniques  (vox clamantis in deserto ..) : « Moi, dit-il, je suis la voix de celui qui crie dans le désert: Aplanissez le chemin du Seigneur, comme a dit Ésaïe, le prophète (Jean 1:23) est inspirée du livre d'Esaïe 40:3 (Ancien Testament) :  Une voix crie: Préparez au désert le chemin de l'Éternel, Aplanissez dans les lieux arides Une route pour notre Dieu.

Rappelons que c’était pendant l’exil, Jérusalem a été prise par les armées du roi Nabuchodonosor II et ses habitants ont été déportés à Babylone. C’était une période difficile pour le peuple hébreu retombé sous le joug d’une puissance étrangère et retenu captif hors de son pays[3]. Mais le prophète Esaïe, porte-parole de Dieu, assure ses compatriotes que le Seigneur continue à veiller sur eux, et les exhorte à se préparer pour l’accueillir : « Une voix proclame : “Dans le désert, préparez le chemin du Seigneur ; tracez droit, dans les terres arides, une route pour notre Dieu“ » (Es40.3). C’est une erreur de transcription qui aurait détourné l’expression de son sens initial : si l’on enlève les guillemets après « Une voix proclame », la phrase devient : « Une voix proclame dans le désert, préparez le chemin (…) »[4].

En effet, l’on peut dire que les deux expressions expriment l’idée eschatologique de préparer la venue du Seigneur. Ce sont donc des paroles d'un prophète reconnu (Ésaïe) qui sont ici transférées à un nouveau prophète (Jean le Baptiste). Aussi, même si le désert renvoie à une terre hostile, stérile, il est considéré comme le lieu spirituel où Dieu parle au cœur de l’homme.

C’est dire que nous avons un Dieu qui vient vers nous en notre désert, un Dieu présent au cœur de nos souffrances, un Dieu qui accepte de mourir sur nos croix pour que nous puissions vaincre notre mort. En d’autres termes, se convertir, c’est se tourner vers cette parole inattendue dans notre désert, est là où se trouve le désert où Jean le Baptiste prêche. Dit autrement, notre désert spirituel est le terrain de l'action salvifique de Dieu dans et par le Message du Salut.

Esaie 40 :3 rappelle ainsi Mt 3 en évoquant les débuts du ministère de Jean le Baptiste prêchant le baptême de repentance : « C’est la voix de celui qui crie dans le désert : préparer le chemin du Seigneur…Et toute chair verra le salut » (Mt 3.3). Le message d’Esaïe que reprend Jean le Précurseur de Jésus est le message de la repentance et de la conversion pour le pardon des péchés.  Tous ceux qui venaient à Jean le Baptiste en toute droiture de cœur, confessant leurs péchés, étaient propres à recevoir le Seigneur, qui par ses souffrances à la croix, en ferait l’expiation. Mais il se trouvait là aussi des pharisiens et des sadducéens qui voulaient participer au royaume des cieux en vertu de leur position nationale et religieuse, croyant que, pour obtenir cette part, il suffisait d’appartenir à la race d’Abraham, sans que leur état de péché fût en jeu. Ils se trompaient entièrement, car ce n’est qu’en vertu de la grâce, par laquelle Dieu pardonne au pécheur, que le Juif, comme tout homme, peut jouir des bénédictions apportées par le Seigneur. Aussi Jean, indigné de leur manque de conscience et de leur mépris des droits et du caractère de Dieu, leur dit : « Race de vipères, qui vous a avertis de fuir la colère qui vient ? » Il ne leur dit pas qu’ils sont trop mauvais pour éviter cette colère, mais : « Produisez donc du fruit qui convienne à la repentance », c’est-à-dire: «Reconnaissez avec droiture votre état de péché, confessez-le, et que votre marche réponde à vos paroles». Il faut des fruits qui prouvent la réalité de ce que l’on professe. C’était inutile de se vanter de sa position d’enfant d’Abraham ; l’épreuve que Dieu avait faite de ce peuple et, par lui, du cœur de tout homme, était à son terme et n’attirait sur lui que le jugement.

 

 Aussi Jean ajoutait : « Déjà la cognée est mise à la racine des arbres ; tout arbre donc qui ne produit pas de bon fruit est coupé et jeté au feu». Le jugement ne s’exécutait pas encore, la hache n’était pas encore levée ; elle était posée au pied de l’arbre, prête à frapper, si les fruits de la repentance ne se produisaient pas.

C’est dire que se convertir n’est pas dire ou penser des choses justes sur le vrai Dieu, mais faire ce que celui-ci attend de l’homme : qui fait la volonté de Dieu, voilà le vrai « fils d’Abraham » (v.9) et voilà , ajoutera Matthieu, le vrai disciple de Jésus (Mt 7.21). À la prétention d’un baptême qui sauverait automatiquement, Jean le Baptiste oppose donc l’exigence d’une conversion effective.

 

Jean le Baptiste et le « kerygme » dans le désert

Qu’est-ce que c’est le « kerygme »? Ce mot provient du grec kèrugma employé dans le Nouveau Testament pour désigner la proclamation de Jésus et des Apôtres. Le kérygme, c’est l’action publique du héraut qui proclame dans l’espace public un événement capital. Le verbe kerussein (proclamer, annoncer) est devenu si important dans le NT qu’il symbolise la mission chrétienne, kerygmatique par nature. Qui proclame et que proclame-t-on ? Ce sont Jean-Baptiste, Jésus, puis les disciples, enfin la future communauté qui proclament la bonne nouvelle ou la conversion. Le kérygme désigne alors l’acte d’annoncer et le contenu annoncé. C’est pourquoi, dans le vocabulaire chrétien des premiers siècles, le kérygme désigne la confession de foi des chrétiens. Il se compose de trois énoncés essentiels : Jésus-Christ est le Messie, le Fils de Dieu. Il est ressuscité, celui qui parle en rend témoignage personnellement. Au nom du Christ, le témoin appelle à la conversion

