Article publié dans la Revue Foi&Vie, N¨2026/1 Juin, sous le titre :" « Terre africaine, terre sacrée : Genèse 2,15 face aux traditions africaines » pp32-34
Introduction
De nombreux chercheurs africains s’engagent aujourd’hui dans une relecture critique des textes sacrés à la lumière des traditions africaines. Cela vise à créer un cadre dynamique pour trouver des solutions appropriées aux différentes crises. Par exemple, on pourrait penser que le christianisme et les traditions africaines s'opposent, mais finalement s'unissent autour d'un objectif partagé : réévaluer le caractère sacré de la terre. Cela signifie, en d'autres termes, que la tradition africaine ne limite pas la terre qu’à une incarnation physique ou matérielle, mais conçue comme un espace habité de mémoire, de sacralité et de responsabilité écologique. Lieu de transmission des savoirs, mais aussi lieu de rencontre, d’échanges entre les vivants et les esprits ou divinités.
En fait, la terre incarne une dimension spirituelle de l’identité collective. Cette vision, bien qu’elle n’y ait aucune approche identique, offre une contribution précieuse à la théologie, notamment en éclairant les enjeux d’une écologie enracinée dans un contexte biblique. En d’autres termes, la terre, considérée comme « sacrée » devient un espace de révélation, de souvenir eschatologique et de présence spirituelle. Cette conception revêt une interprétation où la terre est à la fois un don divin, un témoin de l'histoire et un intermédiaire du sacré. La sacralité de la terre ne résulte pas d’une désignation humaine, mais de la présence qui s’y manifeste, une trace laissée par l’histoire, une parole qui en sorte encore. Cette logique rejoint la théologie biblique de la mémoire ou des lieux ne sont pas seulement des endroits mais des terres sacralisées, rappelant la présence divine.
Du coup, reconnaître que la terre a une mémoire, une dignité, une sacralité, c’est accepter de s’effacer pour laisser parler ce qu’elle porte en elle. C’est aussi refuser la logique de l’appropriation pour se revêtir de la responsabilité. Alors, comment concilier les savoirs ancestraux et les principes bibliques dans une théologie de la terre adaptée aux réalités africaines ? Cette question permet d’élaborer une réflexion capable de faciliter l’identification de nouvelles perspectives.
Car, revaloriser la sacralité de la terre, c’est contribuer à une écologie intégrale, dans l’esprit d’une foi incarnée, respectueuse de la Création et attentive aux voix des ancêtres qui ont précédé l’homme africain. C’est dans cette dynamique que s’inscrit ma réflexion visant à approfondir cette relation unique avec la « Terre africaine ».
L’article propose donc une étude comparative de Gn 2:15, un texte fondamental de l’écologie biblique, et des concepts africains de la « terre sacrée » pour montrer comment ces deux sources peuvent être intégrées dans une éthique écologique complète. En effet, elles se structurent autour de deux axes.
1. La sacralité de la « Terre africaine », espace des spiritualités.
Premièrement, à l'opposé de la perspective occidentale contemporaine qui a tendance à voir la terre comme une simple source à exploiter, les traditions africaines la voient comme une mère nourricière, une matrice investie d'une force spirituelle et éthique. C’est pourquoi, dans de nombreuses cultures africaines, y compris la mienne, il est de coutume, chaque fois qu’une bouteille d’eau ou toute autre boisson est ouverte en public ou en privé, de verser les premières gouttes à terre. Ce geste, bien plus qu’une offrande aux ancêtres, constitue une véritable liturgie, un acte de vénération envers la Terre elle-même, accompagné d’une prière de respect ou de reconnaissance : « Mère terre, voici ce que je vais consommer. Prends ta part et partage avec tous les esprits ».
