mercredi 24 août 2016

PARABOLES DE JESUS[1] ET PARABOLES AFRICAINES : VALEURS ET ENJEUX



La parabole, l’énigme de la sagesse

     La parabole est un procédé oral par lequel, le maître, provoque l’auditeur à la réflexion. Il le provoque à trouver en lui-même solution à ses questions. Le maître fait appel à l'étonnement de ses auditeurs par le moyen de comparaisons souvent déroutantes. En Afrique, une parabole est une comparaison pour montrer quelque chose d'invisible que l’orateur ne peut dire directement, mais qu'il peut faire comprendre en racontant une histoire. Une histoire inventée, qui n'est arrivée ni à toi, ni à moi, et qui, pourtant, finira par dire de la vérité pour nous. Cette histoires est imaginée et racontée par un maître de sagesse pour agrémenter et illustrer son enseignement moral. Elle est tirée de la vie quotidienne et est donc directement compréhensible par l’auditoire. Mais l’enseignement moral qu’elle illustre est plus subtil et demande à être deviné. La parabole ponctue ainsi la plupart du temps la parole des anciens ou les sages des tribus. Car, la sagesse se veut comme parole par les paraboles. Elle renferme une valeur, un conseil, donc, un comportement à adopter face à une situation donnée d’où l’importance de les savoir décortiqué.
     In fine, la visée de la parabole est donc argumentative. Elle propose des personnages et des situations symboliques, représentatifs de la morale que l'auteur veut en dégager.

La parabole, outil de transmission du savoir traditionnel

     Différentes traditions, coutumes, pratiques et cultures puisent souvent la sagesse des paraboles composées de tout un mystère épais qui reste toujours vêtu de la parole. Il faut le vivre, s’en imprégner, car n’étant enseigné que par l’oralité. Autrement dit, la parabole peut être considérée comme la partie de la tradition qui est mise en forme selon un code propre à chaque société et à chaque langue, en référence à un fonds culturel. Elle véhicule aussi bien l'histoire du groupe que ses croyances, ses représentations symboliques, ses modèles culturels ou sa vision du monde naturel.
Fortement imprégnée de valeurs spécifiques de la société, elle sert souvent de base à l'enseignement traditionnel. L'efficacité de la parabole tient au fait qu'il implique un double niveau de lecture, qui correspond à sa double fonction : divertir et instruire. A un premier niveau de lecture, la parabole propose une histoire généralement simple, ordinaire avec des personnages représentatifs d'une société. Un second niveau de lecture doit amener le lecteur ou l’auditeur à interroger son sens, à en dégager la valeur symbolique et les enseignements qui peuvent en être déduits.

La signification de la parabole au temps de Jésus

     Avant de parler des paraboles attribuées à Jésus, il faudra tracer à grands traits les contours de l'univers de la parabole. Ce mot « parabole », comme on a pu le voir dans notre historique de la parabole chez les anciens, n’a pas un sens très précis, et de ce fait a dû nécessairement jeter quelques vagues dans cette esquisse.
     Dans l’Ancien Testament, nous le trouvons avec des acceptions très diverses : c’est le titre donné au livre des Proverbes (1 Rois 4.) s’emploie pour désigner une sentence (Ez 28.2), une parole fameuse (1 Samuel 10.4), un discours (Job 27.1 : Nombres 23.7 ; 24.3, 15), plein de sagesse ou prophétique, une fable (Ezechiel 27.2),  et en général toute parole énergique ( Ezechiel 27.5), propre à frapper fortement les auditeurs comme l’indique le mot hébreux mashal  qui sert à désigner toutes les manières de parler, et dont la racine signifie  dominer. Il peut signifier aussi "semblable "ou "moitié", ou "être comme..." et renvoie alors à la similitude, à la comparaison.
     Il convient de préciser ici que le peuple d'Israël recueille les comparaisons dans sa vie quotidienne, faite de champs, de labours et de semailles, d'oliveraies, de vignes et de vendanges, de voyages... et au milieu de ces réalités, comme un rêve immense et comme une réalité qui le fonde, le roi. Israël parlera volontiers en mashal, en paraboles, à partir de ces réalités quotidiennes. Ce sont elles qui lui donnent les points de comparaison pour penser - comme on s'élance d'un tremplin - la présence de Dieu dans son histoire. La pensée hébraïque est concrète. La théologie forgée au fil des pages de la Bible est également concrète. Elle n'est pas spéculative autant que la pensée grecque nous a appris à l'être, elle est plus spontanément narrative. Elle raconte une histoire et l'on comprend Dieu, on comprend que cette histoire est habitée par la présence de Dieu[2]. En effet, on relève une similitude conceptuelle entre la parabole du temps de Jésus et celle de la tradition africaine[3].
     Dans le Nouveau Testament, parabôlè a aussi des significations différentes[4]. Il a celle de proverbe (Luc 4.23), où Jésus dit : « sans doute vous allez m’appliquer cette parabole : « Médecin, guéris-toi, toi-même », « un aveugle peut-il conduire un aveugle ? Il indique une comparaison (Matthieu 15.14). Ces indications montrent assez bien que le mot parabôlè n’a pas un sens bien déterminé ; cependant, comme dans le Nouveau Testament, il sert le plus souvent à désigner des discours de Jésus d’une forme particulière, nous pouvons arriver à une définition précise. Ici, ce ne sont ni les allégories, ni les proverbes, ni les fables, ni les simples comparaisons ; mais, seulement les discours de Jésus-Christ qui reçoivent si souvent le nom de paraboles dans les Evangiles. Afin de définir donc ce mot parabôlè et de ne pas rester vague, il me semble que de la comparaison des discours paraboliques de Jésus-Christ, on peut tirer la définition suivante : 

