mardi 28 décembre 2021

Célébrer le nouvel an en Afrique : Entre traditions et Foi chrétienne II (Jimi Zacka[1] )

Célébrer le Nouvel An en Afrique, notamment en Afrique Centrale[2],  est souvent empreint de nombreuses symboliques autour de la fraternité et la purification du corps et d’esprit. C’est l’occasion de se situer de façon très forte par rapport aux us et coutumes et d’affirmer sa foi aux dieux. Le passage d’une année à une autre est un rituel renvoyant ainsi l’africain à un rendez-vous avec les divinités.   C’est pourquoi, l’entrée dans une nouvelle année est placée sous le signe de restauration, de réparation, de réconciliation, de conjuration de malédiction sous toutes ses formes,  mais aussi de ruptures avec les mauvaises habitudes. C’est une forme cultuelle qui règle la plupart du temps la vie sociale, politique, et même économique d’un pays. Pour l’Africain, le pardon et la réconciliation font partie de la trame de l’existence humaine[3].

Et, le lieu par excellence de l’expérience de la réconciliation solidaire en Afrique est la palabre. C’est un lieu social favorisant le « vivre-ensemble », l’unité et l’harmonie dans la communauté. La palabre africaine est une coutume de rencontre, de création et de maintien des liens sociaux. Elle peut avoir lieu à tous les niveaux de la société, toute occasion étant propice pour faire advenir du sens par les mots[4]. La palabre est assortie des paroles qui montrent la complexité des problèmes toujours inépuisable et sujette à plusieurs interprétations ou conseils.

« La parole qui s’y déploie situe l’homme dans le groupe, lui assigne une place, lui octroie une fonction ou un rôle. La parole y a une valeur sociale et un pouvoir performant…La palabre permet à la communauté de refléter tant son ordre que son désordre, incitant les personnes impliquées dans les diverses ruptures à panser les liens interpersonnels et sociaux[5]. »  

Par conséquent, le nouvel an est le moment indiqué de réapproprier ces valeurs existentielles qui ne sont pas toujours à la mode. Dans certaines langues africaines, l’an et « l’eau » sont homonymes. Cela donne l’idée de la purification rituelle, dans l’imaginaire africain, lorsque le nouvel an (eau) arrive. On entre dans un processus où les conflits sont résolus, apaisés, pardonnés, oubliés et ils doivent l’être.

 La chance est ainsi donnée à la fraternité de se raffermir et c’est là aussi que la transmission se fait entre les anciens et les plus jeunes ; c’est l’occasion où les membres des mêmes familles qui ne se connaissent pas se rencontrent et tissent des liens.  Il faut notamment souligner que c’est  pendant le nouvel an que s’organise le grand repas familial qui est bien programmé dans un ordre donné et surtout ponctué de rituels.

Ceci se tient  de « grande maison par grande maison ». L'on entend ici  « grande maison », la famille, le clan ou la tribu. C’est-à-dire, tous les membres du clan se réunissent chez le chef du clan ou le plus sage de la tribu,  pour se partager le repas rituel. À cette occasion, les étrangers, les amis et les connaissances sont les bienvenus pour le partage de ce grand repas rituel. C’est l’esprit même de solidarité, d’amitié, de fraternité et de partage qui se manifeste. Et pour rien au monde, aucune famille ne doit déroger à la règle[6]. Car, même si l'africain ne s'inscrit pas dans un temps calendaire[7], le passage d'une année à une autre est, pour lui, une étape initiatique,  ritualisée,  porteuse du sacrée, de désenvoûtement et de restauration. C'est l’étape qui contient des éléments très utiles pour l'élaboration d'une spiritualité porteuse d'avenir de la famille, de la tribu, d'un clan. Cette spiritualité ne correspond pas à une zone isolée de l'existence, elle affecte l'ensemble des dimensions de la personne et des sphères de sa vie quotidienne.

Qu’il s’agisse d’apaiser les courroux des ancêtres, ou de réparer une faute commise, on recourt à ce moment précis : la convocation de l’assemblée par le chef de clan ou de tribu revêt une importance. On se prépare à ce repas communautaire pour célébrer la vie et la communion retrouvée.