Cette pratique trouve aussi sa place dans l’ouverture des cérémonies traditionnelles, qu’elles soient religieuses, politiques ou culturelles, où un hommage est rendu aux mânes des ancêtres. L’omission du rituel par le prêtre est perçue comme un affront aux ancêtres, compromettant ainsi l’acceptation des offrandes et des prières. Dans un tel cas, la cérémonie est reprise afin de rétablir le lien spirituel et assurer l’harmonie entre le monde visible et invisible. Kabasele Lumbala l’a si bien décrit en ces termes :
La vénération des ancêtres se situe aux temps forts de la vie de la communauté, temps forts dictés par une maladie, un événement insolite, la réussite dans une entreprise, la veille d’un long voyage, un rêve où un ancêtre serait venu interpeller les vivants terrestres contre l’oubli, etc. La vénération des ancêtres consiste en l’offrande d’une volaille ou d’un animal de la basse-cour, offrande présidée par l’aîné du groupe, autour duquel tous se rassemblent pour invoquer les ancêtres, pour les remercier, leur demander secours, ou simplement se retremper dans leur mémoire. Les rites d’initiation consistent à une action d’aide apportée par le groupe à l’individu pour son accomplissement en tant qu’être humain.
Ainsi, la Terre est perçue comme un élément central de la mémoire et de la spiritualité. En d’autres termes, la terre est un être vivant qui porte la vie, guérit les malades, héberge les morts et protège les vivants. C’est une relation sacro-profane avec la Terre, une relation de respect et de vénération. Cette sacralité de la Terre repose sur plusieurs considérations, notamment elle procure aux hommes la nourriture, l’eau et la santé, mais aussi le pouvoir d’exister. La Terre bénéficie ainsi de la même considération que celle réservée à une mère, une figure essentielle dans la sphère spirituelle et sociale de l'homme africain.
Du coup, la Terre détient une âme collective, un esprit qui veille sur l’harmonie du monde naturel et humain. Car, les esprits des ancêtres sont identifiés à la Terre, et leur présence est ressentie à travers elle. C’est une source de subsistance matérielle, mais c’est aussi un espace sacré, en lien avec les divinités.
Ainsi se dévoilent finalement les aspects théologiques et écologiques de Gn 2:15, fournissant un cadre fondamental pour appréhender la relation entre l'humain et la terre. Elle est à la fois un lieu de vie, un objet de vénération et un symbole du lien profond entre l’humain et le Divin. Cette relation sacrée ne requiert pas seulement un acte de vénération ritualisée, mais se manifeste au quotidien à travers une gestion durable des ressources et une profonde conscience de l’interdépendance entre les éléments naturels et spirituels. Et pourtant, cette approche reste souvent marginalisée dans les discours académiques contemporains, prônée par une vision occidentale de l’environnement fondée sur l’exploitation et la rentabilité. Toutefois, Jürgen Moltmann n’a pas manqué de rappeler ce mandat divin: « la théologie de la création implique une responsabilité partagée où l’homme est appelé à être un allié du cosmos, et non son maître ». Cette perspective théologique se met ainsi en dialogue avec les traditions africaines, qui considèrent la terre comme une entité vivante et digne de respect.
2. La sacralité de la « Terre africaine », un don divin selon Gn2.15.
Deuxièmement, Gn 2 :15 souligne une vision où la terre est perçue comme sacrée, imprégnée de la présence divine et régie par des principes de respect et d’équilibre. Déjà, dans Gn 1 :26-28, l’humanité reçoit la mission de dominer sur la création. Toutefois, ce concept de « domination » (radah) doit être compris non pas comme un droit à la destruction ou à l’exploitation abusive, mais comme une charge de gestion et de protection, à l’image du berger qui prend soin de son troupeau. Cette lecture est corroborée par Walter Brueggemann, qui souligne que « l’autorité humaine dans la Bible est toujours liée à la responsabilité devant Dieu et à la solidarité avec la création ». D’ailleurs, le verbe cultiver ('abad) traduit à la fois l’idée de service et de travail, tandis que garder (shamar) évoque la protection et la préservation.
