Introduction
« Prêcher dans le désert »
est une expression tant utilisée aujourd’hui qui suscite, à tort ou à raison,
une frustration, une désolation, une déception. Elle s’emploie souvent quand une personne tente de se
faire entendre dans la plus parfaite indifférence. En d’autres termes, il s’agit de ne parler pour rien ni personne, de tenter de se faire entendre ou de
convaincre sans résultat et dans la plus grande indifférence, que les personnes
à qui l’on s’adresse n’écoutent pas ou ne veuillent pas entendre.
Pourtant, l’expression telle que nous la connaissons aujourd’hui est bien
éloignée de son sens originel. Il faut se replonger dans la lecture du Livre
d’Esaïe pour en comprendre le contexte, et plus précisément dans la seconde
des trois parties qui composent le livre, aussi appelée Livre de la
consolation d’Israël ou second Esaïe.
Sens originel : « Prêcher dans le
désert »
L'expression date du XVIIIe siècle. Elle ne veut pas dire
que l'individu qui parle n'a personne autour de lui, mais simplement que ce
qu'il dit n'est pas entendu, compris ou pris en compte par l'auditoire.
Elle est basée sur une double interprétation erronée
d'abord dans la version des Septante de l'Ancien Testament, puis dans les
Évangiles.
Au départ, il y a Esaïe dont il est dit dans le texte original : "Une
voix crie : dans le désert, préparez la route de Yahvé". Esaïe
réclame en effet à son auditoire (il n'est pas dans un endroit désertique) de
préparer à travers le désert un chemin vers la Palestine. Une erreur de
transcription aurait fait sauter la ponctuation et Esaïe est devenu "une
voix clamant dans le désert" ("vox clamantis in deserto").
Ensuite, dans les Évangiles, Jean le Baptiste, qui parle
effectivement dans un endroit désertique au bord du Jourdain, est comparé à cet
Esaïe mal compris. Toutefois, lui, Jean le Baptiste réussit à faire venir à lui
tous ceux qui veulent être immergés dans le Jourdain pour se faire baptiser
("Jérusalem sortait vers lui, et toute la Judée, et tout le pays des
environs du Jourdain"). Il est donc loin de parler dans le désert,
au sens de notre expression d’aujourd’hui.
De même, le désert n'était alors pas considéré sous son
aspect physique de grande aridité, mais comme le lieu très symbolique de la
révélation divine.
Prêcher dans le désert veut donc dire, à l'origine,
prêcher la bonne nouvelle, dans un espace spirituellement aride.
« Jean Baptiste prêchant dans le désert de
judée » (v.1)
De ce fait, peut-on dire que Jean Baptiste a-t-il vraiment
« prêché dans le désert » dans le sens de parler dans le
vide ? Telle est la question qui se pose. Notons tout d’abord que le v.3
rejoint la tradition commune en citant Es.40.3 et ce passage caractérise bien
la mission de Jean le Baptiste : autrefois, Israël était né du désert,
lors de l’exode, puis du retour de l’exil, nouvel Exode. À présent, il fallait
renaître, à l’écoute du prophète, et préparer la venue royale de Dieu.
Une voix crie : Préparez au désert le chemin de
l'Éternel, Aplanissez dans les lieux arides une route pour notre Dieu. (Esaïe 40:3).
Il est là question de préparer une voie dans le
désert et non d'y crier. La voie étant
pour le Christ, le désert est celui du refus, du rejet, de l'incrédulité,
et du mépris... mais, il pouvait être urbain et civilisé.
En effet, Jean
le Baptiste, le héraut annoncé, vit de nombreux gens venir de tout le pays
l'écouter et se faire baptiser. On ne peut pas dire qu'il s'exprimait dans
l'indifférence, car les propos qu'il tenait à certains ne pouvaient être
qu'entendus. C’est ce que le narrateur matthéen dit :
« Les
habitants de Jérusalem, de toute la Judée et de tout le pays des environs du
Jourdain, se rendaient auprès de lui; et, confessant leurs péchés, ils se
faisaient baptiser par lui dans le fleuve du Jourdain. Mais, voyant venir à son
baptême beaucoup de pharisiens et de sadducéens, il leur dit:Races de vipères,
qui vous a appris à fuir la colère à venir? » (Matthieu 3:3).