Les raisons sont bien évoquées par  Mveng en ces termes : « au sein d’un tel monde, l’être humain est vie. Il récapitule en sa personne la vie du cosmos. Sa destinée est d’être le garant de son propre devenir et de celui du cosmos. Il doit à cette fin…se rallier toutes les puissances de la vie qui existent. Il est, en effet, par sa nature, solidaire de ces dernières en tant qu’une vie dans et avec tous les êtres vivants du monde visible et invisible[8]».

         Célébrer  le  "nouvel an"  comme   fête de « mutation en soi »

      De ce fait, la fête de nouvel an, dans la société traditionnelle africaine,  véhicule toute une cohorte de pratiques culturelles, celle en tant que culture de rassemblement, celle en tant que culture de transmission et de conservation des traditions, des us et coutumes et celle de vivre ensemble, ou de gestion des conflits. C’est aussi, pour les chrétiens, l'ambivalence de la coutume et la foi chrétienne. D’où l’écho de 2 Co 5.17 : « Si quelqu'un est en Christ, il est une nouvelle créature. Les choses anciennes sont passées; voici, toutes choses sont devenues nouvelles. ». Le v.17b souligne le caractère résurrectionnel du nouvel an chez le chrétien africain :  « ... Les choses anciennes sont passées; voici, toutes choses sont devenues nouvelles. [9]» est un verset biblique souvent repris à tort ou à raison dans la rhétorique de l'arbre à palabre au moment où l'on tente de réconcilier les membres de la famille.

      En d’autres termes, pour le chrétien africain, le nouvel an est une résurrection, l'entrée dans une nouvelle vie nécessitant un changement de comportement, une mutation de mode de vie (du pire au meilleur). Par conséquent, en cette période, dans une attitude introspective, l'homme africain prend l’engagement  de renoncer à beaucoup de vices : refroidissement de sa foi envers Dieu, l'alcoolisme, la vie de débauche, etc...Bref,  c’est le vœu de renouer avec la vertu et de ne plus commettre le mal. C'est ce que l'on peut appeler ici "une mue éthique". Cette "mue éthique" ou le renouvellement de soi s’inscrit en effet dans la quête du bien-être, de bénédictions auprès de Dieu, mais c’est aussi solliciter les faveurs des ancêtres par des sacrifices, des parents vivants ou décédés par des offrandes afin de trouver la quiétude et le bien-être dans ce nouveau chapitre de vie qui débute. 
       C'est là où l'on voit que, pour l'africain, la spiritualité consiste en un travail de la  prise de conscience intérieure et de transformation de soi. C'est-à-dire, revenir vers soi, retourner à son centre, unifier son être divisé, ramener ses morceaux éparpillés, remodeler son humanité dénaturée : telle est l'œuvre spirituelle à accomplir pendant le nouvel an. Cette conception de la vie spirituelle peut s'appliquer aussi bien aux croyants de toute religion qu'aux incroyants[10].

          Célébrer le  "nouvel an" comme l’œuvre de Dieu  en Christ

      Ce rapide regard culturel, bien significatif, prend encore plus de relief sur un autre ton que l’apôtre Paul nous fait remarquer. Dire que «  Les choses anciennes sont passées; voici, toutes choses sont devenues nouvelles. » renvoie à l'œuvre  du Christ qui nous a réconciliés avec Dieu en résorbant la faille que chacun connaît en son for intérieur, cet écart si pénible entre les intentions et les faits, entre la volonté et les effets, entre ce que nous pourrions être et ce que nous sommes à un moment donné. 

       Au début d’une nouvelle année, reconnaissons que le Christ Jésus nous révèle qu’il est possible d’être vraiment humain. Ce faisant, il nous  redonne confiance en nous, confiance en notre capacité à être profondément humain, confiance en notre capacité à résister à endosser les vieilles habitudes, confiance en notre capacité à nous parer de nouvelles habitudes comme des créatures restaurées dans leur nature authentique. En nous réconciliant avec  Dieu, il a aboli les clivages d’autrefois, réduisant les distances culturelles, transgressant les conventions établies, distinguer ceux de l’intérieur de ceux de l’extérieur. Le Christ Jésus nous a réconciliés de telle manière que nous participions tous à une même humanité portée à son incandescence, une humanité sans astérisque qui établirait des exceptions pour certains dont on ne veut pas entendre parler. 