La parabole est une métaphore ou une comparaison tirée de la nature ou de la vie courante, qui frappe l’auditeur par son caractère vivant ou étrange, et  dont l’application exacte sème dans l’esprit un doute suffisant pour inciter à une pensée personnelle[5].
 
     Ainsi, pour nous montrer la bonté de Dieu et sa miséricorde pour les pécheurs, Jésus met cette vérité en action dans un petit récit qu’il invente pour notre instruction.  

La parabole, mode d’enseignement de Jésus

     Les paraboles étaient une caractéristique de la prédication populaire de Jésus. Elles étaient utilisées pour permettre à Jésus de n’adresser son message qu’aux hommes de bonne volonté présents dans son auditoire. Seules les personnes de bonne volonté allaient en effet faire l’effort de compréhension nécessaire pour saisir le sens de ses énigmes[6]. A la fin de celles-ci, Jésus disait souvent : « Celui qui a des oreilles, qu’il entende ! » Car pour comprendre une parabole, il faut réfléchir et être prêt à changer l’idée que l’on se fait de Dieu. Mais la question qui s’impose est celle-ci : Pourquoi Jésus aimait-il tant enseigner en paraboles ?
     Nous retiendrons, entre autres,  deux raisons : premièrement,  les paraboles de Jésus proviennent d’une tradition orale[7]. Au temps de Jésus, en Palestine, on aimait parler en langage imagé. C’est un langage vivant qui servait à donner un enseignement. Par exemple les rabbins utilisaient ce type de langage pour enseigner. Jésus lui aussi va utiliser ce langage pour donner son message. Les paraboles sont une clé pour accéder plus facilement à son enseignement sur le royaume. A travers ce langage imagé, Jésus  va véhiculer un certain nombre de messages sur des thématiques précises liées au mystère du royaume et ses exigences. Comme déjà souligné, ces paraboles n’ont pas de sens transparent puisque par définition, elles utilisent un langage codé. Deuxièmement,  Les paraboles sont destinées à faire naître la foi chez l’auditeur : s’y ajoutent toutes les formes d’éducation et d’éclaircissement sur la vie chrétienne[8]. Le danger inhérent à cette culture, c’est l’oubli de ce qu’on a entendu. Le langage vivant, imagé plutôt que des pensées abstraites, devient un véhicule normal de communication parce que cette sorte de langage a du pouvoir sur l’auditoire.
     Les évangiles rapportent que Jésus avait l’habitude de parler aux foules en paraboles et en énigmes : « Jésus leur parla de beaucoup de choses en paraboles » (Mt 13.3). A ses disciples en revanche, Jésus expliquait le sens de ses paraboles et ses énigmes (qui ne les comprenaient pas toujours pour autant) : Les paraboles se présentent ainsi sous formes d’énigmes : il appartient à l’auditoire de retrouver à travers le sens littéral de la parabole son sens moral. Il s’agit d’une technique rhétorique utilisée pour susciter l’attention de son auditoire et pour préserver un enseignement public des oreilles indiscrètes. 

Les paraboles de Jésus en écho avec les  paraboles africaines

            Les deux genres de paraboles occupent une place de prédilection dans la tradition orale en Palestine et en Afrique. C’est dire qu’elles correspondent, chacune à leur place, à des modes d’expression spécifiques obéissant à des conditions de production, de transmission et de conservation étroitement dépendantes d’un certain type de société.
            Ainsi, si les paraboles africaines, ce sont des récits à vocation exemplaire ou morale faisant parfois intervenir des animaux à la place des hommes, pouvant de temps à autre prendre des aspects satiriques,  les paraboles de Jésus se servent aussi d’un langage vivant pour s’adresser concrètement à ses auditeurs. Ainsi, elles comportent toujours quelque chose d'insolite qui éveille l'attention : voyez ce champ peu ordinaire, cette famille étrange, ce singulier intendant. Le narrateur, sans aucun doute, utilise des métaphores, mais à condition qu'elles ne soient pas inintelligibles pour l'auditeur : elles devront être usuelles et faire partie de la culture ordinaire.
     Concernant les deux types de paraboles, il faut que l'épisode raconté, aussi étrange et inattendu qu'il puisse paraître, rejoigne suffisamment la réalité courante, demeure donc acceptable et possible, de telle sorte que l'auditeur ne se sente pas contraint de passer à une application de type allégorique. Etant donné que les paraboles sont de courts récits narratifs, leur interprétation est brève et intense. Elles ne sont pas suivies de commentaires, de même que le sens du poème est dans le poème, ainsi le sens de la parabole est dans la parabole. La brièveté de la parabole et son langage imagé ont pour but de fixer leur dénouement dans la mémoire et l’imagination des auditeurs.
            Comme dans l’oralité africaine, « les paraboles de Jésus sont des événements de parole, qui rendent totalement présent ce qu’elles portent au langage, mais qui le rendent présent en tant que parabole[9] ». Ici la parabole est avant tout une manière de parler qui cherche à produire des effets sur son auditoire.

