vendredi 1 août 2025

FOI CHRETIENNE ET DERIVES ESOTERIQUES DANS LES EGLISES AFRICAINES 2 Pi 2. 1-3. (Jimi ZACKA, PhD)

 « Or il y a eu aussi de faux prophètes parmi le peuple, comme aussi il y aura parmi vous de faux docteurs qui introduiront furtivement des sectes de perdition, reniant aussi le Maître qui les a achetés, faisant venir sur eux-mêmes une prompte destruction; et plusieurs suivront leurs excès: et à cause d’eux la voie de la vérité sera blasphémée; et, par cupidité, ils feront trafic de vous avec des paroles artificieuses; mais leur jugement, dès longtemps, ne demeure pas oisif, et leur destruction ne sommeille pas ». (2Pi 2:. 1-3)

Abstract


L’émergence de figures prophétiques non authentiques dans certaines Églises africaines participe à une infiltration progressive de pratiques ésotériques au sein du christianisme contemporain. Cette dynamique repose sur une distorsion des Écritures, une exaltation des révélations privées, et une instrumentalisation des besoins spirituels du peuple. À travers une approche théologique et pastorale, cet article interroge les mécanismes par lesquels ces figures dévoyées favorisent une religiosité ésotérisante, mettant en péril la centralité du Christ, l'autorité biblique et la communion ecclésiale.

Mots-clés : ésotérisme, foi chrétienne, occultisme, syncrétisme, Églises africaines, guérison, prophétisme, spiritualité, dérives religieuses, discernement.

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Introduction

En tant qu’analyste du paysage religieux en Afrique depuis quelques années, j’ai vu l’apparition d’un certain nombre de mouvements religieux d’importance qui prend dangereusement forme. Je dis d’importance, parce que la particularité de ces mouvements religieux est allusive à la mise en garde solennelle de 2 Pi 2.1-3 contre la montée des faux docteurs dans la communauté pétrinienne. En soulignant l'infiltration sournoise, les motivations cupides et les conséquences destructrices des enseignements déviants, ce verset biblique articule une théologie du jugement et de la vérité chrétienne.  C’est-à-dire que l’émergence de pratiques occultes ou ésotériques au sein de ces communautés chrétiennes soulève d’importantes questions théologiques.

Ces pratiques, fréquemment justifiées par une nouvelle théologie, atteignent un niveau de dérives préoccupant et mettent en question les principes bibliques de la foi chrétienne[1].  De la même façon, les Églises africaines, malgré leur rôle majeur dans l'essor du christianisme en Afrique, font face à l'infiltration de pratiques mystiques. Ces pratiques, souvent issues de cercles initiatiques, sont remaniées et proposées sous une apparence chrétienne.

Ma récente recherche sur les « églises naissantes », comme on les appelle parfois, s’est concentrée sur leur appropriation des technologies modernes des médias à des fins de prosélytisme pour imposer leurs dogmes dénués de tout message évangélique, mais empreints du mysticisme. De plus, mon intérêt est de comprendre comment l’étonnante croissance et l’influence de plus en plus forte de ces mouvements religieux   sont en train de modifier les enjeux du christianisme en Afrique. Paradoxalement, plusieurs dirigeants chrétiens ne condamnent pas ou ils dénoncent à mots couverts ces dérives, pourtant qui ne garantissent pas le salut des âmes.

            Cette étude est à la base de ma manière d'analyser et d'explorer les conséquences profondes de ce phénomène, avec une perspective plus ciblée. Car, cette préoccupation soulève d'importantes interrogations dans les domaines théologique, ecclésiologique et éthique, comme illustré en 2 Pierre 2:1-3. En effet, je vais tenter de répondre à deux questions :  Comment la foi chrétienne interagit-elle avec les représentations spirituelles ésotériques? Quelle réponse l’Église africaine peut-elle apporter à l’ésotérisme rampant dans ses rangs?