     En effet, il nous donne la capacité à faire resplendir l’humanité, quitte à paraître hors de sens pour le commun des mortels qui ne voient d’intérêt que dans ce qui concourt à leur propre intérêt. Car, en Jésus-Christ, c’est la rédemption permanente de l’humanisme qui se joue : l’autre, celui qui croise mon regard, est ressuscité en tant qu’être humain à part entière. Plus personne n’est considéré comme un être de seconde zone ; personne n’est réduit à n’être qu’un ceci ou un cela,  un indigène ou un civilisé, un pauvre ou un riche. Il n’y a même plus ni homme ni femme, dans la réconciliation opérée par Jésus-Christ qui restaure l’intégrité de notre humanité. Celui-ci est mon frère, celle-là est ma sœur, qui s’inscrit dans la volonté du Père céleste, qui a trouvé sa place au sein d’une famille qui ne connaît ni le sang, ni la langue, ni la religion pour dire l’identité. 

     Le Christ Jésus a réconcilié notre humanité en la sauvant d’une fragmentation mortifère. C’est cela que nous pouvons célébrer de mille manières à l’occasion du nouvel an, aussi bien par le culte qui symbolise cette rédemption de la fraternité élargie, que par des actions concrètes, au quotidien, qui incarnent cette vérité évangélique dont nous sommes les ambassadeurs : comme Jésus nous l’a révélé, comme il l’a incarné, nous sommes capables d’être humain, pour nous-mêmes, et pour les autres au cours de cette nouvelle année.

C'est pourquoi, l'homme africain, conscient parfois de la perte de son sens humain, fait du nouvel an l’entrée dans une nouvelle ère, une occasion de faire sa mue éthique, de se restaurer en tant qu'être humain,  en se dépouillant ainsi de sa vieille nature et se muant en un autre soi.

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Jimi ZACKA, PhD

Exégète,  Chercheur en Anthropologie culturelle

au CREIAF



[1] Jimi Zacka est chercheur au CREAF, auteur de plusieurs ouvrages et articles, exégète et Professeur de NT et d’Anthropologie culturelle à St Paul's University.

[2] Cette pratique festive et culturelle est très ancrée dans les traditions de certains pays d’Afrique Centrale tels que la RCA, le Tchad, le Congo Brazzaville.

[3] Cf. L. Basset, Le pouvoir de pardonner, coll. Spiritualités vivantes, Paris/Genève, Albin Michel/Labor et Fides, 1999, p. 11.

[4] Kasereka Pataya, Charles. « La dynamique du pardon et de la réconciliation dans le contexte des conflits en Afrique », Revue Lumen Vitae, vol. lxviii, no. 2, 2013, pp. 167-176.

[5] Idem

[6] Notons à cette occasion que  le pardon et la réconciliation sont compris comme des processus qui permettent de cerner le mal et de libérer l’homme ainsi que sa communauté de son emprise. Par le pardon et la réconciliation s’opère le redressement de l’amour et de l’entente entre tous les membres du clan. 

[7] La conception africaine du temps trouve son fondement dans l’anthropologie de la vie. Au sujet de cette relation entre la signification du temps et l’anthropologie de la vie, lire à cet effet MVENG, E. « La conception du temps », Ethiopiques 6, http://ethiopiques.refer.sn/spip.php?Article416 (consulté le 28 Décembre2021)

[8] Idem

[9] Trad. Bible Louis Segond

[10] Tout simplement parce que, comme Mveng l’explique,  en Afrique, « la personne est synonyme de vie et sa vocation de faire triompher la vie de la mort, il concentre sa pensée sur le conflit « mort-vie » et son dénouement. Il ne traite guère de ce qu’est radicalement cette vie en termes de ce qui justifie son existence et rend possible, en l’être humain et autour de lui, sa victoire sur la mort. » Mveng, https://id.erudit.org/iderudit/1014178ar.

 

jeudi 9 septembre 2021

LES FLEAUX DANS LA PENSEE HEBRAÏQUE

De nos jours, il n’est pas rare d’entendre le sentiment que la COVID-19 est un « fléau ». Maintenant, nous avons une mutation du virus, encore plus contagieuse que l’original, et les analogies de la peste continuent. Pour beaucoup de gens, une peste est quelque chose associé à une épidémie de maladie infectieuse. Mais qu’est-ce qu’une « peste » dans l’ancien contexte hébreu ? Bibliquement parlant, une peste peut être n’importe quelle affliction ou souffrance qui vient sur l’humanité.