De ce fait, nul doute que le  kerygme  est fondamental pour l’évangélisation même encore aujourd’hui. C’est pourquoi, il est important de savoir quel a été le noyau de la prédication de Jean-Baptiste dans le « désert de judée », son contenu essentiel. Car, n’oublions pas qu’en reprenant Isaïe 40 et sa fameuse voix criant dans le désert, le message est bien clair :  Jean-Baptiste accomplit la prophétie d’Esaïe et ce qui a été écrit en Malachie. Il est à cet effet utile de comparer les textes évoqués :

- Ml 3, 1 :

« Voici que j’envoie mon messager et il fraiera un chemin devant moi et soudain il viendra dans son sanctuaire, le Seigneur que vous cherchez (…) »

Esaïe 40:3-5 :

« Une voix proclame: dans le désert, frayez le chemin de Y., aplanissez, dans la steppe, une route pour notre Dieu (...) et la gloire de Y. se révèlera et toute chair, d’un coup, la verra, car la bouche de Y. a parlé. »

L’Évangéliste Jean confirme l’hypothèse, en plaçant ce passage d’Esaïe dans la bouche même de Jean le Baptiste, lorsque celui-ci se rend à lui-même témoignage :

« Ils lui dirent alors: ‘Qui es-tu, que nous donnions réponse à ceux qui nous ont envoyés? Que dis-tu de toi-même?’ - ‘Moi, dit-il [je suis la] ‘voix de celui qui proclame : dans le désert: aplanissez le chemin Seigneur’, comme l’a dit le prophète Isaïe’ » (Jn 1, 22-23)

 Autrement dit, le christianisme n’est pas la religion des promesses d’abord, elle est avant tout l’annonce des accomplissements. Ce qui était attendu arrive. Ce qui était espéré s’accomplit. Plus besoin de promettre que demain on sera sauvé, puisque le salut de Dieu est pour maintenant, vraiment gratuit. Ce qui doit se voir en actes dans la vie de l’Église. Ainsi, le narrateur matthéen présente le « kerygme » de Jean-Baptiste comme l’œuvre libératrice et salvifique de l’Alliance, un chemin du salut balisé par la repentance, la conversion, l'annonce du jugement imminent, l'exigence religieuse sans compromission (Mt. 3, 7-10). Pour y arriver, Jean-Baptiste s’y était préparé en trois moments formulés comme suit :

D’abord, il n’y a pas de création de voies nouvelles sans un travail de rénovation. Le prophète ne se contente pas d’annoncer, il fait en sorte que l’avènement soit possible et l’orientation autre qu’il prédit ne va pas sans interruption. Plus que continuité, le prophétisme est rupture. Jean-Baptiste assume une bifurcation nouvelle, déjà en portant par son nom la rupture qu’il énonce. En prenant le nom de Jean, nom donné par la mère, et non celui de son père, Zacharie, il rompt avec sa famille, et sa naissance contredit les lois biologiques de la filiation naturelle. Il rompt bien sûr aussi avec le monde en partant au désert où sa tenue est celle des prophètes. Suivant les Ecritures. Cette parole déléguée trouve des échos dans les discours tenus par l’auteur lui-même qui, suivant un principe analogique et typologique, révélateur d’une vision conservatrice du monde et de l’histoire humaine ;

Ensuite, suivant les Ecritures, le récit le présente vêtu à la manière d’Elie d’une ceinture et d’une peau de chameau, signe non de régression à l’état animal, mais de rupture ; la peau de bête s’opposant au tissu qui, par ses fibres végétales, est lien ténu, liaison rassurante et symbole de continuité.

Enfin, Jean ne se compromet pas avec le pouvoir en place, assumant vis-à-vis des membres de la société et du roi Hérode un rôle de remontrance qui a toujours été celui des prophètes. La figure d’Elie présente en filigrane dans le texte de Malachie revient en force. La parole du prophète se déploie dans des prêches où la langue métaphorique des évangiles se transforme en un message direct et virulent, dans lequel il met en garde le « peuple commun », les Publicains et les chevaliers contre l’irruption imminente de la colère de Dieu et prêche la conversion pour échapper au Jugement. Il dénonce la souveraineté politique et oppressive et l’accumulation des richesses. On touche là à l’essentiel du prophétisme : attention efficace aux faibles et aux petits, en matière de justice notamment, le respect de Dieu et le respect d’autrui étant deux commandements auxquels se ramène la Loi des prophètes.

La leçon retenue de la prédication audacieuse de Jean-Baptiste, dont l’enseignement éthique s’adapte aux divers états de la vie, est susceptible d’être actualisé dans n’importe quelle communauté. Jean-Baptiste démontre que le christianisme, quelles que soient les époques, ne peut faire l’économie du salut ou, en d’autres termes de la parole, dont le message est chargé des éléments sotériologiques.

Le message de Jean Baptiste est simple : "Repentez-vous, car le royaume des cieux est proche." (v.2). Les conséquences de ce message ont à cet effet une grande portée. Dans le Nouveau Testament, dans l’original, lorsqu’il est question de se repentir, il s’agit de « se comporter autrement dans la vie, du fait que l’on a une autre conception du péché et de la justice »[5]. La personne qui se repent se rend compte qu’elle a péché – transgressé les lois saintes et bénéfiques de Dieu – et qu’elle doit changer. L’appel, et le désir de se repentir – de vivre autrement – vient de notre Père céleste (Jean 6:44).

Conscients du fait qu’un changement énorme a lieu dans notre façon de penser quand nous nous repentons de nos péchés, certains se sont mis à décrire cet événement comme un événement consistant à « donner son cœur au Seigneur ». S’il est vrai que notre cœur a énormément affaire avec ce processus, il faut bien comprendre que le repentir est loin de se limiter à l’émotion d’un moment. Quand nous nous repentons sincèrement, nous agissons aussi en conséquence – en vivant pieusement pour le restant de nos vies. Le vrai repentir n’est pas un événement isolé. C’est une manière de penser et de vivre continuellement, conformément aux instructions divines se trouvant dans la Bible.