Dit autrement, si Jean le Baptiste prêche dans le désert, il ne parle pas
sans être écouté : ce sont de véritables foules qui viennent à lui pour être
baptisées. Marc précise dans son évangile que « toute la Judée, tous
les habitants de Jérusalem se rendaient auprès de lui, et ils étaient baptisés
par lui dans le Jourdain, en reconnaissant publiquement leurs péchés »
(Mc1.5). Ni indifférence, ni rejet, ni solitude : on est bien loin de l’image
du désert telle que nous nous la représentons dans l’expression « prêcher
dans le désert ».
D’ailleurs, c'est quand il a quitté le
désert que les choses se sont aggravées pour lui. Le prophète est tellement écouté
que sa parole dérange, et il est jeté en prison pour avoir dénoncé la conduite
d’Hérode qui a épousé sa belle-sœur Hérodiade. Usant d’un stratagème
machiavélique, celle-ci le fera décapiter pour se venger.
Jean Baptiste, une « voix dans le désert » (v.2).
Les quatre évangiles canoniques rapportent finalement que
Jean était la voix qui crie dans le désert. Mais un seul évangile (Mathieu)
rapporte qu'il "prêchait" dans le désert. Marc, lui, rapporte que
Jean "baptise" dans le désert, ce qui peut sembler paradoxal si on
considère qu'il baptisait d'eau.
Enfin, la voix qui crie dans le désert est la
formule rendue en latin par vox clamantis in deserto . Tandis que prêchant
dans le désert est rendue par praedicans in deserto. Il faudrait voir
si les expressions prêcher dans le désert et crier dans le désert
co-existent avec un sens différent, aujourd'hui. De même, il faut souligner que
la citation de Jean rapportée dans les quatre évangiles canoniques (vox clamantis in deserto ..) : « Moi,
dit-il, je suis la voix de celui qui crie dans le désert: Aplanissez le chemin
du Seigneur, comme a dit Ésaïe, le prophète (Jean 1:23) est inspirée du
livre d'Esaïe 40:3 (Ancien Testament) : Une voix crie:
Préparez au désert le chemin de l'Éternel, Aplanissez dans les lieux arides Une
route pour notre Dieu.
Rappelons que c’était pendant l’exil, Jérusalem
a été prise par les armées du roi Nabuchodonosor II et ses habitants ont été
déportés à Babylone. C’était une période difficile pour le peuple hébreu
retombé sous le joug d’une puissance étrangère et retenu captif hors de son
pays. Mais
le prophète Esaïe, porte-parole de Dieu, assure ses compatriotes que le
Seigneur continue à veiller sur eux, et les exhorte à se préparer pour
l’accueillir : « Une voix proclame : “Dans le désert, préparez le
chemin du Seigneur ; tracez droit, dans les terres arides, une route pour
notre Dieu“ » (Es40.3). C’est une erreur de transcription
qui aurait détourné l’expression de son sens initial : si l’on enlève les
guillemets après « Une voix proclame », la phrase devient : « Une
voix proclame dans le désert, préparez le chemin (…) ».
En effet, l’on peut dire que les
deux expressions expriment l’idée eschatologique de préparer la venue
du Seigneur. Ce sont donc
des paroles d'un prophète reconnu (Ésaïe) qui sont ici transférées à un nouveau
prophète (Jean le Baptiste). Aussi, même si le désert renvoie à une terre
hostile, stérile, il est considéré comme le lieu spirituel où Dieu parle au
cœur de l’homme.
C’est dire que nous avons un Dieu
qui vient vers nous en notre désert, un Dieu présent au cœur de nos
souffrances, un Dieu qui accepte de mourir sur nos croix pour que nous
puissions vaincre notre mort. En d’autres termes, se convertir, c’est se
tourner vers cette parole inattendue dans notre désert, est là où se trouve le
désert où Jean le Baptiste prêche. Dit autrement, notre désert
spirituel est le terrain de l'action salvifique de Dieu dans et par le Message
du Salut.