Pour comprendre les « fléaux » bibliquement, nous devons penser au-delà de la maladie et de la mort. Par exemple, dans les célèbres dix plaies d’Égypte, Dieu a envoyé non seulement la mort, mais aussi des furoncles, de la grêle, des moucherons, des criquets, des grenouilles et des ténèbres. Oui, la grêle et les ténèbres étaient considérées comme des « fléaux » de Dieu, et non comme des événements météorologiques indésirables. La « peste » anglaise peut être une traduction non pas d’un, mais de plusieurs termes qui apparaissent dans la Bible hébraïque. Par exemple, נֶגַע (nega) est parfois traduit par « peste » mais aussi « infection » et « affliction ». Cela signifie littéralement une « grève » ou un « coup ». La logique hébraïque est qu’être « blessé » ou « frappé » doit être « tourmenté » à un certain niveau.

Un autre mot hébreu pour « blessure » ou « frapper » (מַכָּה; makah) est parfois rendu comme « plague » ou « affliction » dans les traductions anglaises. Un autre terme biblique commun pour « peste » est דֶּבֶר (dever), signifiant « peste », « peste » ou « mort ». Tous ces termes ont été utilisés pour décrire les dix afflictions que Dieu a envoyées sur les Égyptiens (voir Exode 11:1 ; 1 Samuel 4:8). Jérémie fait référence à une punition « par l’épée, la famine et la peste »(בַּחֶרֶב וּבָרָעָב וּבַדֶּבֶר; baherev u’vara’av u’vadever) pour décrire le châtiment divin d’Israël (Jérémie 14:12; 21:9). Et les traducteurs de la Bible hébraïque en grec utilisaient parfois le mot θάνατος(thanatos),qui signifie « mort », pour exprimer cette idée d’une peste.

Pourquoi le langage de la « peste » semble-t-il si effrayant et inquiétant pour les lecteurs modernes ? Peut-être parce qu’une simple maladie, une maladie ou même un virus peut être géré dans le monde moderne des médicaments, mais un fléau biblique ne peut pas être contrôlé. Et il est vrai que Dieu est généralement la source d’un fléau biblique, et on ne peut pas faire grand-chose pour arrêter la punition à moins de la miséricorde divine. Les anciens Israélites croyaient qu’absolument tout dans ce monde est sous le contrôle du Tout-Puissant : la pluie, le soleil, les récoltes, la durée de vie et même le nombre de cheveux sur votre tête ! (voir Matthieu 6:27, 10:30). 

Pourquoi devrions-nous traiter quelque chose comme la COVID-19, même quelque chose considéré comme un fléau, différent de toutes les autres afflictions? Apparemment, les anciens Israélites ne l’ont pas fait. La panique et la peur nous éloignent généralement de Dieu. Mais faire face à toute souffrance ou adversité avec foi nous bâtira toujours.

 Pinchas Shir

 

dimanche 15 novembre 2020

DONALD TRUMP ENTRE LE DÉNI, LA RUSE ET LE POUVOIR DE LA FORCE. À l’exemple de quelques figures bibliques Prof. Jimi ZACKA

Je me rappelle comme si c’était hier. Aussitôt, après l’élection controversée de Donald Trump en 2016, j’ai publié deux articles à ce sujet[1]. Ces deux publications évoquaient les situations de crise que pourrait provoquer le règne de Donald Trump. Nous voici aujourd’hui vers la fin de son mandat. Mais, il ne s’agit pas ici de parler de son bilan. L’élection présidentielle vient d’avoir lieu et celui qui a été élu selon les médias américains, est le démocrate Joe Biden. Malgré cette victoire annoncée par les grandes chaînes américaines : Joe Biden 306 et Donald Trump : 232, ce dernier refuse de concéder son échec.

Sans se tromper, l’on peut finalement dire que le mandat de Donald Trump s’achève comme il a commencé : dans une atmosphère de confusion et de récriminations entre démocrates et républicains, presque encore plus délétère que celle de la campagne électorale.