Ces dimensions trouvent l’écho dans les traditions africaines, où l’acte de rendre culte à la terre manifeste une compréhension spirituelle de son rôle : l’homme n’est pas le maître absolu de la nature, mais bien son serviteur et protecteur. De même, la végétation ne se limite pas à un simple élément du paysage ou à une ressource exploitable ; elle incarne une présence spirituelle qui relie l’homme à Dieu et aux esprits des ancêtres. Cette dimension sacrée se traduit par des pratiques rituelles où certains espaces sacrés dotés des arbres et plantes sont considérés comme des médiateurs entre le monde visible et invisible. Jean-Marc Éla la définit ainsi : « les grands arbres sont des témoins de l’histoire, ils sont les sanctuaires où l’homme dialogue avec le divin ». C’est comme certaines forêts qui sont protégées non par des législations modernes, mais par des tabous et des croyances ancestrales. Ces forêts sacrées servent de refuges écologiques et sont préservées par des règles communautaires strictes interdisant la coupe d’arbres ou l’exploitation des terres sans rite de purification. Ces espaces sont aussi des lieux cultuels, où l’on croit que les esprits résident, révèlent les secrets de la nature aux vivants. À vrai dire, la conception africaine de la « terre sacrée » est une religion d’alliance établie entre l’homme et la nature par la médiation des ancêtres et Dieu. Car, uni à la terre, l’africain y reconnaît cependant une entité chargée de puissances spirituelles tant bienfaisantes que malveillantes. Cette vision interactive et sacrée de la relation entre l’homme et la terre se justifie par un proverbe africain : « L’homme cultive la terre, mais c’est la terre qui cultive l’homme. »
Conclusion
En conclusion, selon la tradition africaine, la « terre sacrée » renferme un vaste langage symbolique. L’homme africain est ainsi invité à l’écoute attentive de la terre où chaque élément porte un message et une signification. Il paraît donc urgent de réhabiliter le lien sacré entre l’africain et la terre. Cette pensée africaine permet non seulement de renforcer la préservation écologique, mais aussi de renouveler la théologie de la création à travers une approche contextuelle et incarnée. En conjuguant les savoirs africains et le christianisme, une écologie fondée sur la responsabilité et la gratitude, peut émerger pour répondre aux crises écologiques actuelles. Car, un proverbe africain dit : « la terre est notre mère, on ne la frappe pas avec une houe de colère ».
Jimi ZACKA, PhD
Notes bas de page
1. Lire à cet effet, John Mbiti., African Religion and Philosophy, London : Heinemann 1969 ; Paul G. Hiebert, The Gospel in Human Contexts: AnthropologicalExploration for Contemporary Missions, Grands Rapids: Baker Academics, 2009 qui explore la contextualisation des traditions dans une perspective théologique et éthique.
2. Dans la culture africaine, « jurer par terre » a une importance profonde et sacrée, car elle est liée au lien spirituel qui unit l'homme, la terre et les ancêtres. Ce geste n'est pas sans conséquence : elle engage la responsabilité de celui qui prête serment devant une autorité supérieure, souvent invisible, et entraîne de graves répercussions en cas de mensonge ou de parjure.
3. Il est à souligner aussi que dans de nombreuses cultures africaines, on jure non pas sur un livre ou un dieu abstrait, mais sur la terre ou le sol des ancêtres. Ce geste est profondément symbolique : car, il engage l’honneur de l’individu devant la communauté et devant les ancêtres. L’africain reconnaît ainsi la terre comme témoin ultime de la vérité, une entité qui ne peut être trompée. En effet, « jurer sur la terre » revient à lui attribuer un statut sacré, presque divin. Par ailleurs, dans une lecture écologique, cet acte peut être interprété comme une manière de rendre hommage à la création comme œuvre divine, reconnaître la terre comme partenanire d’alliance et non comme simple ressource, entretenir une relation respectueuse et réciproque avec la terre.