L’action de se tourner vers Dieu, par exemple dans l’appel de Jean-Baptiste, signifie d’abord le rétablissement de la communion avec Dieu. Et c’est sur la base de cet appel que se fait entendre l’exigence de la sollicitude pour les hommes et pour Dieu dans la suite du Christ présent pour toujours dans sa communauté. Mais les membres de la communauté matthéenne vivent aussi dans l’attente de la venue du Fils de l’homme dans la gloire. Seuls entreront dans le Royaume ceux qui font la volonté de Dieu et le disciple chemine dans l’histoire avec une non-certitude de son salut.

Nous découvrons ainsi que le récit matthéen de « prêcher dans le désert » vise à faire comprendre que par sa vie, sa mort et sa Résurrection, Jésus est celui qui vient accomplir le plan divin de salut dont les prophètes de l’Ancien Testament s’étaient fait l’écho dans l’histoire d’Israël. Par la place qu’il donne aux enseignements et aux paroles de Jean le Baptiste, le narrateur invite ainsi à « s’approcher » de la personne de Jésus. Il nous semble cependant qu’une attention plus grande aurait pu être accordée au jeu de relation des personnages, et l’autorité de Jésus mise en valeur de manière plus juste. L’importance du schéma annonce/accomplissement est avec raison mise en valeur, mais il resterait à préciser davantage la forme que prend l’accomplissement en Jésus.

Au terme, le lecteur demeure avec une question. Quel est le lien entre le salut que Jésus réalise pour son peuple, Israël (cf. 1,21), et l’ouverture finale à la mission universelle ?

Urgence de la conversion : un défi d’aujourd’hui

La question du salut revêt  aujourd’hui une importance capitale. Car, le paradigme a changé : dans l’Église primitive, on était dans une société très majoritairement chrétienne où se transmettait naturellement le message du salut, tant sur le plan de la foi que sur celui de la vie chrétienne au sens large. À présent, notre société est plus séculière que chrétienne, en terme du salut ou de la véritable conversion. Le message du salut, de nos jours, n’a presque plus d’audience. Prêcher la repentance ou la conversion aujourd’hui, c’est « prêcher dans le désert » dans le sens contemporain que nous aimons en faire usage, c’est-à-dire, prêcher dans la plus grande indifférence, c’est là où les personnes à qui l’on s’adresse n’écoutent pas ou ne veulent pas entendre parce que cela ne répond pas à leurs attentes. Car, la plupart des Eglises, notamment en Afrique, attisent le désir de bonheur axé sur la richesse, la santé, le bonheur au détriment du véritable message de conversion. Si l'on regarde les thèmes, ceux de guérison, de miracle, de délivrance reviennent fréquemment et Jésus est plus souvent cité que Dieu (ce dernier étant parfois présenté comme terrifiant). Dans le contexte culturel africain, dominé par la peur et l'angoisse de la mort ou de la perte de la substance vitale de sa personne, la religion est souvent perçue et vécue comme l'instance qui 'guérit'; elle est aussi et surtout celle qui protège contre toutes les forces du mal (démon, Satan, sorcier, etc… ).

En effet, au lieu d’une christologie qui soit plus proche des récits évangéliques et qui dégage mieux la signification de la filiation divine de Jésus, de ses miracles et de sa mort par rapport à notre salut, les pratiques cultuelles sont souvent consommées « comme un opium qui adoucit les souffrances sociales »[6].

 Aujourd’hui, la question du salut revient avec force nous obliger à l’annonce, en retrouvant la situation des débuts de l’ère chrétienne, et en reprenant les fondamentaux de l’évangélisation. Celle-ci n’est pas la divulgation d’une idéologie ou d’un courant d’idées ; elle vise à permettre à chacun de rencontrer le Christ en vérité, personnellement déjà. Il s’agit donc d’une grâce reçue du Seigneur, dont l’Église a pour mission de témoigner et qu’elle doit annoncer ; son unique mission, conduire vers Dieu.

Ni théorie, ni discours, ni matraquage, ni marketing, ni forcing, non. Il nous faut prêcher la vérité de toujours dans les mots de tous les jours, plongés dans l’expérience de chaque jour, avec du concret, des exemples vivants, du vécu. Montrer la foi incarnée, en direct, pour annoncer le nom de Jésus dans le « désert » de tout un chacun.

Le fait que le Seigneur nous offre, une fois de plus, un temps favorable pour notre conversion, ne doit jamais être tenu pour acquis. Cette nouvelle opportunité devrait éveiller en nous un sentiment de gratitude et nous secouer de notre torpeur. Malgré la présence, parfois dramatique, du mal dans nos vies ainsi que dans la vie de l’Église et du monde, cet espace offert pour un changement de cap exprime la volonté tenace de Dieu de ne pas interrompre le dialogue du salut avec nous. En Jésus crucifié, qu’il « a fait péché pour nous » (2Co 5, 21), cette volonté est arrivée au point de faire retomber tous nos péchés sur son Fils au point de « retourner Dieu contre lui-même ».

En ce temps favorable, laissons-nous donc conduire comme Israël dans le désert (Os 2, 16), afin que nous puissions enfin entendre la voix de notre Époux, pour la faire résonner en nous avec plus de profondeur et de disponibilité. Plus nous nous laisserons impliquer par sa Parole, plus nous pourrons expérimenter sa miséricorde gratuite envers nous. Ne laissons donc pas passer ce temps de grâce en vain, dans l’illusion présomptueuse d’être nous-mêmes les maîtres du temps et des modes de notre conversion à lui.

 

Jimi ZACKA, PhD

Exégète

 

 


[1] Cet article est un exposé de Prof. Jimi ZACKA remanié à un colloque organisé sur le thème : Le Désert, espace paradoxal dans la Bible, 15 Avril 2018, Goma (RDC).