Pourtant, en 244 ans d’histoire de l’Amérique, il n’y a jamais eu un président qui a refusé de quitter la Maison Blanche après avoir perdu une élection. Le transfert normal, légal et pacifique du pouvoir est l’une des caractéristiques déterminantes de la démocratie américaine[2].

Pour cette raison, l’annonce par Donald Trump de refuser d’accepter sa défaite face à Joe Biden génère en ce moment une situation aussi inédite que déconcertante aux Etats-Unis. C’est un défi qui pousse les analystes politiques d’envisager des scénarios, auparavant impensables au cas où Donald Trump refuserait de quitter la Maison Blanche en dépit de sa défaite.  De même, cela fait réfléchir plus d’un sur la notion du pouvoir entre les mains d’un homme.  Que deviendra l’image des États-Unis, ce pays tant prôné comme paradigme incontestable de la grande démocratie ? Donald Trump conçoit-il le pouvoir de la même manière que ces dictateurs qui ont la propension à faire usage du pouvoir de la force pour régner ? Telles sont les questions qui, entre autres, interpellent tout un chacun à la réflexion. En effet, je vais essayer de répertorier quelques figures bibliques auxquelles la figure de Trump fait référence. Mais tout d’abord, quelles stratégies Donald Trump utilise-t-il pour faire résistance afin de se maintenir au pouvoir ?

Les stratégies de  Trump

En effet, j’en ai, entre autres, repéré trois :

1.      Le déni de l’échec 

La première stratégie adoptée par Trump est le déni de son échec. Trump, déterminé à ne pas faciliter la tâche à celui dont il n'a cessé de se moquer durant la campagne présidentielle et à propos duquel il lâchait, méprisant : « Vous imaginez, si je perdais contre un type pareil ?», n’a cessé d’attaquer la légitimité du scrutin. Il fait mine de croire que les actions en justice engagées par ses avocats pourraient, comme en Floride en 2000, renverser la tendance.  Pourtant, Joe Biden accumule des dizaines de milliers de voix d'avance dans plusieurs Etats. Mais Trump et ses alliés prétendent que rien n'est figé avant que les grands électeurs, désignés par le vote populaire, ne se retrouvent le 14 décembre pour élire le président. « À la Maison Blanche nous continuons à travailler en considérant que Trump va avoir un second mandat », a déclaré Peter Navarro, un des conseillers économiques du président sortant, sur Fox Business. C’est dire que Donald Trump n’a toujours pas reconnu sa défaite près d’une semaine après que les médias américains, sur la foi de projections basées sur le dépouillement des bulletins de vote dans la plupart des Etats, ont annoncé la victoire du démocrate Joe Biden. Il est toujours dans le déni, c’est-à-dire, ce sentiment de défense par lequel le sujet refuse de reconnaître la réalité ressentie comme menaçante ou traumatisante.  Tel un mur invisible construit autour de lui afin de se protéger du danger imminent.