Le langage de la parabole en tant qu’événement

            Que cela concerne les paraboles de Jésus ou celles de la culture africaine, une parabole réussie, c’est un événement en deux temps : 1) Elle crée une possibilité nouvelle dans la situation ;  2) elle oblige l’auditeur à se décider dans un sens ou dans l’autre. Dans ce cas, le conteur risque tout sur le pouvoir du langage. Plus profonde est l’opposition entre le conteur et l’auditeur, plus grande est la décision à laquelle fait face l’auditeur. Et il y a des oppositions qui vont au-delà de l’état d’esprit conscient d’un homme et descendent au plus profond de son être, impliquant tous ses actes et ses attitudes. C’est à de telles attitudes et oppositions que les paraboles de Jésus étaient communément confrontées.  C'est pourquoi conter une parabole, c'est toujours courir un risque. Car une chose est certaine : la parabole ouvre une possibilité d'action qui sera inévitablement ou saisie ou rejetée.
     En Afrique, si  les paraboles fonctionnent, elles nous font réfléchir, nous les africains, non seulement au dynamisme d’une histoire intéressante, mais à des questions de société profondément personnelles auxquelles nous avons à faire face chaque jour. Les paraboles ne sont pas des diversions imaginées de la vie réelle, mais des échantillons volontairement choisis dans la vie que nous vivons réellement. Elles nous appellent à repenser notre façon de voir, notre comportement. Elles nous obligent à revoir nos attitudes et notre conduite dans notre communauté ou dans notre société dont nous acceptons paresseusement et sans critiques les modes de pensée.
     De même, les paraboles de Jésus rendent la vie ordinaire importante. Jésus fait preuve d’une théologie de l’ordinaire. Dans ses paraboles, il y a une absence marquée du surnaturel. Pour Jésus,  la vie de tous les jours est le théâtre  dans lequel il faut jouer la pièce du salut. En faisant appel à la vie de tous les jours, les paraboles nous disent que nous serons sauvés là où nous sommes. Le salut, c’est d’abord quelque chose qui arrive dans notre cadre de vie[10]. C’est la parole du Royaume qui nous met à distance de notre désir de faire pour nous placer en situation de choix, puis de réception de quelque chose dont nous ne sommes ni l’origine ni la cause.
     C’est pourquoi, le mot que Jésus emploie souvent avec le mot « salut », c’est « aujourd’hui ». C’est dans cette optique qu’il accepte le prudent repentir de Zachée « Aujourd’hui, le salut est entrée dans cette maison » (Luc 18.19) et celui du brigand sur la croix : « Aujourd'hui tu seras avec moi dans le paradis » (Luc 23. 39-43 ). 

Conclusion

     Que ce soient dans les paraboles de Jésus ou dans les paraboles africaines, nous sommes invités à faire un choix et à prendre une décision. On nous demande de faire attention et de regarder en face des situations que nous préférions ignorer. Les paraboles nous disent que c’est au milieu de notre vie de chaque jour— dans l’ordinaire banalité des repas, du boire, du sommeil, des choix, de l’amour, du pardon, de voyages, d’hospitalité, etc — que notre bonheur et notre salut trouveront leur accomplissement. Dans les paraboles, nous apprenons que c’est au-dedans de l’histoire de notre quotidien que se trouve l’histoire la plus profonde de notre vie, de notre salut.
     Au final, nous sommes invités à mieux comprendre le texte des paraboles, car c'est à nous aussi que Jésus pourrait adresser le reproche mérité par ses auditeurs, qui lui demandaient le sens de la parabole du semeur : « Vous ne comprenez pas cette parabole ? Alors comment comprendrez-vous toutes les paraboles?» (Me 4,13).