Esaie 40 :3 rappelle ainsi Mt 3 en évoquant
les débuts du ministère de Jean le Baptiste prêchant le baptême de
repentance : « C’est la voix de celui qui crie dans le
désert : préparer le chemin du Seigneur…Et toute chair verra le salut »
(Mt 3.3). Le message d’Esaïe que reprend Jean le Précurseur de Jésus est le
message de la repentance et de la conversion pour le pardon des
péchés. Tous
ceux qui venaient à Jean le Baptiste en toute droiture de cœur, confessant
leurs péchés, étaient propres à recevoir le Seigneur, qui par ses souffrances à
la croix, en ferait l’expiation. Mais il se trouvait là aussi des pharisiens et
des sadducéens qui voulaient participer au royaume des cieux en vertu de leur
position nationale et religieuse, croyant que, pour obtenir cette part, il
suffisait d’appartenir à la race d’Abraham, sans que leur état de péché fût en
jeu. Ils se trompaient entièrement, car ce n’est qu’en vertu de la grâce, par
laquelle Dieu pardonne au pécheur, que le Juif, comme tout homme, peut jouir
des bénédictions apportées par le Seigneur. Aussi Jean, indigné de leur manque
de conscience et de leur mépris des droits et du caractère de Dieu, leur dit :
« Race de vipères, qui vous a avertis de fuir la colère qui vient ? » Il
ne leur dit pas qu’ils sont trop mauvais pour éviter cette colère, mais : « Produisez
donc du fruit qui convienne à la repentance », c’est-à-dire: «Reconnaissez
avec droiture votre état de péché, confessez-le, et que votre marche réponde à
vos paroles». Il faut des fruits qui prouvent la réalité de ce que l’on
professe. C’était inutile de se vanter de sa position d’enfant d’Abraham ;
l’épreuve que Dieu avait faite de ce peuple et, par lui, du cœur de tout homme,
était à son terme et n’attirait sur lui que le jugement.
Aussi Jean ajoutait :
« Déjà la cognée est mise à la racine des arbres ; tout arbre donc qui ne
produit pas de bon fruit est coupé et jeté au feu». Le jugement ne
s’exécutait pas encore, la hache n’était pas encore levée ; elle était posée au
pied de l’arbre, prête à frapper, si les fruits de la repentance ne se produisaient
pas.
C’est dire que se convertir n’est pas dire ou penser des
choses justes sur le vrai Dieu, mais faire ce que celui-ci attend de l’homme :
qui fait la volonté de Dieu, voilà le vrai « fils d’Abraham » (v.9)
et voilà , ajoutera Matthieu, le vrai disciple de Jésus (Mt 7.21). À la
prétention d’un baptême qui sauverait automatiquement, Jean le Baptiste oppose
donc l’exigence d’une conversion effective.
Jean le Baptiste et le « kerygme » dans le
désert
Qu’est-ce
que c’est le « kerygme »? Ce mot provient du grec kèrugma employé
dans le Nouveau Testament pour désigner la proclamation de Jésus et des
Apôtres. Le kérygme, c’est l’action publique du
héraut qui proclame dans l’espace public un événement capital. Le verbe kerussein
(proclamer, annoncer) est devenu si important dans le NT qu’il symbolise la
mission chrétienne, kerygmatique par nature. Qui proclame et que
proclame-t-on ? Ce sont Jean-Baptiste, Jésus, puis les disciples, enfin la
future communauté qui proclament la bonne nouvelle ou la conversion. Le kérygme
désigne alors l’acte d’annoncer et le contenu annoncé. C’est pourquoi, dans le
vocabulaire chrétien des premiers siècles, le kérygme désigne la confession de
foi des chrétiens. Il se compose de trois énoncés essentiels : Jésus-Christ est
le Messie, le Fils de Dieu. Il est ressuscité, celui qui parle en rend
témoignage personnellement. Au nom du Christ, le témoin appelle à la
conversion
De ce
fait, nul doute que le kerygme est fondamental pour
l’évangélisation même encore aujourd’hui. C’est pourquoi, il est important de
savoir quel a été le noyau de la prédication de Jean-Baptiste dans le
« désert de judée », son contenu essentiel. Car, n’oublions pas qu’en
reprenant Isaïe 40