Le déni a caractérisé plusieurs personnages bibliques. Entre autres, deux figures ont développé la stratégie du déni consistant à refuser d’obéir aux injonctions du pouvoir divin.  D’abord, le roi d'Égypte dans le récit d'Exode 5 est l’un des personnages le plus remarqué dans le déni en dépit de dix plaies subies en Egypte. Contrairement au pharaon qui connaissait Joseph, le pharaon de Moïse est cruel et vindicatif. Lorsque Moïse lui demande de libérer les Israélites, le Pharaon fait travailler encore plus dur les esclaves, leur enlevant la paille dont ils ont besoin pour fabriquer des briques de terre séchées au soleil, alors que le quota journalier de briques achevées reste inchangé (Exode 5:7-8). Pharaon, la tête et le cœur trop pris du vacarme de sa vie et du poids de son pouvoir va jusqu’à dire : « Qui est l'Eternel, pour que j'obéisse à ses ordres en laissant partir Israël ? Je ne connais pas l'Eternel et je ne laisserai pas partir Israël. » (Ex 5.2).  Ensuite, Saül fut le premier roi du peuple d'Israël, vers 1040 av. J.C. C'est Dieu qui l'avait choisi et il avait chargé le prophète Samuel de le consacrer comme roi ; mais après un bon début, Saül donna malheureusement raison aux pires craintes du prophète : son bon plaisir et l'amour du pouvoir et de la guerre l'emportèrent sur la fidélité à l'Alliance. Ce fut si grave que, sans attendre la fin de son règne, Samuel, sur l'ordre de Dieu, envisagea la succession et choisit déjà le futur roi : ce fut David, le petit berger de Bethléem; écuyer du roi, Saül fut formé à la cour ; il devint peu à peu un remarquable chef de guerre dont les succès se racontaient partout. Saül, d'abord enthousiaste - il fit même de David son gendre - conçut bientôt d'affreux soupçons et une jalousie féroce pour ce rival potentiel. À tel point que David dut s'enfuir à plusieurs reprises pour lui échapper jusqu'à ce jour mémorable dans le désert de Ziph : «Saül se mit en route avec trois mille hommes, l'élite d'Israël, pour traquer David dans le désert de Ziph». Mais voilà que le hasard renverse la situation au profit de David : pendant la nuit, il s'introduit dans le camp de Saül et trouve tout le monde endormi; ce pourrait être l'occasion de se venger. La première tentation pour David lui vient de son entourage qui voit dans cette aubaine le doigt de Dieu : Abishaï, son aide de camp se réjouit déjà de l'aubaine : «Aujourd'hui Dieu a livré ton ennemi entre tes mains. Eh bien, je vais le clouer à terre avec sa propre lance». Mais David, en refusant cette fausse image de Dieu, surprend tout le monde, y compris Saül qui n'en croira pas ses yeux quand il aura la preuve que David l'a épargné (1 Sm 24 1-12).

2.     La ruse, arme de manipulation

  La ruse a toujours été une réponse au désarroi populaire.  Les grecs l’appelaient la mètis, cette forme d’intelligence particulière, qui mêle tactique et esprit de finesse pour convaincre les naïfs et les faibles d’esprit. Difficile à définir, elle est pourtant présente partout : dans l’esprit du stratège, du chasseur ou du politicien. La première figure biblique à être dite rusée, ‘arûm, est le serpent de la Genèse [Genèse, 3, 1]. Et même si ce serpent déploie son intelligence pour tromper, on doit lui reconnaître, avec le narrateur, une finesse hors de pair. On le voit ainsi induire du faux tout en disant vrai[3]. « La femme vit que l’arbre était […] précieux pour ouvrir l’intelligence ; elle prit de son fruit, et en mangea », lit-on dans la Genèse. S’ensuit le bannissement éternel du Paradis. A noter que le serpent est décrit comme le plus rusé de tous les animaux des champs. « Or, être rusé, c’est avoir de la ruse, c’est-à-dire tromper, manipuler, être fourbe. C’est dire que l’intelligence est souvent plus du côté du diable que de celui de l’ange [4]». Plus encore qu’un luxe, l’intelligence pouvait même être un vice. L’être qui en est doué, par sa promptitude à tout remettre en question, constitue une menace pour toute société dont le fondement est la tradition plutôt que le changement.

Ainsi, la ruse a pour objectif d’influencer ou de contrôler la pensée, les choix ainsi que les actions d’une personne par un rapport de pouvoir.

Ainsi, se développe la stratégie de Trump. Il se présente en effet comme le candidat du bas-peuple contre le « système », l’establishment et les appareils politiques. En fait, son discours est empreint des définitions exclusives de « qui est le peuple » et « qui n’est pas le peuple », avec des critères variables excluant ainsi une frange de la population américaine. Et, pour lui, son propre peuple est dépositaire d’une identité particulière, d’une classe immuable.  Il se doit de défendre leurs droits tout en limitant la dimension universelle du peuple américain.

Il emprunte ainsi leur langage, du moins le croit-il, en étant grossier et vulgaire, brutal et menaçant, violent et emporté, menaçant et coléreux, agressif et querelleur. A cet effet, Trump se révèle être une figure charismatique, capable de galvaniser et d’encourager des forces néo-fascistes disparates : des suprématistes et nationalistes blancs et leurs milices, néo-nazis et membres du KKK, jusqu’aux Oath Keepers [milice anti-gouvernementale d’extrême droite], mouvement patriote, chrétiens fondamentalistes et groupes armés anti-immigrants tels que Proud Boys, QAnon qui est un mouvement complotiste se revendiquant pro-Trump[5].