1.    Faux prophètes et faux docteurs : une même menace dans la perspective de 2 Pierre 2,1-3

1.1.             Héritage des faux prophètes dans la tradition biblique

Tout au long de l'histoire biblique, la problématique des faux prophètes induisant les gens en erreur, est un motif récurrent. Dans l'Ancien Testament, les faux prophètes sont sévèrement critiqués, car ils sont considérés comme semant la confusion spirituelle. Le Nouveau Testament reprend cette idée, mais en mettant l'accent sur les faux enseignants. Le passage de 2 Pierre 2,1-3 nous met en garde contre les dangers de mauvaises doctrines qui peuvent surgir au sein même de la communauté chrétienne[2]. Ce texte fait le lien entre l'époque des prophètes dans l'Ancien Testament et l'ère de l'enseignement des apôtres. Il nous rappelle que même après la venue du Christ, les erreurs spirituelles ne disparaissent pas, mais prennent de nouvelles formes.

Dans l’Ancien Testament, les faux prophètes sont fréquemment dénoncés comme ceux qui parlent au nom de Dieu sans avoir été envoyés (Jérémie 23,16-21 ; Ézéchiel 13,1-7). Ils prêchent une paix illusoire et séduisent le peuple par des visions mensongères. Leur caractéristique principale est l’imposture spirituelle : ils manipulent la parole de Dieu à des fins personnelles ou politiques. Cette critique s’inscrit dans une lutte pour la fidélité à l’Alliance. Le faux prophète représente une déviation dangereuse de la vérité révélée, introduisant le mensonge religieux au cœur même du peuple de Dieu.

1.2.             Pierre 2 : 1-3 : Un transfert typologique    

Dans le passage de 2 Pierre 2,1-3, l'auteur recourt à un transfert typologique en établissant une correspondance entre les faux prophètes d'Israël et les faux enseignants au sein de la communauté chrétienne. La formule introductive, qui stipule que « il y eut aussi parmi le peuple de faux prophètes, et il y aura de même parmi vous de faux docteurs » (2 P 2,1), instaure un principe de permanence historique : la dynamique de l'égarement spirituel persiste à travers les alliances, se manifestant sous des modalités contemporaines. Bien que les faux enseignants ne reproduisent pas nécessairement la fonction prophétique traditionnelle, ils assument une responsabilité pédagogique au sein de l'Église, ce qui confère à leur influence une ampleur doctrinale potentiellement destructrice[3]. Les attributs qui leur sont conférés dans 2 Pierre 2,1-3 mettent en évidence leur caractère fallacieux : ils « introduiront subrepticement des opinions divergentes pernicieuses », « nieront le seigneur qui les a acquis », et seront motivés par la cupidité et la tromperie. Ces caractéristiques évoquent non seulement les prophètes mensongers des temps anciens, mais également les descriptions pauliniennes de la tromperie eschatologique (cf. 2 Thessaloniciens 2,3).

Les faux enseignants décrits dans 2 Pierre ne sont pas simplement des hérétiques extérieurs à la communauté : ils en sont issus et y agissent avec astuce[4]. Cela rend leur identification plus complexe et leur influence plus pernicieuse. Le texte met en évidence la responsabilité éthique et spirituelle de l'enseignement, qui devient un élément central dans la structuration des Églises.

2 Pi 2 : 1-3 invite ainsi à une vigilance constante : l'Église, bien qu'établie sur un fondement apostolique, demeure susceptible aux corruptions doctrinales internes. Il est impératif pour la communauté de foi d'évaluer les enseignements, non seulement en fonction de leur contenu théologique, mais également en fonction des conséquences morales qu'ils engendrent. La dénonciation des faux enseignants rappelle que la vérité chrétienne ne se limite pas à une question de contenu, mais englobe également une dimension éthique et une fidélité au Christ. Les « doctrines de perdition » évoquées dans le texte ne sont pas dénuées de conséquences ; elles ont un impact existentiel, conduisant à la ruine spirituelle ceux qui s'y abandonnent. En établissant une continuité entre les faux prophètes de l'Ancienne Alliance et les faux enseignants du Nouveau Testament, 2 Pierre 2,1-3 alerte l'Église sur la persistance de la tromperie religieuse sous des formes renouvelées[5]. Ce passage propose une interprétation théologique de l'histoire de la déception, ancrée dans une perspective eschatologique et ecclésiale. Il en ressort une nécessité de discernement spirituel, de fidélité à la saine doctrine et de vigilance communautaire, éléments essentiels à la vitalité de toute Église fidèle au Christ.

En somme, l'infiltration de pratiques mystiques dans les communautés chrétiennes africaines s'apparente souvent à une dangereuse dérive, unissant le sacré et le profane. Pourtant, ce courant souterrain témoigne d'une quête spirituelle authentique, un désir ardent que l'Église doit guider vers une foi enracinée dans les Écritures. La solution n'est pas de renier l'héritage africain, mais de le transformer, de l'élever, en le nourrissant d'une proclamation sincère et pure du message de salut.