[2] Collectif universitaire, Jean-Baptiste : Le précurseur au Moyen Age, Presse universitaires de Provence, 2014

[3] Lire Schmitt Joseph. Le milieu baptiste de Jean le Précurseur. In: Revue des Sciences Religieuses, tome 47, fascicule 2-4, 1973.

[4] Cf. André Paul, « Jean le baptiste : L'homme qui révéla le Christ », Le Monde des religions, no 74, novembre 2015

[5] J.P. Louw & Eugene Nida, Greek-English Lexicon of the New Testament Based on Semantic Domains, 1988

[6] Cheza Maurice. «Repenser le salut chrétien dans le contexte africain». XXIIIe Semaine théologique de Kinshasa (10-15 mars 2003). In: Revue théologique de Louvain, 34 année, fasc. 4, 2003. pp. 566-568;

vendredi 10 juillet 2020

VIVRE LE CIEL SUR LA TERRE DANS UNE SOCIETE EN CRISE

Introduction

Nous avons l'image des deux nations qui exerce aujourd’hui une forte influence sur notre pensée : deux amours ont bâti deux nations. L'amour de soi jusqu'au mépris de Dieu, la nation terrestre. L'amour de Dieu jusqu'au mépris de soi, la nation céleste.  Ainsi formulée, la distinction entre les deux nations semble ériger un antagonisme qui ne saurait rendre justice à une sérieuse méditation sur le rôle du chrétien dans la société.
 Car le rapport entre le présent de l'existence en société et l'horizon eschatologique est bien plus complexe et enchevêtré qu'il ne le semble au prime abord. C'est à l'ombre d'une telle réflexion, soucieux de restituer une telle dialectique, que je tenterai de déployer mon propos, en faisant allusion à quelques réflexions théologiques et bibliques. Mon propos ne consistera pas à opposer cité céleste et cité terrestre, et surtout pas à identifier la première à l’Église et la seconde à la société contemporaine. Il s’agira plutôt d’essayer de penser théologiquement comment les deux cités peuvent coexister grâce au rôle incombant aux chrétiens  dans une situation en crise.

1.   Permettre aux conséquences de l’Évangile de se manifester

     Il convient de souligner ce qui a suscité mon désir d’aborder ce sujet, c’est l’assertion de Jürgen Moltmann dans son ouvrage « Théologie de l’espérance» dans lequel il souligne avec raison que : « Le monde qui "prouve Dieu"  s'est en fait l'objet de l'espérance chrétienne et non l'objet d'un constat. Mais c'est pour ce monde-là que les chrétiens sont envoyés. L'horizon de l'espérance fonde ainsi l'apostolat et l'engagement des chrétiens dans les luttes politiques et sociales. S'ils échappent au nihilisme, c'est qu'ils savent que l'histoire est ouverte : ils peuvent s'enquérir des possibilités que Dieu y suscite, y discerner le visage de l'homme de demain non en réfléchissant aux structures générales de la condition humaine mais en fonction d'une fin en train d'advenir.»[1]