 Par cette manipulation rusée, Trump a réussi à tromper tous les esprits faibles en leur faisant croire que, par cette élection, son échec est dû au complotisme d’un système gauchiste, communiste, anticapitaliste. Sa rhétorique complotiste ne cesse de prendre l’ampleur et parvient à convaincre une audience qui s’agrandit progressivement. D’ailleurs, dès son arrivée au pouvoir en 2016, il n’a pas hésité à remettre en cause de nombreuses informations et il en a fait un mode de gouvernement. Par exemple, Donald Trump affirmait ne pas pouvoir gouverner comme il le souhaitait à cause de pressions et de l’influence d’un « deep state » qui contrôlait le pays en coulisses.

3.     Le pouvoir de la force

 Une troisième stratégie de résistance de Trump se trouve dans sa velléité de s’imposer par coup de force afin de s’accrocher au pouvoir, au détriment des principes fondamentaux de la démocratie américaine. Cette mise en scène d’usage de force s’explique par trois faits :

Le premier, Trump, comme il a été souligné ci-haut, refuse de concéder son échec et organise avec l’aide de ses collaborateurs une obstruction systématique à son successeur Biden. Même, les démocrates dénoncent cette obstruction systématique comme une dangereuse dérive autoritaire du président Trump, et déplorent l’effet de ce précédent, mettant en garde contre les dégâts potentiels causés à la crédibilité de l’élection.

 Le deuxième, interrogé à Washington sur les mesures prises par le département d’État, un ministère-clé en matière de sécurité nationale, pour favoriser la transition avec les équipes du président élu, le chef de la diplomatie américaine Pompeo a refusé de reconnaître la défaite du sortant républicain.   « Il y aura une transition en douceur vers une seconde administration Trump », a lâché d’un ton neutre le plus fidèle des collaborateurs de Trump, avant d’esquisser un sourire. Un peu plus tard sur la chaîne Fox News, il n’a pas invoqué l’ironie ou le second degré, mais a semblé atténuer un peu la portée de son propos. « Nous verrons ce que les gens ont décidé » quand toutes les voix auront été comptées » a-t-il expliqué. « Dans un autre contexte, dans un autre monde, à un autre moment », ces propos auraient pu être drôles », a réagi l’ex-diplomate Richard Haass. « Mais pas dans ce contexte, dans ce monde, en ce moment. Les enjeux sont trop gros pour notre démocratie et notre rang. » a-t-il ajouté.

Le troisième, sont les violences verbales, les intimidations à l’égard de tous ceux qui tentent de le rendre conscient de son échec, la valse des limogeages et démissions au sein de l’administration américaine, la perspective de l’instabilité mondiale. L’Amérique semble aujourd’hui vivre aujourd’hui la mégalomanie d’un roi.

À L’apothéose du pouvoir  de Nebukadnetsar (Dan.2-4)

C’est ainsi qu’agit le roi de l’Euphrate envers ses sujets.  Nebukadnetsar. Ce roi mégalomane avait une ambition sans borne et son désir de s'élever toujours plus sont évidents dès le début du livre de Daniel. Mais il est instructif de voir que ce grand roi, malgré toute sa gloire terrestre, n'est qu'un jouet entre les mains du grand Dieu des cieux qui l'incline à ce qui Lui plaît (Jér. 27 : 6-8).

Malgré tout ce qu'il se targuait de posséder, Nebucadnetsar a seulement servi à faire prospérer - involontairement - le propos divin. Il a été une terrible verge dans la main de Dieu contre les derniers rois idolâtres de Juda.

Il a convoqué tout le peuple et déplacé l’orchestre philharmonique de Babylone. Il fallait adorer la statue au son de la musique. C’était obligatoire. Pour les contrevenants, la répression était dissuasive. Beaucoup de Babyloniens ont plié le genou sans adorer dans leur cœur. Un grand nombre d’Hébreux qui adoraient l’Éternel n’ont pas eu le courage, nous les comprenons, de désobéir au potentat. Seuls trois hommes, Schadrac, Méschac et Abed-Nego, ont mis leur confiance en Dieu et ont osé lui tenir tête. La suite du récit nous dévoile qu’ils ont bel et bien été jetés vifs dans la fournaise ardente, mais qu’ils n’ont même pas grillé un poil de moustache. Dieu les a secourus.