et sa fameuse voix criant dans le désert, le message est bien clair : Jean-Baptiste accomplit la prophétie d’Esaïe
et ce qui a été écrit en Malachie. Il est à cet effet utile de comparer les
textes évoqués :
- Ml 3, 1 :
« Voici que j’envoie mon messager et il
fraiera un chemin devant moi et soudain il viendra dans son sanctuaire, le
Seigneur que vous cherchez (…) »
Esaïe 40:3-5 :
« Une voix
proclame: dans le désert, frayez le chemin de Y., aplanissez, dans la steppe,
une route pour notre Dieu (...) et la gloire de Y. se révèlera et toute chair,
d’un coup, la verra, car la bouche de Y. a parlé. »
L’Évangéliste Jean confirme l’hypothèse, en
plaçant ce passage d’Esaïe dans la bouche même de Jean le Baptiste, lorsque
celui-ci se rend à lui-même témoignage :
« Ils lui dirent alors: ‘Qui es-tu, que
nous donnions réponse à ceux qui nous ont envoyés? Que dis-tu de toi-même?’ -
‘Moi, dit-il [je suis la] ‘voix de celui qui proclame : dans le désert:
aplanissez le chemin Seigneur’, comme l’a dit le prophète Isaïe’ » (Jn 1,
22-23)
Autrement dit, le christianisme n’est pas la
religion des promesses d’abord, elle est avant tout l’annonce des
accomplissements. Ce qui était attendu arrive. Ce qui était espéré s’accomplit.
Plus besoin de promettre que demain on sera sauvé, puisque le salut de Dieu est
pour maintenant, vraiment gratuit. Ce qui doit se voir en actes dans la vie de
l’Église. Ainsi, le narrateur matthéen présente le « kerygme » de Jean-Baptiste
comme l’œuvre libératrice et salvifique de l’Alliance, un chemin du salut balisé par la repentance, la conversion,
l'annonce du jugement imminent, l'exigence religieuse sans compromission (Mt.
3, 7-10). Pour y arriver, Jean-Baptiste s’y était préparé en trois moments
formulés comme suit :
D’abord, il n’y a
pas de création de voies nouvelles sans un travail de rénovation. Le prophète
ne se contente pas d’annoncer, il fait en sorte que l’avènement soit possible
et l’orientation autre qu’il prédit ne va pas sans interruption. Plus que
continuité, le prophétisme est rupture. Jean-Baptiste assume une bifurcation
nouvelle, déjà en portant par son nom la rupture qu’il énonce. En prenant le
nom de Jean, nom donné par la mère, et non celui de son père, Zacharie, il
rompt avec sa famille, et sa naissance contredit les lois biologiques de la
filiation naturelle. Il rompt bien sûr aussi avec le monde en partant au désert
où sa tenue est celle des prophètes. Suivant les Ecritures. Cette parole
déléguée trouve des échos dans les discours tenus par l’auteur lui-même qui,
suivant un principe analogique et typologique, révélateur d’une vision
conservatrice du monde et de l’histoire humaine ;
Ensuite, suivant les Ecritures, le récit le présente vêtu
à la manière d’Elie d’une ceinture et d’une peau de chameau, signe non de
régression à l’état animal, mais de rupture ; la peau de bête s’opposant
au tissu qui, par ses fibres végétales, est lien ténu, liaison rassurante et
symbole de continuité.
Enfin, Jean ne se compromet pas avec le pouvoir en place,
assumant vis-à-vis des membres de la société et du roi Hérode un rôle de
remontrance qui a toujours été celui des prophètes. La figure d’Elie présente
en filigrane dans le texte de Malachie revient en force. La parole du prophète se
déploie dans des prêches où la langue métaphorique des évangiles se transforme
en un message direct et virulent, dans lequel il met en garde le « peuple
commun », les Publicains et les chevaliers contre l’irruption imminente de
la colère de Dieu et prêche la conversion pour échapper au Jugement. Il dénonce
la souveraineté politique et oppressive et l’accumulation des richesses. On
touche là à l’essentiel du prophétisme : attention efficace aux faibles et aux
petits, en matière de justice notamment, le respect de Dieu et le respect
d’autrui étant deux commandements auxquels se ramène la Loi des prophètes.