Dans le dernier chapitre de son ouvrage, Moltmann situe alors le rôle de la communauté chrétienne dans la société moderne. Elle n'est pas là pour apporter simplement un salut individuel, ni une libération de la subjectivité menacée par la civilisation technique, ni un rêve de communion universelle entre les personnes, ni la sécurité que donne l'appartenance à une institution stable, d'autant plus rassurante qu'elle est dogmatique. Tous ces rôles sont peut-être remplis par les Églises, avec plus ou moins de bonheur. Ce sont d'ailleurs les tâches que notre civilisation laisse volontiers à « la religion ». Mais ce à quoi les chrétiens sont envoyés en vertu de leur espérance, c'est bien plus un service concret accompli en solidarité avec tous leurs semblables. Avec tous, ils ont à promouvoir l'humanisation de la société, mais eux sont conduits par l'attente du Royaume de Dieu qui se fait proche. Parce qu'elle se reçoit de Dieu dans l'espérance, la communauté chrétienne peut aller partout où Dieu la mène, « au risque de se perdre». Et cette attitude même est le service le plus précieux qu'elle rend à l'humanité, la critique la plus efficace de toute idéologie fermée : l'apostolat de son espérance, introduisant au cœur  de tout projet humain la  contradiction  qui oriente et préserve la liberté[2]
     Une telle affirmation nous renvoie à plusieurs interrogations dont la question de savoir   « comment vivre en chrétien dans une société en crise ». En d’autres mots,  l’Évangile qui n’a pas des conséquences sociales,  n’est pas l’Évangile. Une Église, dont l’existence n’est pas marquée de transformations au regard des normes en vigueur dans la société est une Église qui assure peut être une fonction religieuse dans la société, mais qui n’assume pas le renouvellement profond de la vie sociale qui est la conséquence de l’Évangile. Évoquant les conséquences sociales inhérentes à l’Évangile, il convient de dire que ce social ne se réduit pas à l’action sociale. Nous avons conscience de ce que nous faisons ou devrions faire pour les autres; nous n’avons pas toujours conscience de ce que nous sommes pour eux. Autant que l’on puisse en juger, le défi de vivre en chrétien dans une société s’inscrit dans le cœur du dessein de Dieu. Et, si défi il y a, celui auquel nous faisons face est le défi de permettre aux conséquences de l’Évangile de se manifester dans la vie même de la communauté chrétienne. La fidélité à la Bonne Nouvelle c’est aussi la fidélité à ses conséquences dans une situation de crise. L’Évangile a des conséquences sociales parce qu’il est la puissance recréatrice de Dieu. De même, le projet de renouvellement de Dieu passe d'abord et avant tout, comme déjà souligné, par l’Église. C'est là que se rassemblent ceux qui reconnaissent le sens de la mort et de la Résurrection du Christ. C'est dire que la nouvelle création de Dieu commence dès à présent et elle commence par l’Église. L’Église est donc une nouvelle réalité sociale, mais ce n'est pas un nouveau lieu, au sens où elle inaugurerait une vie ailleurs que dans le cadre de la même humanité qu'elle habite toujours.
     Ainsi, je m'inspirerai de deux textes bibliques pour penser, de façon plus large, la façon dont nous faisons communauté.  Le premier de ces textes provient du Nouveau Testament. Il s'agit de la Première Épître de Pierre,  soit une lettre adressée à des païens convertis au christianisme, au tournant du 1er et du 2e siècle. Un texte qui simultanément constitue la communauté chrétienne comme le peuple de Dieu, tout en faisant de l'exil l'une de ses composantes fondamentales. De façon paradoxale, ce statut d'exilé participe pleinement de la vocation de l'Église, soit le fait d'être porteurs, au sein de ce monde, dans une relative précarité, de la bénédiction de Dieu pour l'humanité.  Le second texte revient sur un passage fort connu de l'Ancien Testament, le récit de  reconstruction de la muraille dans le livre de Néhémie au chapitre 3. Ce sera l'occasion de penser certains traits de la reconstruction de la muraille. C’est-à-dire, la reconstruction de la muraille  est à saisir comme une possibilité, un mode de composition dans lequel est susceptible de s'abîmer le vivre ensemble, en particulier lorsqu'il se clôt sur lui-même, fasciné par un contre-projet de société. Et c'est précisément contre cette destruction de muraille, qui est blessure faite aux potentialités de chacun et, surtout, à leur singularité  que s'exerce l'action de Dieu contre ceux qui sont à contre-courant.
       En effet, cette mise en regard biblique tentera au final de réarticuler l'appel de l'Église en ce monde avec la vocation à laquelle est appelée l'humanité. Une vocation dont l'Église est précisément engagée à être le témoin précaire et pacifique.
     Car,  nous vivons aujourd’hui une atmosphère dans laquelle la foi en Dieu ne va plus de soi. La croyance en Dieu n'est plus un présupposé partagé par l'ensemble de nos contemporains. C'est tout au plus une croyance que certains pourraient entretenir, un choix individuel. Un tel constat peut paraître anecdotique, mais il n'en est rien. Cette transformation se répercute directement sur la façon dont il est possible d'argumenter certaines valeurs ou certaines idées, notamment en lien avec la dignité de la vie et de la personne humaine. En effet, quelle valeur publique - c'est-à-dire de dehors des cercles ecclésiaux - peut avoir un argument avançant que toute vie doit être protégée, car elle est une création de Dieu ? Un tel argument ne saurait avoir de pertinence en regard de ce que les philosophes ont pour coutume d'appeler la raison publique, une raison pleinement sécularisée. Il s'agit alors d'adopter les codes de la culture environnante sans se préoccuper de les évaluer ou d'en faire le tri. Et contrairement à ce que nous pourrions penser, nos Églises sont beaucoup plus sujettes à des modes de ce type qu'il n'y paraît. C'est souvent la culture populaire que nous reprenons et, avec elle, il arrive que nous adoptions les paramètres moraux de la société. À nouveau, le problème ne tient pas au fait de reprendre des éléments propres à la culture que nous partageons avec nos contemporains. Il s'agit avant tout de savoir lesquels de ces éléments nous voulons reprendre parce qu'ils sont en accord avec l'Évangile. Car, être chrétien, cela implique une différence dans notre identité. Et être différent constitue une tension, c'est inconfortable pour les autres. Malgré tout, nous sommes appelés à vivre en chrétiens. 
     "Vivre en chrétiens dans la société  en crise", cette expression peut paraître trop vague ou trop générale. Je voudrais donc expliquer sans tarder qu'elle a la valeur d'appel et d'engagement, dans un double sens. D'abord, le verbe "vivre"qui est à l'infinitif peut aussi être mis à l'impératif : "Vivez, vivons en chrétiens dans la société en crise !" C'est-à-dire : acceptons et comprenons nous-mêmes que la nouveauté chrétienne, la nouveauté de la révélation chrétienne de Dieu, qui est souvent ignorée, ou marginalisée, ou ridiculisée, passe aussi par nous et par notre existence. Parce que le nom de Dieu est inséparable du nom des hommes et des femmes qui croient en et qui espèrent en Lui : "Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob", comme dit Dieu à Moïse et comme l'a écrit Moltmann en d’autres termes : « Réconcilié avec Dieu par sa. foi en la promesse — dont la Résurrection du Christ est le gage mystérieux — le croyant se trouve du même coup amené à combattre tout ' ce qui, dans l'histoire, relève du règne de la mort : injustice, oppression, exploitation de l'homme par l'homme »[3]. Ainsi, "vivre en chrétien" est une responsabilité et un mode de vie pour chaque témoin de la Résurrection.
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2.  Vivre en chrétien : devenir  l’étranger  chez soi