2.    Les faux « prophètes » africains comme continuité des faux prophètes bibliques

Compte tenu de ce qui précède, il apparaît simpliste de supposer que les pratiques ésotériques évoluent invariablement en dehors des Églises aujourd’hui. Dans bien des cas, elles s’infiltrent à l’intérieur même des communautés chrétiennes, parfois sans que les fidèles en aient pleinement conscience. Il serait difficile de ne pas souligner que nos Églises sont aujourd’hui confrontées à une pluralité d'expressions religieuses marquées par un syncrétisme spirituel croissant. Au cœur de ce paysage ténébreux, une figure revient de manière récurrente : celle du « prophète » contemporain, parfois autoproclamé, dont les discours et pratiques tendent à détourner les fidèles de la foi chrétienne biblique. Ces figures, souvent qualifiées de « faux prophètes », alimentent une spiritualité ésotérique, caractérisée par la recherche de révélations secrètes, de pouvoirs mystiques, et de rituels cachés.

2.1.            Formes contemporaines de l’occultisme chrétien

Dans le contexte actuel, marqué par une diversité de systèmes de croyances et une quête généralisée de sens de vie, les pratiques ésotériques connaissent un essor significatif. Un nombre croissant d'individus, y compris au sein des Églises traditionnelles, se tourne vers des voies associant obscurité, puissance, savoirs occultes et divulgations privilégiées pour répondre à leurs préoccupations fondamentales. Par exemple, certaines congrégations chrétiennes incorporent, parfois de manière inconsciente, ou du moins acceptent, des composantes qui s'apparentent davantage à l'ésotérisme qu'aux principes doctrinaux bibliques. Ce constat invite à un sérieux examen. Il ne s’agit pas de juger hâtivement, mais de discerner ce qui, dans ces pratiques, peut entrer en contradiction avec l’Évangile. Et l’on s’interroge : Comment reconnaître les spécificités de la foi chrétienne dans ce contexte ? Comment comprendre les mécanismes par lesquels l’ésotérisme séduit, gagne du terrain et s’intègre parfois dans les expressions religieuses chrétiennes ?

            En définitive, il s’agit de poser un regard lucide sur ces réalités : en identifiant ce qu’est l’ésotérisme, en le confrontant à l’enseignement biblique, et en explorant les dynamiques par lesquelles il influence aujourd’hui certains milieux chrétiens. Car, le mélange d'idées spirituelles obscures et du christianisme sévissant dans la plupart des Églises africaines, n’est pas juste un détail sans importance ; cela affecte profondément l'essence de la croyance chrétienne. Ce qui est remis en question, c'est la façon dont on se connecte à Dieu : est-ce une relation de confiance ou une tentative de contrôle spirituel ? Est-ce une vérité révélée en Jésus ou des secrets à découvrir ? Est-ce le chemin du sacrifice ou la quête de pouvoir spirituel ? Comment peut-on les identifier et quel est leur mode opératoire ?

2.2.           Spiritualités personnalisées et rites mixtes

        Aujourd'hui, dans les milieux chrétiens africains, le regain d'intérêt pour le mélange des genres religieux est perceptible. Le syncrétisme, cette fusion d'idées et de pratiques venues d'autres horizons spirituels variés, refait surface. Parallèlement, l'ésotérisme, cette exploration de connaissances spirituelles cachées ou de facultés mystiques, s'insinue discrètement dans certaines communautés évangéliques du continent. On assiste ainsi à l'émergence des orateurs religieux qui cherchent à captiver les foules et à orchestrer des prodiges[6]. L’émergence des prédicateurs qui apparaissent comme des messies attire beaucoup de gens, surtout des jeunes, qui sont à la recherche de travail, qui vivent dans la pauvreté, qui sont malades, qui pensent être victimes de sorts, ou qui traversent des difficultés de toutes sortes. Ils prétendent avoir des solutions miracles à toutes sortes de problèmes.  En effet, dans ces groupes dits chrétiens, les prédicateurs se livrent souvent à des pratiques ésotériques comme la vision, la numérologie, les onctions magico-protectrices, les « eaux bénies » vendues, les rituels de délivrance imitant les exorcismes païens, ou encore l’interprétation mystique des rêves qui relève davantage de la divination que du discernement biblique.