La leçon retenue de la prédication audacieuse de
Jean-Baptiste, dont l’enseignement éthique s’adapte aux divers états de la vie,
est susceptible d’être actualisé dans n’importe quelle communauté. Jean-Baptiste
démontre que le christianisme, quelles que soient les époques, ne peut faire
l’économie du salut ou, en d’autres termes de la parole, dont le message est chargé
des éléments sotériologiques.
Le message de Jean Baptiste est simple : "Repentez-vous,
car le royaume des cieux est proche." (v.2). Les conséquences de ce
message ont à cet effet une grande portée. Dans le Nouveau Testament, dans l’original, lorsqu’il est question de se
repentir, il s’agit de « se comporter autrement dans la vie, du fait que
l’on a une autre conception du péché et de la justice ». La
personne qui se repent se rend compte qu’elle a péché – transgressé les lois
saintes et bénéfiques de Dieu – et qu’elle doit changer. L’appel, et le désir
de se repentir – de vivre autrement – vient de notre Père céleste (Jean 6:44).
Conscients du fait qu’un changement énorme a lieu dans
notre façon de penser quand nous nous repentons de nos péchés, certains se sont
mis à décrire cet événement comme un événement consistant à « donner son cœur
au Seigneur ». S’il est vrai que notre cœur a énormément affaire avec ce
processus, il faut bien comprendre que le repentir est loin de se limiter à
l’émotion d’un moment. Quand nous nous repentons sincèrement, nous agissons
aussi en conséquence – en vivant pieusement pour le restant de nos vies. Le
vrai repentir n’est pas un événement isolé. C’est une manière de penser et de
vivre continuellement, conformément aux instructions divines se trouvant dans
la Bible.
L’action de se tourner vers Dieu, par exemple dans
l’appel de Jean-Baptiste, signifie d’abord le rétablissement de la communion
avec Dieu. Et c’est sur la base de cet appel que se fait entendre l’exigence de
la sollicitude pour les hommes et pour Dieu dans la suite du Christ présent
pour toujours dans sa communauté. Mais les membres de la communauté matthéenne
vivent aussi dans l’attente de la venue du Fils de l’homme dans la gloire.
Seuls entreront dans le Royaume ceux qui font la volonté de Dieu et le disciple
chemine dans l’histoire avec une non-certitude de son salut.
Nous découvrons ainsi que le récit matthéen de « prêcher
dans le désert » vise à faire comprendre que par sa vie, sa mort et sa
Résurrection, Jésus est celui qui vient accomplir le plan divin de salut dont
les prophètes de l’Ancien Testament s’étaient fait l’écho dans l’histoire
d’Israël. Par la place qu’il donne aux enseignements et aux paroles de Jean le
Baptiste, le narrateur invite ainsi à « s’approcher » de la personne
de Jésus. Il nous semble cependant qu’une attention plus grande aurait pu être
accordée au jeu de relation des personnages, et l’autorité de Jésus mise en
valeur de manière plus juste. L’importance du schéma annonce/accomplissement
est avec raison mise en valeur, mais il resterait à préciser davantage la forme
que prend l’accomplissement en Jésus.
Au terme, le lecteur demeure avec une question. Quel est
le lien entre le salut que Jésus réalise pour son peuple, Israël (cf. 1,21), et
l’ouverture finale à la mission universelle ?