De fait, dans l’histoire de l’Église,  plusieurs confessions chrétiennes ont renoué avec certaines réalités sociales et spirituelles relatives à la situation d'un christianisme qui a précédé la chrétienté[4]. Sans le prévoir, ils ont expérimenté par anticipation l'expérience que connaissent aujourd'hui la plupart des Églises chrétiennes. Celles-ci constatent à leur tour que le christianisme n'occupe plus un rôle central dans la société : les chrétiens se retrouvent dans la situation, non plus du maître en la demeure, mais bien de l'étranger et de l'exilé. En cela, nous sommes très proches de la situation des communautés chrétiennes auxquelles Pierre adresse sa Première Épître[5] : « Moi, Pierre, Apôtre du Christ Jésus,  « à vous qui vivez en étrangers » ou « à vous qui êtes comme en exil, dispersés dans les provinces du Pont, de Galatie, de Cappadoce, d'Asie et de Bithynie » (1 P 1,1). Pierre s'adresse à des païens convertis au christianisme, des gens qui vivaient chez eux, jusqu'à ce qu'ils deviennent chrétiens. Car c'est au moment de se convertir qu'ils sont devenus étrangers. Non pas qu'ils aient choisi de déménager. Le simple fait d'embrasser l'Évangile suffit à les mettre en décalage par rapport aux usages, aux coutumes et aux normes de leur communauté d'origine. Ils cessaient d'être des natifs ou des autochtones pour devenir « des gens de passage et des voyageurs » (1 P 2,11).
  En s'adressant à ces chrétiens issus du paganisme, Pierre va employer des termes qui s'appliquaient aux juifs qui vivaient dans la diaspora, en dehors de Palestine et, bien plus, des catégories qui disent la constitution d'Israël en tant que peuple de Dieu. « Ainsi : Approchez-vous de lui : il est la pierre vivante que les hommes ont éliminée, mais que Dieu a choisie parce qu'il en connaît la valeur». En 1 P.2, 4-10, l'auteur convoque deux récits tirés de l'Ancien Testament pour évoquer le statut de ces chrétiens qui, d'autochtones, se sont fait étrangers. Ce sera tout d'abord, et de façon subtile, un renvoi au couple formé par Abraham et Sarah, tous deux choisis par Dieu pour porter sa bénédiction : Le Seigneur lui dit : « Pars de ton pays, laisse ta famille et la maison de ton père, va dans le pays que je te montrerai. Je ferai de toi une grande nation, je te bénirai, je rendrai grand ton nom, et tu deviendras une bénédiction. Je bénirai ceux qui te béniront, je maudirai celui qui te méprisera. En toi seront bénies toutes les familles de la terre. » (Gn 12,1-3). L'exil volontaire d'Abraham et de Sarah comportait une promesse : celle d'être porteurs d'une bénédiction qui s'étend à toutes les nations. Dieu en appelle quelques-uns pour les sauver tous. Et cette bénédiction, ces premiers chrétiens à qui Pierre adresse sa lettre en sont les bénéficiaires. Abraham et Sarah ont été choisis - ils ont été élus – pour porter la bénédiction.
De même, ces chrétiens d'Asie à qui Pierre s'adresse, après les avoir décrits comme des « étrangers » ou des « exilés », il poursuit sa salutation en disant d'eux qu'ils ont été « choisis - élus - selon le plan de Dieu le Père, dans l'Esprit qui sanctifie, pour obéir à Jésus Christ et être purifiés par son sang » (1 P 1,2). Cette promesse de salut pour l'humanité que portaient Abraham et Sara, c'est au tour de ces chrétiens d'origine païenne de s'en faire les porteurs. À leur tour, ils sont appelés à devenir source de bénédiction. Mais cela signifie qu'ils doivent accepter le statut précaire du pèlerin en route vers une cité céleste.
     Non pas le pèlerin qui fuit le contact de la société humaine, mais bien celui qui réside dans un lieu de façon précaire - plutôt que temporaire -, sur le mode d'un étranger établi dans une cité sans pourtant pouvoir prétendre jouir de l'ensemble des droits civiques propres au citoyen. Un résidant se sachant porteur d'une différence et qui introduit une différence - une ouverture à une altérité - dans la cité.
     De plus, être un exilé n'est pas une tare, ni un défaut. C'est la condition constitutive de l'identité chrétienne. Si nous sommes partiellement déracinés, c'est aussi pour être greffés sur une nouvelle communauté, celle des pierres vivantes qui participent à la construction d'une cité céleste capable d'accueillir toute l'humanité (1P 2,5-6). Cette humanité parmi laquelle nous cheminons et que nous sommes appelés à aimer comme le Christ l'aima jusqu'à donner sa vie pour elle.
     C'est ici cette affirmation paradoxale logée au cœur  de l'Évangile : c'est sur la croix, dans cet homme que la société a choisi d'exiler définitivement, que Dieu se rend présent à l'humanité. Et c'est à partir de cet exil qu'il choisit de bâtir un refuge pour tous les êtres humains. Notre exil est la forme que prend notre participation à la rédemption du monde que Dieu est en train d'opérer et que nous anticipons déjà, par nos cultes et nos louanges, et par l'amour que nous portons à notre prochain, mais aussi par notre façon de nous rapporter à la société, non comme des citoyens nantis d'un titre de propriété, mais comme des étrangers en situation précaire. Et, à une telle condition, l'Écriture dans son entier attache une promesse : celle d'être au milieu de nos semblables, une « Maison habitée par l'Esprit », « une sainte communauté sacerdotale » (1P 2,5).
     En traduisant en un autre langage, Moltmann dirait que c’est une «révision de vie » désignant dans le hic et nunc le Dieu qui advient. C'est même la portée qu'il reconnaît aux « preuves de Dieu». C’est dire que le chrétien est le témoin de la Résurrection du Christ  dans un monde  dont il lui appartient de sanctifier les activités.
     Cependant, si l'Église, en tant que peuple de Dieu, est cette communauté à partir de laquelle Dieu entraîne l'humanité dans une dynamique de rédemption, qu'en est-il de sa réaction dans la société en situation de crise ?