2.3. La manipulation des Écritures : fondement ésotérique du faux prophétisme

Une autre stratégie pour ces faux prophètes, c’est qu’ils utilisent les textes bibliques en dehors de leur contexte, à des fins de légitimation personnelle. Ils recourent à des interprétations symboliques, allégoriques ou numérologiques pour en faire un « sens mystique » supposé réservé à l'élite spirituelle. Cette lecture rappelle les méthodes hermétiques et gnostiques[7], où la vérité ne serait accessible qu'à ceux qui possèdent une clé spirituelle ou ésotérique. Or, l’Écriture s’auto-interprète et appelle à une lecture communautaire, éclairée par l’Esprit et guidée par l’ensemble du canon (2 Tim 3,16 ; Luc 24,27). Un autre trait distinctif du prophétisme dévoyé est l’absolutisation des révélations personnelles au détriment de la Parole écrite. L’autorité du faux prophète repose alors sur des « visions », « songes » ou « paroles » prétendument reçues directement de Dieu, échappant à toute évaluation ecclésiale ou biblique. Cette logique favorise l’arbitraire spirituel et rompt avec l’appel paulinien à éprouver les prophéties (1 Th 5,20-21). Ce type de révélation devient une gnose moderne, détachée de la révélation publique en Jésus-Christ (Hébreux 1,1-2).

Ainsi, un nombre significatif de ces orateurs spirituels mettent l'accent sur des notions mystiques tout en minimisant les aspects historiques, le rôle du Christ et la signification de l'organisation de l’Église dans le récit. Ils se concentrent sur la quête des pouvoirs pour acquérir des méthodes d'exorcisme comparables à des cérémonies païennes, ou encore pour interpréter des visions qui s’apparente davantage à la divination que de l'interprétation biblique.

Par exemple, dans les interprétations mystiques, le sens littéral est fréquemment subordonné à une signification symbolique ou allégorique. À titre d'illustration, le passage de la mer Rouge (Ex 14) est appréhendé comme le franchissement des « eaux de la sorcellerie », ou encore comme une délivrance spirituelle d'une attaque sorcellaire. On voit aussi que des passages bibliques comme Jérémie 29 :11 ou Psaumes 91 sont systématiquement utilisés comme oracles personnels. La Bible devient ainsi un livre de révélations ésotériques, avec une promesse particulière pour chaque fidèle, souvent révélée par un pasteur ou un prophète spécial. Cette lecture mystique tend ainsi à évacuer le contexte historique, littéraire et théologique du texte. Elle réduit la richesse du message biblique à une série de clés magiques, de formules spirituelles ou de signes prophétiques, ce qui peut dériver vers une forme de superstition religieuse. En définitive, en privilégiant l’interprétation personnelle et charismatique du « prophète », la Bible devient un instrument au service de figures d’autorité. Cela peut ouvrir la porte à des abus de pouvoir, à des prédictions arbitraires et à des dérives sectaires.

La lecture mystique de la Bible dans ces cercles pernicieux révèle à la fois une soif spirituelle profonde et un risque d’altération du message biblique. Si elle peut témoigner d’une appropriation vivante de la Parole de Dieu, elle exige en retour un effort de discernement, de formation théologique et de recentrage christologique. Une Église fidèle est une Église qui lit les Écritures non pour y chercher des secrets, mais pour y rencontrer le Christ vivant.

3.    Prophétisme et ésotérisme dans l’imaginaire chrétien africain 

Il convient de rappeler que le prophétisme occupe une place grandissante dans de nombreuses Églises africaines contemporaines[8]. Il répond à une attente forte de direction spirituelle, de révélation divine immédiate et de résolution des problèmes existentiels. Toutefois, cette dynamique n’est pas exempte de dérives. Une lecture critique et théologique du phénomène révèle des formes préoccupantes de déviation, notamment vers des expressions ésotériques de la foi chrétienne.

3.1.        Le déclin des structures traditionnelles d’autorité

La figure du prophète tend à supplanter les formes traditionnelles de ministère, en particulier celui de l’enseignement fondé sur les Écritures. Le discours prophétique prend souvent la forme de déclarations autoritaires, fondées non sur l’exégèse du texte biblique, mais sur des intuitions personnelles, des visions nocturnes, ou des « paroles de connaissance ». Ce déplacement de l’autorité entraîne une transformation de la perception de la révélation divine.