Prof. Jimi ZACKA
Exégète, Anthropologue, Chercheur


[1] A propos des paraboles de Jésus, lire Joachim JEREMIAS, Les paraboles de Jésus, Le Puy, Éditions Xavier Mappus, 1962.
[2] Il est important de savoir que les paraboles de Jésus sont d'abord :
- une invitation à deviner quelques traits du visage de Dieu pour nous,
- une invitation à reconnaître quelques traits du visage de Jésus-Christ
- une invitation à découvrir que le Royaume passe par des chemins auxquels nous n'aurions pas pensé.
[3]  Par exemple, dans les deux procédés, le langage parabolique invite à un engagement, à prendre position.
[4] On compte dans les évangiles plusieurs paraboles, certaines dites majeures mais d'autres dites mineures. Combien y-a-t-il de paraboles dans les évangiles et quelles sont leur degré d'importance selon les catégories ? A lire sur ce lien ci-dessous (consulté le 24/08/2016)  :  http://www.interbible.org/interBible/decouverte/comprendre/2006/clb_061215.htm     
[5] Charles DODD, Les paraboles du royaume de Dieu, Paris, Éditions du Seuil, 1977.
[6] Comme le souligne avec raison  Élian CUVILLIER, « Parabolè dans la tradition synoptique », ETR 66/1 (1991), p. 25-44., p. 40 « […] le disciple est bien celui qui a reçu le privilège de l’intelligence ; mais ce privilège est cependant contrebalancé par une invitation très exigeante à une vigilance et une fidélité actives dont Mt fait le sujet d’un certain nombre de paraboles. »
[7] Lire Ivor Harold JONES, The Matthean Parables, a Literary and historical Commentary, Leiden, Brill, 1995.
[8] Lire Jacques DUPONT, « Le point de vue de Matthieu dans le chapitre des paraboles », in M. DIDIER (éd.),

L’évangile selon Matthieu : Rédaction et théologie, Gembloux, Duculot, BEThL (29), 1972, p. 221-259., p. 234.
[9] Eberhard JÜNGEL, Paulus und Jesus. Eine Untersuchung zur Präzisierung der Frage nach dem Ursprung der
Christologie, Tübingen, J.C.B. Mohr, 1967, p.138.
[10] C’est pourquoi, « L’aveuglement des gens n’est donc pas le but poursuivi par Jésus dans l’emploi du discours parabolique : il en est la cause. Jésus s’exprime en paraboles parce que la foule est incapable de voir et de comprendre » Voir : Jack Dean KINGSBURY, The Parables of Jesus inMatthew 13 : A Study in Redaction-Criticism, Londres, SPCK, 1969, p. 49-51..

mercredi 27 juillet 2016

DOT AFRICAINE ET MARIAGE CHRETIEN

L'ouvrage présente une recherche approfondie sur la question du mariage en Afrique.   Par conséquent, il a semblé nécessaire d’aborder le problème le plus épineux : celui de la dot.

  La question de la dot demeure aujourd’hui un sujet tabou dans les Églises africaines. Car, l’influence de la coutume africaine exige que le mariage ne soit reconnu qu’en cas de versement de la dot. En effet, ce principe s’est inséré dans les ordonnances des Églises africaines et devenu même une condition sine qua non quand il s’agit de bénir un mariage : « pas de dot, pas de bénédiction nuptiale».

Du coup, pour la plupart des jeunes, la dot apparaît aujourd’hui comme une entrave majeure au mariage due au coût excessif. En effet, la question récurrente est de savoir s’il faut supprimer la dot ou la maintenir.
Dans cet ouvrage, l’on nous fait découvrir la signification et les pratiques  de la dot d' hier et d'aujourd’hui dans certaines sociétés africaines et chez le peuple juif dans l'Ancien Testament. Ici, l'accent est mis sur l'étude du "mohar" israélite.

Ensuite,  la réflexion s'oriente sur ce que dit le Nouveau Testament, non seulement de la dot, mais aussi du mariage chrétien.

Enfin, avec l'exégèse des textes bibliques, quelques tentatives de réponses sont données aux questions fondamentales qui s’imposent : La dot est-elle indispensable au mariage des chrétiens ? Est-elle une contrainte pour les chrétiens de donner la dot avant le mariage ? Comment l’Église peut-elle aborder la question de la dot aujourd’hui ?

Le résultat de cette étude a permis de poser avec pertinence la problématique de la dot et du mariage des chrétiens aujourd'hui en Afrique.
L'objectif est d'amener ceux/celles qui voudraient bien s'informer sur la signification et la pratique de la dot en Afrique, à découvrir sa nature, sa signification, sa pratique, ses inconvénients et ses avantages et en quoi elle peut constituer aujourd'hui un défi au mariage.

Cette étude est à la fois approfondie et enrichissante à la hauteur  des préoccupations liées au mariage des chrétiens en Afrique. 
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En vente sur ce lien : https://www.edilivre.com/catalog/product/view/id/779860/s/dot-africaine-et-mariage-chretien-255a42525f/ 
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NB ; Les droits d’auteur de cet ouvrage seront reversés à une association chrétienne qui s’occupe de jeunes filles vulnérables.