3.  Vivre en chrétien : répondre à un appel et un engagement  

Le récit de reconstruction de la muraille de Jérusalem raconte un emballement. Les êtres humains s'emballent autour d'un projet de reconstruction, qui est un projet de société. Or, qu’est-ce que cela signifie pour cette société ?
     Avant de considérer le chapitre3 en détail, disons quelques mots sur ce que signifie pour nous l’édification de la muraille, de même que nous avons cherché, au livre d’Esdras, quel était le sens typique de la reconstruction du temple.
     C’est une haute vocation, pour le chrétien, de travailler à l’édification de l’Assemblée, d’apporter des matériaux à la maison de Dieu, et de bâtir sur le fondement qui est Christ (1 Cor. 3:10-16) ; mais il a encore un autre devoir, le relèvement des murailles de sa société.
     Les murailles sont à la fois une séparation d’avec les gens du dehors et une défense contre les attaques de l’ennemi. Elles entourent et enferment la cité et servent à la constituer comme ensemble. Elle forme ainsi une unité administrative, ayant ses lois, ses coutumes, son gouvernement propre, se suffisant à elle-même, séparée d’éléments étrangers, et garantie de tout mélange. À Jérusalem, les murailles enserraient en même temps le peuple de Dieu et défendaient le sanctuaire.
     Les murailles sont aussi, comme nous venons de le dire, un moyen de défense ; elles repoussent les assauts de l’ennemi, et servent à la sécurité des habitants de la ville et de ses citoyens. Si nous appliquons cette description aux circonstances actuelles, nous en voyons aisément l’importance. La cité est ruinée par notre faute, et devenue invisible aux yeux des hommes. Devons-nous l’abandonner à cet état de destruction ? En aucune manière. — Si nous avons l’intelligence d’un Néhémie, nous comprendrons qu’il est urgent de grouper ensemble les citoyens de la cité céleste, de travailler à leur unité visible, alors même que nous savons parfaitement que cette unité n’existe plus que dans les conseils de Dieu.
Si Néhémie avait voulu attendre que tous les habitants de Jérusalem dispersés dans la Perse, la Médie et la province de Babylone, eussent réintégré leur domicile, pour entreprendre la construction de la muraille, sa mission aurait été vaine et son activité sans emploi. Une fois la cité enclose, Dieu, comme nous le verrons, ne la laissa pas déserte, et son Esprit sut réveiller le zèle qui, en quelque faible mesure, vint combler le vide produit par les absents. — Nous comprendrons encore qu’en présence de l’assaut, livré par le monde sous la conduite de Satan, pour empêcher les fidèles désemparés de tenir ferme pour Christ, nous avons à rebâtir la muraille qui les préserve. Cette muraille c’est Christ, c’est Dieu, c’est sa Parole, la Parole du salut et de la louange (Zac. 2:5 ; Jér. 15:20 ; Ésaïe 60:18 ; 26:1), seules sécurités que nous ayons à offrir aux enfants de Dieu. — Nous comprendrons enfin que le devoir de chaque serviteur de Dieu est de séparer la famille de la foi, les concitoyens des saints, de tout mal, de toutes servitudes sous quelque forme qu’il se présente : individuel ou collectif, moral ou doctrinal, religieux, ou bien mondain, charnel et terrestre, afin que cette famille soit visible aux yeux du monde et puisse être reconnue de ce dernier.
     Face à la pauvreté chronique d’une population victime de différentes crises, de l’exploitation et de malversations, tant locales qu’étrangères, si l’Église agit en collaboration avec les composantes de la société civile, n’est-elle pas en droit de dénoncer l’ordre injuste qui empêche le peuple centrafricain de consolider son développement et le peuple de Dieu d’être véritablement « sel de la terre » et « lumière du monde » ? Faut-il se taire, sombrer dans l’indifférence, passer outre et poursuivre son chemin comme le prêtre et le lévite de la parabole du Bon Samaritain ? Ou a-t-on le devoir de se tenir en éveil, de se révolter, de s’indigner, comme Jésus  avec les vendeurs du temple ? (Mt 20,12) ?
     Néhémie se trouvait à Suse, à la cour de ce même Artaxerxès, roi de Perse, qui avait protégé Esdras, lorsqu’il remonta de Babylone à Jérusalem. C’est à Suse qu’il reçut de l’un de ses frères et de quelques hommes venus avec lui de Juda, des nouvelles concernant les «réchappés» domiciliés dans la «province» au-delà du fleuve (c’est-à-dire dans la terre d’Israël), avec des détails sur la condition misérable de Jérusalem. Ce qu’il apprend de la misère et de l’opprobre du peuple, des ruines de la ville aux murailles détruites, le remplit d’une affliction profonde. Après avoir été restauré, ce faible résidu était continuellement menacé de devenir la proie d’ennemis conjurés pour l’anéantir. Il n’avait encore, et cela par sa propre faute, rien établi de durable. Qu’avaient donc fait les hommes de Juda, depuis tant d’années écoulées ? Leur énergie, un instant réveillée pour se purifier du mal, manquait maintenant pour s’en garantir. Et qu’adviendrait-il ensuite ? Esdras avait pressenti que la reconstruction des murailles de Jérusalem devait être la suite nécessaire de l’édification du temple, si le peuple continuait à marcher dans l’esprit du réveil (Esdras 9:9) ; mais tel n’avait pas été le cas. De longues années s’étaient écoulées sans aucun événement qui marquât l’activité ou l’énergie ; rien, sinon la misère et l’opprobre grandissantes.
     Lorsqu’il entend ces choses, Néhémie,  comme tous les hommes de Dieu dans les jours de ruine, s’humilie profondément : «Je m’assis et je pleurai ; et je menai deuil plusieurs jours, et je jeûnai, et je priai le Dieu des cieux» (Ne 1.4) ; non pas toutefois comme Esdras, pour un péché positif, mais à cause de la misère que le peuple avait occasionnée par son manque de persévérance et de confiance en Dieu. Néhémie commence par reconnaître la fidélité de Dieu envers ceux qui lui obéissent, puis il confesse les péchés d’Israël contre Dieu, sans en exclure en aucune manière ses propres péchés et ceux de la maison de son père, et leur désobéissance commune à sa Parole (v. 5-7).
      Malgré l’opposition et les accusations de leurs ennemis, la muraille est construite et les ennemis réduits au silence. Le peuple, inspiré par Néhémie, donne les dîmes – qui, combinées, s’élèvent à beaucoup d’argent – du matériel et de la main d’œuvre, pour finir la muraille dans le délai record de 52 jours, et tout cela malgré l’opposition. Cet effort d’unité fut cependant de courte durée, parce que Jérusalem retombe dans l’apostasie lorsque Néhémie s’absente quelque temps. Il s’écoule 12 années avant qu’il ne revienne, découvrant les murs de la ville fortifiés, mais le peuple affaibli. Il décide d’enseigner au peuple la moralité et cela sans mâcher ses mots. « Je leur fis des réprimandes, et je les maudis ; j’en frappai quelques-uns, je leur arrachai les cheveux. » (Néhémie 13.25) Il rétablit le véritable culte, ce qui se fait par la prière ainsi qu’en exhortant le peuple à un réveil spirituel en lisant et en s’attachant à la parole de Dieu.
     Néhémie plaide alors la cause du peuple restauré (1.7-8): ils étaient maintenant serviteurs, de l’Éternel. Celui-ci les désavouerait-il ? Impossible. Lui aussi, Néhémie, était serviteur de l’Éternel. Comment Dieu n’écouterait-il pas ? Néhémie identifie le peuple avec lui-même dans le service, ayant la conscience d’avoir à continuer l’oeuvre ; il en a l’ardent désir, sachant être en communion avec la volonté de Dieu, du moment qu’Il a restauré ces réchappés de son peuple. Mais en même temps, et c’est ce que l’on trouve, au milieu de la ruine du peuple, chez tous les hommes de foi, Zorobabel, Esdras, Daniel et autres, Néhémie ne cherche pas à se soustraire au joug des nations, car ce serait ne pas tenir compte devant Dieu de l’infidélité du peuple, Il demande seulement à l’Éternel de lui faire «trouver miséricorde devant cet homme» (1. 11). C’est ainsi qu’il nomme le roi quand il parle à Dieu, car qu’est-il autre chose, en effet, pour le Souverain qui façonne le coeur des plus élevés et des plus puissants, de manière à leur faire accomplir ses desseins ? Quand il se trouve devant le roi, Néhémie change de langage et l’honore comme il convient (2:3), mais, devant Dieu, il donne honneur et puissance à Lui seul. Comme souligné dans le 1°chap. de 1 Pierre, Néhémie s’est ainsi considéré comme porteur de bénédictions de Dieu aux enfants d’Israël. 