Historiquement, l’autorité spirituelle en Afrique était souvent détenue par des institutions religieuses établies, telles que les églises catholiques et protestantes héritées de la colonisation. Ces structures, bien organisées et hiérarchisées, jouaient un rôle central dans la vie des communautés, non seulement sur le plan spirituel, mais aussi dans l’éducation, la santé et le développement social. Cependant, ces institutions font face à une crise de légitimité, notamment en raison de leur perception comme étant trop éloignées des réalités locales, voire comme des reliques de l’époque coloniale. Les fidèles, en quête de réponses plus adaptées à leurs besoins spirituels et matériels, se tournent de plus en plus vers des formes de religiosité plus dynamiques et personnalisées.

Une des caractéristiques majeures de cette reconfiguration est l’ascension de leaders religieux charismatiques, souvent à la tête d’églises indépendantes ou pentecôtistes. Ces figures, comme le pasteur nigérian TB Joshua ou la prophétesse sud-africaine Rebecca Malope, captent l’attention des fidèles par leur capacité à incarner une spiritualité accessible et pragmatique. Ils se présentent comme des médiateurs directs entre Dieu et les fidèles, offrant des solutions concrètes aux problèmes quotidiens, qu’ils soient spirituels, financiers ou de santé. Leur autorité repose moins sur une formation théologique traditionnelle que sur leur charisme, leur capacité à mobiliser des foules et à démontrer des « pouvoirs spirituels » (guérisons, prophéties, etc.).

Cette reconfiguration de l’autorité spirituelle pose des défis majeurs pour les églises africaines. D’une part, elle témoigne d’une vitalité et d’une adaptabilité remarquables, permettant à la foi de rester pertinente dans un monde en mutation. D’autre part, elle soulève des questions sur la crédibilité, la transparence et la responsabilité de ces nouveaux leaders religieux. Les églises traditionnelles, quant à elles, doivent trouver des moyens de se réinventer pour rester en phase avec les attentes des fidèles.

  En conclusion, la reconfiguration de l’autorité spirituelle dans les églises africaines reflète les transformations profondes que traverse le continent. Elle illustre la capacité des Africains à réinterpréter et à réinventer leur foi dans un contexte de changement rapide. Cependant, elle appelle également à une réflexion critique sur les enjeux de pouvoir, de légitimité et d’éthique qui accompagnent cette évolution.

3.2.           De la révélation à la manipulation spirituelle 

Cependant, ces dernières années, une tendance inquiétante a émergé : la transition de la révélation spirituelle, censée guider et éclairer les fidèles, vers des pratiques de manipulation spirituelle. Ce phénomène soulève des questions profondes sur l’éthique, la foi et le pouvoir dans le contexte religieux africain. Ce changement se traduit par une forme de soumission spirituelle. Au lieu d'explorer les textes bibliques pour comprendre le dessein de Dieu, les chrétiens comptent sur le « prophète » pour interpréter l'avenir ou révéler la signification secrète des choses. Cette façon de faire engendre une sorte de pouvoir charismatique, où l'influence du « guide spirituel » remplace l'inspiration divine, et où les concepts de la foi chrétienne, de regret et de transformation personnelle sont relégués au second plan, au profit d'un langage puissant qui consiste à affirmer, annoncer et ordonner.

Vu l’ampleur de cette dérive en RDC et afin d’éviter  un colloque a été organisé à Kinshasa le 11 juillet 2025 pour exhorter les serviteurs de Dieu  à protéger l’Église contre « l’infiltration sacerdotale » caractérisée par des enseignements déviants et un relâchement éthique[9]. Car, « L’infiltration est entrée dans le sacerdoce parce que les enfants de Dieu ne sont pas assez enseignés, parce que les fidèles pensent qu’il faut plus de messages à caractère de « révélation » Mais toute révélation qui n’est pas testée par la Parole et la saine doctrine devient dangereuse pour le peuple de Dieu », a déclaré l’apôtre Sylvain Otaka, l’un des orateurs. « Les infiltrés sont dangereux pour l’Eglise et le sacerdoce, car ce sont des agents de déstabilisation et d’affaiblissement du ministère », a-t-il ajouté.