Prof. Jimi ZACKA

jeudi 7 juillet 2016

L’ EXORCISTE ETRANGER : Lecture exégetique de Mc 9.38-40 (Prof. Jimi ZACKA)


1. Texte

38. Jean lui dit : « Maître, nous avons vu quelqu’un chassant les démons en ton nom et nous voulions l’en empêcher parce qu’il ne n

lundi 30 mai 2016

LA LAÏCITE A L'EPREUVE DES RELIGIONS ET L'ETAT (Conférence donnée par Prof. Jimi ZACK)

Introduction  


Évoquer la question de laïcité en Afrique en général, et particulièrement en Centrafrique, suscite souvent de diverses réactions. Pour certains, l’africain est un être religieux, ainsi donc il est inutile d’aborder la question de laïcité. Pour d’autres, la laïcité est synonyme d’athéisme, en parler, c’est évacuer la croyance à l’existence d’un au-delà. Car, en matière de la foi, rien n’est de ce monde : Tout appartient à Dieu. D’autres spécialistes encore laissent croire que la laïcité est un héritage colonial ainsi qu’une réalité postcoloniale qui prône un système dans lequel les Églises ne vont pas s’exprimer dans l’espace public. En effet, c’est une manière de reléguer le sacré au domaine privé et empêcher le chrétien de se manifester sur la place publique. C’est pourquoi, même si le terme laïcité est bien inscrite dans la constitution centrafricaine, son applicabilité semble encore floue dans l’imaginaire centrafricain.  Du coup, la posture des Églises dans l’espace public se lit encore sous le prisme de diverses critiques. 

     Par exemple, certains pensent qu’il est normal, souhaitable voire nécessaire que les Églises s’engagent dans la vie publique en prenant part à ses débats. D’autres, au contraire, contestent la légitimité de toutes interventions des responsables religieux dans le champ temporel, considérant que l’Église doit s’en tenir à sa mission spécifique qui est d’ordre spirituel. Enfin, il y a ceux qui pensent que l’Église devrait, d’une manière générale, se taire ou rester discrète dans l’espace public et ne prendre position que face à des situations extrêmes, quand la vie des personnes ou du monde est gravement menacée. 

 De tout ce qui précède, il convient de répondre d'abord à la question: qu'est-ce que la laïcité?  Selon Le Petit Larousse, le mot laïque vient du terme grec laikos, « qui appartient au peuple ».  La laïcité implique ainsi la séparation entre le civil et le religieux.
 
   Malheureusement, notons-le, ce schéma Église-État en Centrafrique met à l'épreuve la notion de laïcité. Pourtant,  comme ailleurs en Afrique, mais avec peut-être plus d’acuité en Centrafrique, la société est fondamentalement plurielle : pluralité d’ethnies, pluralité de cultures, pluralité de langues, pluralité de religions, pluralité de vision du monde. Dès lors, se trouve posée la question des règles de conduite permettant à tous de vivre ensemble dans le respect de chacun. Depuis des lustres en Afrique, et notamment en Centrafrique, c’est dans la personne du « Chef » ou du "sage" (du village, de tribu, ou d’ethnie) que l’homme africain confie la responsabilité d'organiser l’harmonie et l’unité de sa pluralité en lui confiant le « pouvoir » de préserver la cohésion sociale, de coordonner le sacré et le social. C’est dire que la notion de laïcité existait déjà de manière sous-jacente dans la société traditionnelle centrafricaine.
     Mais aujourd’hui, c’est aussi différent que beaucoup plus difficile dans le cadre élargi des sociétés contemporaines  où le chef semble perdre son emprise sur l’ensemble de la société plurielle. Il appartient au peuple que revient le soin de rendre possible le « vivre ensemble », dans le respect de la laïcité dont les responsables politiques se doivent d’être, par leur fonction, les principaux garants. La laïcité devient ainsi ce qui permet à une communauté plurielle de se constituer en communauté authentiquement "politique" ; c’est-à-dire composée de citoyens sans doute en conflits, naturels et légitimes, entre eux, mais sachant les régler démocratiquement. D’où la nécessité  de revenir à une bonne compréhension de la laïcité afin de faire avancer le débat.
     Il convient de rappeler que toutes les crises que vit la Centrafrique révèlent de réels problèmes de fond inhérents à la gestion de nos diversités existentielles . C’est dans cet esprit que nous voulons aborder cette thématique. Les préoccupations qui sous-tendent cette réflexion se situent à deux niveaux : d’abord, si la RCA est un pays laïc, comment cette nation peut-elle organiser la liberté des religions sans que cela conduise à un conflit interreligieux ? Du moins, comment organiser la séparation et la coexistence pacifique entre l’Etat et les religions d’une part et les relations entre les différentes religions d’autre part.
     Ensuite, certaines interrogations fondamentales taraudent toutes les consciences aujourd’hui : Quelle posture l’Église devra-t-elle prendre aujourd’hui vis-à-vis de l’État et des adeptes d’autres religions ? Et si l’Église a encore un rôle à jouer dans l’espace public, comment  devra-t-elle participer à ce débat collectif d’une société à la recherche d’un nouveau vivre ensemble?  Autant de questions qui donnent sens et mettent en valeur l’opportunité et la nécessité de ce colloque. Afin de parvenir à une meilleure compréhension de ma communication, je vais l’articuler en trois parties distinctes. 
 