Les idéologies populistes épousent souvent des idées pseudo-religieuses et usent des mêmes méthodes en prouvant bien qu’au diable appartiennent la démagogie, l’autocratie, la liberté bafouée. Hitler a osé proclamer : « L’œuvre que Christ a entreprise, je l’accomplirai ! ». Doit-on s’étonner qu’il ait persécuté, premièrement les juifs parce qu’ils étaient le peuple de Dieu, mais aussi tous ceux qui ont préféré Auschwitz ou Buchenwald, plutôt que renier leur foi en Jésus-Christ ? Doit-on s’étonner que Staline et ses successeurs aient fait massacrer des milliers de chrétiens au nom de « leur » démocratie ? Doit-on s’étonner qu’en Afrique noire, des atrocités soient commises au nom de l’islam et du Christianisme et que les mass-medias n’en disent pas un mot ?

Beaucoup de chrétiens d’obédience évangélique ou autre soutiennent Donald Trump pour des raisons d’éthique chrétienne complètement biaisée, selon lesquelles, il est contre certaines anti-valeurs telles que : mariages homosexuels, avortement, etc mais ils semblent ignorer les déviances anti-chrétiennes quotidiennes de Trump.  Est-il difficile pour ceux-là d’être parmi les pharisiens qui lapidaient la femme adultère ?

Il semblait bien que pour Nébukadnetsar, tout fût irrémédiablement terminé. Il perdit la raison, il se prit pour une vache et se mit à brouter l’herbe des prés. Il marchait à quatre pattes, ne se lavait plus, se laissait pousser les cheveux et les sabots (pardon ! les ongles). Il fut destitué de sa royauté. Son destin serait certainement comparable à celui d’une reine impie, nommée Jézabel, et à laquelle l’Éternel avait réservé une fin sans gloire.

Finalement, que fait-on du pouvoir ?

Sans doute depuis que l’homme est l’homme et qu’il s’est organisé pour vivre en société, la question du pouvoir qu’exercent les uns sur les autres se pose. On ne peut manquer de se demander si l’existence d’un tel pouvoir est nécessaire, et si tel est le cas, à qui appartient le droit de décider, ce qui légitime ceux qui dirigent et comment le pouvoir doit être appliqué ? En outre, l’exercice du pouvoir soulève nécessairement la question des limites. Jusqu’où le pouvoir peut-il aller pour atteindre ses buts, et quelle est la limite entre un pouvoir utile et nécessaire et un pouvoir tyrannique et dangereux[6].

La définition d’Aristote pourrait peut-être nous amener à comprenfre ce que l’on fait du pouvoir:

Les véritables formes de gouvernement… sont celles dans lesquelles un seul, ou une minorité, ou une majorité gouvernent en vue de l’intérêt commun ; mais les gouvernements qui exercent le pouvoir en vue de l’intérêt privé, que ce soit d’un seul, ou d’une minorité, ou d’une majorité, sont des perversions. [...] Parmi les formes de gouvernement où un seul exerce le pouvoir, nous appelons « royauté » celle qui a en vue l’intérêt commun. [...] Parmi ces formes, la perversion de la royauté est la tyrannie [...] car la tyrannie est une forme de royauté qui n’a en vue que l’intérêt du monarque (Pol. III 7, 1279 a 28 - b 7).

 

 

Prof. Jimi ZACKA

Exégète, Chercheur en Anthropologie culturelle

 



[1] Cf. Donald Trump, figure du mauvais Roi, publié le 19 Janvier 2017, https://tephila.blogspot.com/2017/01/donald-trump-figure-du-mauvais-roi.html

[2] Cf. Donald Trump, Vox populi Vox Dei ? publié le 10 Novembre 2016, https://tephila.blogspot.com/2016/11/donald-trump-vox-populi-vox-dei-dr-jimi.html

[3] A.Wenin,  De la ruse de la raison, Dans Les raisons de la ruse (2004), pages 79 à 92

[4] Cf. P. Menard, Comment paraître intelligent, ed. Cherche Midi

[5]

[6] Lire J.D.Macchi, « le refus, la ruse ou la force : le rapport au pouvoir dans le livre d’Esther », Le Pouvoir, ed.CERF,2012, p. 195-206.