De son côté, Dr Maurice Francklin Biduaya, un autre intervenant, a parlé du rôle de l’Esprit saint comme « lampe-témoin » pour interpeller la conscience des serviteurs de Dieu, exhortant ces derniers à garder cette lampe allumée pour ne pas travailler en mode « force d’inertie ». « Beaucoup de femmes et d’hommes de Dieu de ce temps ont perdu la force de la relation personnelle avec Dieu parce qu’ils se sont débranchés de la source de leur de leur force spirituelle, qui est d’écouter la voix du Saint-Esprit », a-t-il dit, exploitant le sous-thème « Garde ton cœur », avant d’ajouter : « si tu étends les dimensions de ton cœur, Dieu étendra les dimensions de tes bénédictions ».
Enfin, l’apôtre Georges Buabua, organisateur de l’événement, a appelé les participants à une remise en question personnelle en se posant la question de l’inspiration : « qui est-ce qui m’inspire ? [10]». Car, selon lui, « Dans notre ministère, dans nos discours et dans notre agir au quotidien, nous devons nous connecter à la bonne source d’inspiration. Nous devons nous poser la question de savoir d’où nous tirons tout ce que nous enseignons, et ce que nous avons comme pratique dans l’Eglise aujourd’hui[11] », a-t-il  déclaré. « La Bible est la base de toute révélation, c’est pourquoi elle doit constituer le point de départ et d’arrivée du ministère chrétien », a-t-il dit avec raison, avant de conclure en rappelant aux participants l’importance d’être renouvelés en se laissant toucher par l’Esprit de Dieu.


          En d’autres termes,
la révélation spirituelle est souvent considérée comme une expérience divine, un moment où Dieu ou une force supérieure communique un message, une directive ou une vérité à un individu ou à une communauté. Or, dans ces églises connotées d’ésotérisme, cette révélation est souvent associée à des prophètes, pasteurs ou autres responsables religieux qui se présentent comme des intermédiaires entre le divin et les fidèles. Ces révélations peuvent prendre la forme de prédictions, de guérisons miraculeuses ou de messages censés apporter des réponses aux problèmes quotidiens.

Historiquement, notons-le, la révélation spirituelle a joué un rôle crucial dans la résilience des communautés africaines, notamment pendant les périodes de colonisation et de post-indépendance, où elle a servi de source d’espoir et de résistance. Cependant, cette notion de révélation est aujourd’hui détournée, comme souligné ci-haut, à des fins moins nobles.

4.   L’ésotérisme ecclésial comme défi théologique : repenser la pastorale dans une perspective d’authenticité

            L’ésotérisme ecclésial désigne toute pratique ou discours théologique réservé à une élite ecclésiastique, souvent détaché du vécu communautaire et inaccessible aux fidèles. Ainsi, ces figures charismatiques se servent fréquemment de leur ascendant et de leur prestige spirituel pour guider, diriger, voire manipuler leurs disciples. Ces cas révèlent une hybridation spirituelle où l'occultisme, bien que souvent condamné par les doctrines officielles du christianisme, est intégré de manière implicite dans le vécu religieux des communautés. En conséquence, dans une époque marquée par l’émotionnel, l’image et l’expérience, beaucoup sont attirés par les manifestations extraordinaires, les révélations personnelles, les « prophéties » venues de nulle part. Ce goût du mystérieux, s’il n’est pas éclairé par la Parole de Dieu, peut facilement ouvrir la porte à l’ésotérisme. La conséquence pratique de cette évolution a pour effet de créer un besoin spirituel chez les gens. Au lieu de chercher par eux-mêmes dans la Bible pour comprendre ce que Dieu veut, ils préfèrent que le « prophète » leur explique l'avenir ou leur donne une interprétation secrète des choses qui arrivent. Cette façon de faire favorise une sorte de pouvoir charismatique, où le « prophète » se met entre le chrétien et l'Esprit Saint. Du coup, des notions importantes comme la foi, le repentir ou la transformation personnelle passent au second plan, remplacées par des paroles censées avoir un effet magique : affirmer, annoncer, ordonner.