     La première partie présente, entres autres, deux défis spécifiques auxquels les Églises en Centrafrique sont confrontées. J’aime bien ce mot défi, car il a un double versant. Il dit à la fois un obstacle, une difficulté effective et en même temps un dépassement, une ouverture possible. La deuxième partie présente Jésus face aux pouvoirs politique. La question à aborder dans cette partie est la suivante : Qu’est-ce qui, dans le message du Christ, rejoint le cœur de la laïcité dans son rapport à la conscience, aux pouvoirs politiques et religieux ? Qu’entend-t-on par « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu » (Lc 20, 20-26 ; voir également Mc 12, 13-17 et Mt 22, 15-22). Jésus  est-il laïque?  La  troisième partie suggère enfin comment l’État et l’Église centrafricains pourraient entretenir des rapports afin de vivre en une laïcité adaptée?

I.                   DES DÉFIS A RELEVER EN PERSPECTIVES ÉVANGELIQUES

1.1. Les défis du rapport  au politique

     Le rapport entre l’État et les Églises en Centrafrique suscite aujourd’hui certaines inquiétudes parce qu’il apparaît de plus en plus ambigu. Une des craintes souvent exprimées dans l’espace public centrafricain, notamment parmi la population, est que la laïcité a perdu sa signification première, celle de la neutralité de l’État vis-à-vis de l’Église ou des confessions religieuses, cette notion est plutôt connotée de plus en plus du sectarisme, d’ethnisme et de clientélisme. En d’autres termes, la réalité de la laïcité en RCA renvoie à la manipulation des sentiments identitaires des populations et des différences religieuses. La laïcité se lit à l’aune de l’appartenance à une confession religieuse privilégiée, à une posture politique ou ethnique, c’est-à-dire, les responsables des pouvoirs politiques, fidèles de l’une ou de l’autre religion, ignorent les autres et se savent adeptes d’une confession religieuse particulière dans un champ pluraliste des religions diversifiées.
     Il y a aussi ce malaise subtil, inodore, silencieux qui est celui que crée constamment l’appartenance du Chef de l’Etat à une communauté religieuse, au sein de la communauté des croyants. Ce malaise reflète soit la crainte d’une défaveur politique, soit la quête d’un traitement de faveurs de certaines Églises auprès de l’Etat. De toute façon, il y a certaines pratiques anti-laïques qui suscitent des interrogations aujourd’hui : lorsque les responsables d’Église sympathisent avec l’homme politique, se familiarisent avec lui, formulent une apologie de sa politique,  peut-on encore parler de laïcité dans cet État ? Lorsque les religieux se réjouissent des dons octroyés par les politiques à des fins électoralistes, la notion de laïcité peut-elle encore avoir son sens? Le dilemme est là : soit l’homme de Dieu adresse trop de requêtes à l’homme politique et celui-ci en profite pour l’assujettir, soit on ne le sollicite pas et on se conforme aux exigences de la véritable laïcité.  Ce qu’il faut comprendre aussi, c’est l’alternative que le politique a tendance à placer devant l’Église : ou bien celle-ci est pour la majorité présidentielle, de ce fait, elle bénéficie de certaines faveurs présidentielles ou bien, elle est dans une posture neutre et sa neutralité s’interprète comme une allégeance à l’opposition. Par voie de conséquence, tout ce que l’Eglise prendra comme posture sera interprétée selon cette grille de lecture par le pouvoir politique.
     Du coup, voir l’Église aller sur le terrain de la politique politicienne est particulièrement sensible et passionnel, propice aux jugements, aux exclusives et considéré comme ferment de division de la communauté. Ce qui est souvent redouté,  c’est le « parti pris » éventuel de telles postures. Il est alors reproché aux responsables d’Églises de se mêler de ce qui ne les regarde pas, de se faire instrumentaliser de manière partisane dans un jeu de rapports de force, d’entrer dans des logiques de pouvoir, au lieu de se consacrer à leur mission spécifique d’annonce de l’Évangile.
     Pourtant, dans l’esprit de la laïcité bien comprise, le rapport de l’Etat aux religions devrait être marqué par la neutralité, la transparence des intentions et la vigilance pratique. En outre, la séparation « des Églises et de l’État » implique aussi que l’État ne doit subventionner, ni ne se mêler du fonctionnement des Églises. Sans intervenir dans l’organisation doctrinale et pratique des Églises, il devient un organe régulateur des incidences sociales et politiques du fait religieux, des options et des actions religieuses, positives ou perverses et crée à cet effet un cadre juridique.
     Malheureusement, aujourd’hui, nous assistons dans notre pays à l’intrusion ostentatoire des autorités religieuses dans la sphère politique.  Beaucoup de pasteurs ont pris de liberté avec les obligations de leur sacerdoce, notamment en utilisant leur position pour s’allier au pouvoir politique. En 2004, plusieurs pasteurs ont montré un intérêt inaccoutumé pour la politique. en se présentant à la présidentielle et aux législatives. Ce qui est encore plus révélateur chez ces responsables d’Église, c’est leur volonté d’être instrumentalisés par des leaders politiques, au lieu de se consacrer à leur mission spécifique : celle d’annoncer l’Évangile pour conscientiser la classe politique et ceux qui sont à la charge de la chose publique, pour qu’ils assurent toujours mieux le bien-être et l’épanouissement de leurs peuples. En 2011, le responsable  chargé de la structure du pilotage des élections n’était pas choisi du monde politique, ni de la société civile, ni d’un autre monde, mais du corps ecclésiastique. Seulement, ce choix n’a pas fait bonne presse auprès de tous à la fin de sa mission.  La date du « 23 Janvier 2011 » restera un mauvais souvenir pour certains qui croient que c’est grâce à lui que la volonté du peuple centrafricain a été confisquée.
Il importe donc de s’interroger sur des précautions nécessaires à prendre lorsque les autorités religieuses fréquentent régulièrement le pouvoir politique : certes, l’autorité religieuse pourrait être proche de la sphère politique, mais ne pas se sentir "chez lui" parmi les hommes politiques ; familier avec les corridors du pouvoir, mais sans y être à l’aise. Parce qu’être l’homme de Dieu, c’est à la fois dire la vérité au pouvoir, et être la voix des sans-voix et des marginalisés, des victimes qui en dernier ressort ont une place spéciale dans le royaume de Dieu[1]. 
De même, une autorité ecclésiastique ne peut accepter n’importe quelle politique. Il ne devrait pas avoir peur de la discussion et de l’engagement politique. Malheureusement, beaucoup de leaders chrétiens centrafricains ont opté la "politique de l’autruche". C’est-à-dire, se taire ou s’inscrire dans la logique proverbiale qui dit : « la bouche qui mange ne parle pas ». Pourtant, « celui qui ne fait rien ne commet jamais d’erreurs, mais c’est toute sa vie qui est une erreur » écrit François Varillon (joie de croire, joie de vivre, 1981) qui dénonce « le faux apolotisme des chrétiens aux mains pures ». 
Pour le théologien allemand Zwingli, « rendre un culte à Dieu, ce n’est pas rester entre les quatre murs »-- non, c’est aller dans les rues et y agir. La spiritualité a une dimension nécessairement publique et politique. L’Évangile ne se limite pas seulement à « Dieu et l’âme », il concerne aussi ce monde où il faut manifester concrètement le règne de de Dieu. 