Urgence
de la conversion : un défi d’aujourd’hui
La question du salut revêt
aujourd’hui une importance capitale. Car,
le paradigme a changé : dans l’Église primitive, on était dans une société très
majoritairement chrétienne où se transmettait naturellement le message du salut,
tant sur le plan de la foi que sur celui de la vie chrétienne au sens large. À
présent, notre société est plus séculière que chrétienne, en terme du salut ou
de la véritable conversion. Le message du salut, de nos jours, n’a presque plus
d’audience. Prêcher la repentance ou la conversion aujourd’hui,
c’est « prêcher dans le désert » dans le sens contemporain que nous aimons en faire usage,
c’est-à-dire, prêcher dans la plus grande indifférence, c’est
là où les personnes à qui l’on s’adresse n’écoutent pas ou ne veulent pas
entendre parce que cela ne répond pas à leurs attentes. Car, la plupart des Eglises, notamment en Afrique, attisent le
désir de bonheur axé sur la richesse, la santé, le bonheur au détriment du
véritable message de conversion. Si l'on regarde les thèmes, ceux de guérison,
de miracle, de délivrance reviennent fréquemment et Jésus est plus souvent cité
que Dieu (ce dernier étant parfois présenté comme terrifiant). Dans le contexte
culturel africain, dominé par la peur et l'angoisse de la mort ou de la perte
de la substance vitale de sa personne, la religion est souvent perçue et vécue
comme l'instance qui 'guérit'; elle est aussi et surtout celle qui protège
contre toutes les forces du mal (démon, Satan, sorcier, etc… ).
En effet, au lieu d’une christologie qui soit plus proche des
récits évangéliques et qui dégage mieux la signification de la filiation divine
de Jésus, de ses miracles et de sa mort par rapport à notre salut, les pratiques cultuelles sont souvent consommées « comme un
opium qui adoucit les souffrances sociales ».
Aujourd’hui, la
question du salut revient avec force nous obliger à l’annonce, en retrouvant la
situation des débuts de l’ère chrétienne, et en reprenant les fondamentaux de
l’évangélisation. Celle-ci n’est pas la divulgation d’une idéologie ou d’un
courant d’idées ; elle vise à permettre à chacun de rencontrer le Christ en
vérité, personnellement déjà. Il s’agit donc d’une grâce reçue du Seigneur,
dont l’Église a pour mission de témoigner et qu’elle doit annoncer ; son unique
mission, conduire vers Dieu.
Ni théorie, ni
discours, ni matraquage, ni marketing, ni forcing, non. Il nous faut prêcher la
vérité de toujours dans les mots de tous les jours, plongés dans l’expérience
de chaque jour, avec du concret, des exemples vivants, du vécu. Montrer la foi
incarnée, en direct, pour annoncer le nom de Jésus dans le « désert »
de tout un chacun.
Le fait que le Seigneur nous offre, une
fois de plus, un temps favorable pour notre conversion, ne doit jamais être
tenu pour acquis. Cette nouvelle opportunité devrait éveiller en nous un
sentiment de gratitude et nous secouer de notre torpeur. Malgré la présence,
parfois dramatique, du mal dans nos vies ainsi que dans la vie de l’Église et
du monde, cet espace offert pour un changement de cap exprime la volonté tenace
de Dieu de ne pas interrompre le dialogue du salut avec nous. En Jésus crucifié,
qu’il « a fait péché pour nous » (2Co 5, 21), cette volonté est arrivée
au point de faire retomber tous nos péchés sur son Fils au point de « retourner
Dieu contre lui-même ».
En ce temps favorable, laissons-nous donc
conduire comme Israël dans le désert (Os 2, 16), afin que nous puissions
enfin entendre la voix de notre Époux, pour la faire résonner en nous avec plus
de profondeur et de disponibilité. Plus nous nous laisserons impliquer par sa
Parole, plus nous pourrons expérimenter sa miséricorde gratuite envers nous. Ne
laissons donc pas passer ce temps de grâce en vain, dans l’illusion
présomptueuse d’être nous-mêmes les maîtres du temps et des modes de notre
conversion à lui.
Jimi ZACKA, PhD
Exégète
Cf. André Paul, « Jean
le baptiste : L'homme qui révéla le Christ », Le Monde des religions, no 74, novembre 2015
Cheza Maurice. «Repenser le salut chrétien dans le contexte africain».
XXIIIe Semaine théologique de Kinshasa (10-15 mars 2003). In: Revue
théologique de Louvain, 34ᵉ année, fasc. 4, 2003. pp.
566-568;