4.1. Discerner et résister : une responsabilité pour l’Église

Face à ce phénomène, il est essentiel de promouvoir une spiritualité saine, éthique et responsable. Le rôle des responsables d’Église, des pasteurs, des enseignants et de chaque croyant est plus que jamais crucial. Il ne s’agit pas de tomber dans la peur ni dans l’accusation facile, mais de retrouver le sens d’un discernement spirituel solide, enraciné dans les Écritures. C’est dans cette optique que 2 Pi 2 :1-3 invite les chrétiens à un discernement doctrinal, une fidélité morale et une confiance eschatologique dans le jugement de Dieu. En dévoilant les rouages des discours trompeurs, l’apôtre Pierre appelle l’Église à rester ferme dans la vérité et vigilante face à l’exploitation spirituelle. En effet, toute révélation ou pratique doit être mesurée à la lumière de la Parole (2 Timothée 3,16-17). Rien ne doit être au-dessus de ce que Dieu a révélé dans l’Écriture. L’Église doit équiper ses membres à reconnaître ce qui vient de Dieu et ce qui en détourne, selon 1 Jean 4,1 : « N’ajoutez pas foi à tout esprit… ».

Si, dans bien des approches ésotériques, on avance par mérite, par degrés, ou par des pratiques qui donnent accès à un « niveau supérieur ». L’Évangile, lui, proclame un salut offert gratuitement, non mérité, reçu par la foi seule (Éphésiens 2,8-9). Il ne s’agit pas d’en faire plus, mais de faire confiance. De même, la véritable foi ne peut être dissociée d’une éthique conforme à l’Évangile. Une foi qui autorise ou excuse la dissolution morale est une négation de la seigneurie du Christ.

Car, il importe de rappeler que l’expression « la voie de la vérité » (δς τς ληθείας) est une désignation classique du christianisme primitif (cf. Actes 9.2 ; 19.9). Sa calomnie (βλασφημηθήσεται) à 2 Pi 2. 1-3, suggère que les scandales engendrés par ces comportements discréditent l’Évangile lui-même. Ainsi, les faux docteurs ne nuisent pas seulement à leur propre salut, mais entachent le témoignage collectif de l’Église[12].

4.2. Une foi à préserver, une vigilance à cultiver

Le mélange entre ésotérisme et christianisme n’est pas un simple problème secondaire : il touche au cœur de ce qu’est la foi chrétienne. Ce qui est en jeu, c’est la nature même du rapport à Dieu : relation confiante ou manipulation spirituelle ? Révélation en Christ ou mystères cachés à percer ? Chemin de la croix ou recherche de puissance spirituelle ? L’enjeu est pastoral, théologique et spirituel. Et c’est dans la redécouverte joyeuse de l’Évangile, dans la simplicité d’une vie en Christ, que les Églises pourront retrouver leur force et résister aux séductions du mystère qui éclipse la vérité.

 Pour cela, les fidèles doivent être informés des signes de manipulation spirituelle et encouragés à exercer un esprit critique vis-à-vis des messages et des pratiques chrétiennes empreintes du mysticisme. Ainsi, une théologie du prophétisme véritable ne peut se passer d’une double fidélité : fidélité au kerygma biblique (le Christ crucifié et ressuscité), et fidélité à l’Église comme lieu de discernement inspiré par l’Esprit[13].

Redonner à la Parole de Dieu sa centralité, affermir les pratiques communautaires de lecture et d’interprétation bibliques, et former les chrétiens à une spiritualité sobre, sont autant de chantiers indispensables pour préserver l’intégrité de la foi chrétienne face aux séductions d’un prophétisme ésotérisé.

Conclusion

L’ésotérisme ecclésial constitue un défi théologique et pastoral majeur pour les églises africaines. En repensant la pastorale dans une perspective d’authenticité, il est possible de promouvoir une foi incarnée, inclusive et profondément enracinée dans le contexte local. Cela nécessite une théologie contextualisée, une pédagogie inclusive, une liturgie participative et un accompagnement spirituel holistique. En relevant ce défi, les églises africaines peuvent offrir une réponse pertinente et authentique aux besoins spirituels de leurs communautés, tout en restant fidèles à l’Évangile.

En réponse à ces égarements, une réflexion théologique et ecclésiologique devient impérative. L'appel paulinien à « examiner toutes choses » (1 Th 5,21) encourage les communautés ecclésiales à élaborer un modèle de jugement communautaire, basé sur la primauté du Christ et la validité des Écritures. Une théologie du don prophétique ancrée dans la Révélation biblique doit admettre la potentialité d'un service prophétique sans succomber à l'opposition à la raison ou à une interprétation purement personnelle. Cette évaluation nécessite également une instruction des responsables et une attention mutuelle, dans le but de la construction du corps du Christ (Éph 4,11-14).