1.2. Les défis du rapport à la laïcité

    En RCA,  l’expérience religieuse fait partie du quotidien dans tous les domaines et à tous les niveaux. Même pour ceux qui n’ont jamais mis pied à l’Église ou à la mosquée, ils ont toujours eu à prendre à témoin le Dieu « Nzapa » soit pour clamer leur innocence devant une juridiction soit pour faire de lui le « Dieu accessoire » quand ils se sentent en danger. Aussi, depuis ces dernières décennies, les relations entre l’islam et le christianisme oscillent entre tension et dialogue pour des raisons politiques, sociales, et finalement religieuses aujourd’hui. La Centrafrique est confrontée aujourd’hui au défi du vivre-ensemble entre christianisme et islam. Pourtant, très présentes au cœur des cultures centrafricaines, ces deux religions (l’islam et le christianisme) présentent de nouveaux défis du vivre-ensemble : Incompréhensions, provocations, manipulations, excès, violences, anathèmes. La situation actuelle en Centrafrique illustre bien la complexité et la sensibilité du sujet. En effet, certaines interrogations s’imposent. 
     Ce vivre-ensemble est-il encore tout simplement possible ? Le vivre-ensemble appelle le respect et la reconnaissance de l’autre : les verra-t-on ?  Le vivre-ensemble requiert un vocabulaire commun : existera-t-il ? Plus encore, le vivre-ensemble doit avoir un objectif : pourquoi et pour quoi devons-nous encore vivre ensemble ? Allons-nous vivre en diversité ou en adversité ? Le vivre-ensemble qui a existé depuis des lustres est-il devenu inutile ? 
 
    Toutes ces questions nous interpellent en termes de laïcité. Elles nous invitent à repenser le concept, à trouver une laïcité adaptée, à lutter contre toutes les inégalités, contre les limitations de la liberté en nommant bien leurs fondements à partir de l’héritage traditionnel. 
 
     La laïcité adaptée dont on souligne l’importance ici suppose aussi la responsabilité des Églises. Elle peut être limitée par des motifs d’ordre public bien définis. En évidence, il est du devoir des Églises chrétiennes  et bien d’autres confessions religieuses d’aider les autorités politiques à bien gouverner pour la paix et le progrès. Loin de s’immiscer dans les affaires qui ne les concerneraient pas, l’Eglise doit s’engager à vivre sa pleine vocation tout en privilégiant le dialogue Église-État. Car, si les chrétiens veulent être pris au sérieux comme partenaires pour la construction de la paix dans une société laïque, ils devront s’interroger sur leurs manières de vivre entre eux aussi et avec ceux d’autres religions.
 