4.     Vivre en chrétien : Donner l'exemple dans la vie de la cité

     En Néhémie, nous remarquons donc que le message du chrétien ne détourne pas les hommes de la construction du monde et ne les incite pas à se désintéresser du sort de leurs semblables : il leur faut au contraire un devoir  plus pressant.  Dit autrement : Tous les chrétiens doivent prendre conscience du rôle particulier et propre qui leur échoit dans la communauté sociale et politique : ils sont tenus à donner l’exemple en développant en eux le sens des responsabilités et du dévouement au bien commun. En s’engageant dans la vie politique et la vie de la cité, le chrétien vit sa mission de chrétien agissant dans le monde.  En effet, pour vivre en chrétiens,  les chrétiens doivent exprimer la vision anthropologique et la doctrine sociale de l’Église dans la vie publique, y compris en politique. Ainsi, le chrétien est appelé à promouvoir les valeurs de l’évangile dans toutes les dimensions de la vie quotidienne (sociales, économiques, politiques). Il contribue ainsi à respecter la dignité de l’être humain et à construire le bien commun. L’engagement du chrétien est une aide précieuse afin d’aider les hommes à être conduits à Dieu à travers le service de la société et du prochain. Bien  sûr, la politique n’est pas le tout de l’homme.  Les limites de la politique sont dictées par le service de l’homme. La politique ne peut pas donner le sens et le pourquoi ultimes de l’existence humaine.

Toutefois, tout chrétien devrait se sentir concerné par la vie de la cité. Chaque fois qu’il le peut, il est appelé à être citoyen actif en se gardant toujours de minimiser les résultats de son action. Dans les sociétés actuelles, les "lieux" où se joue le devenir des hommes se multiplient : on peut agir au niveau d’une entreprise, d’une région, d’une association, d’une commune, d’un quartier, d’un parti etc . Plus s’élargit le champ de l’action de la vie sociale, plus s’impose au chrétien l’exigence d’un engagement réfléchi.  En effet, c’est toute la vie quotidienne (travail, habitat, loisirs etc.) de chacun qui dépend des décisions des pouvoirs économiques, culturels, étatiques. Les choix d’activités sociales, économiques et politiques ont non seulement une portée immédiate mais aussi une portée à long terme, ils engagent les générations ultérieures.
     Car, sachons que dans la société romaine, les juifs, les esclaves, les femmes, les étrangers sont les marginaux. Et,  l’Église, peuple du Christ, est le lieu possible de leur dignité, de leur reconnaissance. C’est une société nouvelle où nul ne peut leur nier leurs droits: ils sont membres de la maison de Dieu.
     De ce constat tirons une conclusion. La dimension sociale de l’Évangile ne se réduit pas à l’action caritative et humanitaire. L’Évangile fait naître une Église qui est en elle-même un lieu d’intégration d’hommes et de femmes marginalisés dans la société. Ainsi on ne peut pas détacher la question de ce que l’Église fait de celle de ce que l’Église est.  La communauté chrétienne doit s’interroger à propos de la place des pauvres en son sein. Représente-t-elle encore aujourd’hui une alternative de reconnaissance et d’intégration? L’attention évangélique aux pauvres, suppose leur reconnaître la place pleine que Dieu leur a préparée dans son Église. L’action sociale, comme geste caritatif envers les plus démunis, peut maquiller un échec. Une Église peut avoir une action sociale extérieure efficace et utile mais maintenir en son sein les hiérarchies ayant cours dans la société. L’épître de Jacques (ch.2), exhorte à ne pas reproduire dans la place accordée dans la communauté chrétienne les ségrégations respectées dans la société. Où en sommes-nous réellement?
Prof. Jimi ZACKA
Exégète, Théologien



[1] J. MOI.TMANN, Théologie de l'espérance. Etudes sur les fondements et les conséquences d'une eschatologie chrétienne. Coll. Cogitatio Fidei, 50. Paris, Ed. du Cerf-Marne, 1970, p.22 _X \\ 434.
[2] Ibid
[3] Ibid
[4] Cf. Duquoc, Christian. Christianisme. Mémoire pour l'avenir. Paris : Cerf. 2000.
[5] Pour l'authenticité pétrinienne de cette épître, on se reportera aux introductions classiques, parmi lesquelles : Brown, Raymond E., Que sait-on du Nouveau Testament ? Paris : Bayard. [1997]    2000.