Ainsi, pour mettre terme à cette prolifération de prophétisme ésotérique, l’Église est appelée à réaffirmer la centralité de la révélation biblique, la suffisance du Christ[14], et la communion ecclésiale comme lieu de discernement. Le ministère prophétique demeure une réalité biblique (Éph 4,11), mais doit être exercé dans la soumission à la Parole et au service de l’édification (1 Cor 14,3). Il est urgent de former les fidèles à un discernement théologique critique, et de réconcilier foi populaire et foi biblique.

                                                                                                            Jimi Zacka, PhD

Bibliographie

ACP/CL  https://acp.cd/nation/religion-les-pasteurs-de-kinshasa-exhortes-a-se-mefier-de-linfiltration-sacerdotale/ consulté le 25 Juillet 2025.

Barth, Karl,  Dogmatique, tome I/2, Genève : Labor et Fides, 1957

Bruce,F.F. the Spreading Flame: The Rise and Progress of Christianity from Its First Beginnings to Eighth Century, Eerdmans, 1958.

 

Dubois, D.,  Les Gnostiques, Paris : PUF, 1996Grudem, W. The Gift of Prophecy in the New Testament and Today, Wheaton: Crossway, 2000

Wall, R.W. “False Teachers and the End-Time Crisis: Interpretation of 2 Peter 2”, Journal of Biblical Literature 108.1 (1989): 73–84.



[1] Voir Wayne Grudem, The Gift of Prophecy in the New Testament and Today, Wheaton: Crossway, 2000, p. 102-107.

[2] Pierre ne nomme pas ces faux docteurs, mais ses commentaires en 2 Pierre 2:1–3 montrent clairement qu’ils étaient autrefois des chrétiens professants qui ont depuis abandonné la foi. Pierre les décrit comme introduisant des hérésies destructrices, reniant le Maître qui, selon eux, les a « rachetés », tout en attirant un grand nombre de disciples qui blasphèment le Seigneur. La fausse doctrine conduit inévitablement à une conduite pécheresse. À cause de leur apostasie, le jugement de Dieu sur eux est certain.

[3] Robert W. Wall, “False Teachers and the End-Time Crisis: Interpretation of 2 Peter 2”, Journal of Biblical Literature 108.1 (1989): 73–84.

[4] Selon, l’apôtre Pierre, l’ennemi se sert avec ruse de faux docteurs pour falsifier la Parole de Dieu. Il mêle insidieusement l’erreur avec la vérité, et séduit ainsi les âmes fragiles

[5] Bruce, F. F. the Spreading Flame: The Rise and Progress of Christianity from Its First Beginnings to Eighth Century, Eerdmans, 1958.

[6] Ces prédicateurs sont issus essentiellement des ministères pentecôtistes populaires dédiés à la délivrance qui fleurissent dans la plupart des pays africains. Ces mouvements ont tendance à condamner violemment les autres tendances religieuses (en compétition), en particulier, les religions africaines traditionnelles.

[7] Sur la résurgence de logiques gnostiques dans les courants spirituels contemporains, voir Jean-Daniel Dubois, Les Gnostiques, Paris : PUF, 1996, p. 123-145.

[8] Voir Jean-Claude Larchet, La dérive charismatique, Paris : Cerf, 2012, p. 75-92. L’auteur met en garde contre les abus spirituels fondés sur des prétentions prophétiques non vérifiables.

[10] Ibid

[11] Ibid

     [12] Jean-Noël Aletti, « L'épître de Pierre », in Initiation à l’étude de la Bible, Seuil, 1981.

[13] Cf. 1 Thessaloniciens 5,20-21 : « Ne méprisez pas les prophéties. Mais examinez toutes choses ; retenez ce qui est bon ». Voir également 1 Corinthiens 14,29 : « Que deux ou trois prophètes parlent, et que les autres jugent ».

[14] Cf. Hébreux 1,1-2 : « Après avoir autrefois, à plusieurs reprises et de plusieurs manières, parlé à nos pères par les prophètes, Dieu, dans ces derniers temps, nous a parlé par le Fils… » Voir aussi Karl Barth, Dogmatique, tome I/2, Genève : Labor et Fides, 1957, p. 70-89, sur la centralité christologique de la révélation.

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