4. Dans de nombreuses cultures africaines, verser les premières gouttes à terre est un moyen d’honorer les ancêtres, considérés comme des médiateurs entre le monde visible et invisible. Cet acte est une marque de respect, une façon de les inviter à partager le moment de consommation avec les vivants. Comme l’explique John Mbiti., « les ancêtres ne sont pas des esprits éloignés, ils restent impliqués dans la vie de leurs descendants et reçoivent des offrandes pour maintenir l’équilibre maintenir l’équilibre » Mbiti, op.cit. p. 35 » Mbiti, op.cit. p. 35
5. Verser une libation est aussi un rappel de l’interdépendance qui existe entre l’homme et la nature. C’est un geste qui exprime une éthique écologique implicite, reconnaissant que l’homme ne peut exister sans l’équilibre naturel qui l’entoure. Cette approche rejoint la théologie biblique qui affirme dans Genèse 2:15 que l’homme est placé dans la création pour la cultiver et la garder, soulignant ainsi la nécessité d’un rapport respectueux avec la nature.
6. Francois Kabasele. (2011). « Liturgies africaines et vie ». Théologiques, 19(1), 147–162. https://doi.org/10.7202/1014185ar
7. Dans les cosmovisions africaines, l’être humain est perçu comme faisant partie d’un tout sacré, où la terre est vivante et animée par des forces spirituelles. Cette approche rappelle l’éthique biblique de l’intendance, où l’homme est chargé de cultiver et de garder la création. Comme l’explique Laurenti Magesa, dans « les traditions africaines offrent une anthropologie qui relie étroitement l’homme, la nature et le spirituel » Maryknoll, N.Y. : African Religion: The Moral Traditions of Abundant Life, Orbis Books , 1997).
8. Dans la Bible, la création est décrite comme un don divin confié à l’humanité. Psaume 24:1 affirme : « À l’Éternel la terre et tout ce qu’elle contient », ce qui signifie que l’homme n’est pas propriétaire absolu de la création, mais un gardien chargé de sa préservation. Genèse 2:15 renforce cette responsabilité en précisant que l’homme doit « cultiver et garder » la terre, une mission qui implique un équilibre entre usage et préservation. Comme l’affirme Jürgen Moltmann, « l’homme est appelé à collaborer avec Dieu dans la gestion du cosmos, non comme un exploitant, mais comme un serviteur » Moltmann, op.cit., p. 30.
9. Dans les traditions africaines, la terre est bien plus qu’un espace physique ; elle est vivante et porte une dimension spirituelle profonde. Certaines communautés pratiquent la libation, où les premières gouttes d’une boisson sont versées à la terre en signe de reconnaissance. Les forêts sacrées en Afrique de l’Ouest illustrent aussi cette approche, conservant une biodiversité essentielle grâce à des règles ancestrales de préservation. Laurenti Magesa souligne que « la spiritualité africaine repose sur une relation dynamique avec la terre, où chaque élément naturel est porteur de sacralité » (African Religion: The Moral Traditions of Abundant Life, 1997)
10. Moltmann, J., op.cit., 40.
11. Lire Brueggemann, W. The Land: Place as Gift, Promise, and Challenge in Biblical Faith Philadelphia, Fortress Press, 1977. pp. 203.
12. Cf.,Jean-Marc Ela ., Repenser la théologie africaine. Le Dieu qui libère, Karthala, Paris : 2003.
13. Par exemple, la forêt, bien plus qu’un simple espace naturel, se révèle être un sanctuaire de guérison, une pharmacie vivante où la nature prodigue ses remèdes. Riche en plantes médicinales, elle incarne une source de soins pour les vivants, un lieu où savoir ancestral et biodiversité s’entrelacent pour préserver la santé et l’équilibre des communautés africaines.

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