    D’où la question : Que doivent et peuvent faire les Églises dans l’espace public sans violer la laïcité de l’État, de la société, sans tomber dans l’autoritarisme outrancier et en respectant la responsabilité personnelle de leurs membres?

À cette question, on donne une double réponse : 

     En premier lieu, on estime que les Églises ont pour fonction de poser des limites, de rappeler des frontières à ne pas franchir, de dénoncer l’inacceptable. Elles n’ont ni vocation ni compétence pour élaborer et proposer un programme politique. Par contre, il leur revient de mettre en garde contre des dangers et des dérives, de protester contre des excès et des manquements. Elles doivent signaler ce qui ne va pas (et dans toute société il y a toujours quantité de choses qui vont mal) et demander qu’on y apporte des remèdes, même si elles n’ont pas à dicter une solution précise aux problèmes qu’elles signalent. Elles sortent, par exemple, de leur rôle si elles tracent les lignes d’une politique de la diplomatie mais elles ont le devoir de protester si on ne traite pas humainement les étrangers.
Il faut refuser que les institutions religieuses exercent directement ou prennent indirectement le pouvoir, mais il entre dans leur mission, le cas échéant quand les débordements se produisent, d’adresser aux dirigeants des « remontrances ».
    En deuxième lieu, on estime que si l’institution ecclésiale n’a pas donné des consignes aux fidèles qui en font partie, par contre, elle doit aider et nourrir leur réflexion, ainsi en organisant des débats, en publiant des documents qui informent et des études qui permettent d’approfondir les questions à l’ordre du jour. Ce faisant les Églises contribuent au sérieux de l’engagement et des prises de position de leurs membres et des autres citoyens. Dans notre pays, le débat politique est souvent plus passionnel que réfléchi, plus spectaculaire que profond. On s’affronte, on cherche à prendre le dessus sur l’autre et on se soucie guère d’élaborer ensemble des solutions. Une des vocations du Christianisme est de favoriser la pensée, si on ne veut pas qu’elle dégénère en une mêlée confuse et irrationnelle où on se bat à coup de slogan et où l’image compte plus que la compétence. Il ne s’agit d’imposer des mots d’ordre, mais de susciter une réflexion.
    J’ai évoqué qu’il y a aujourd’hui en Centrafrique deux courants d’Église. Le premier veut tenir le plus possible la foi et les Églises à l’écart de la politique. Le second entend tisser des liens étroits entre la religion et la politique avec tentation de les confondre. 
    Alors que le protestantisme prône le principe laïc fondamental selon lequel il n’appartient pas au religieux de diriger ou de gouverner la société. Le protestantisme a d’ailleurs adhéré depuis longtemps à ce principe qui s’harmonise avec sa théologie et sa spiritualité. Ce principe n’interdit pas aux Églises d’intervenir dans le champ politique, sans essayer de le régenter, de le dominer, d’y imposer leurs vues, mais en y défendant par persuasion, explication et discussion, jamais par contrainte, des valeurs d’humanité et de justice qu’elles ne sont pas les  seules à représenter et à soutenir[2].
    Ainsi, inscrire la fidélité à l’Évangile dans le respect de la laïcité, ce sera pour les communautés chrétiennes à apprendre à dialoguer avec le monde, en ne se substituant pas aux institutions politiques ou sociales nécessaires à la vie commune. Dans le débat démocratique, ce sera défendre la dignité de chaque personne, et donc le droit de chacun à user pleinement de sa conscience.


II.      JÉSUS FACE AU POUVOIR POLITIQUE[3] : « Rendez à César ce qui est à César… »

    La question du pouvoir recouvre dans l’Évangile de multiples aspects parmi lesquels nous retenons en particulier la thématique de « rendre à César, ce qui est à César et à Dieu, ce qui est à Dieu ». Cette expression mérite de retenir notre attention en matière de laïcité. 
Au temps de Jésus, le pouvoir religieux avait la primauté sur le pouvoir politique et, en Israël, un grand-prêtre était le premier dignitaire du pays avant même un roi, car ainsi que l’écrit Flavius Josèphe : « la grande prêtrise l’emporte sur la royauté de toute la différence dont Dieu l’emporte en excellence sur les hommes ». Mais si Jésus semble donc mettre sur le même plan les deux pouvoirs, il y avait de quoi à déconcerter ses auditeurs.
     Car, il n’est pas facile de déterminer avec exactitude l'attitude de Jésus vis-à-vis du pouvoir politique en général et de l'empire romain en particulier. Si Jésus parle volontiers des grands de ce monde, de leur luxe, de leurs festins et de leurs guerres, s'il dénonce leur prétention à se faire appeler « bienfaiteurs », jamais on ne le voit contester le pouvoir de l’empereur ou du roi Hérode Antipas. Tout au plus affirme-t-il à ceux qui lui apprennent qu'Antipas veut le tuer, que rien ne l'empêchera d'accomplir sa mission ou, lorsqu'il avertit les siens qu'ils auront à comparaître devant les gouverneurs et les rois, que les persécuteurs ne pourront rien contre eux (2).
     Jésus ne donne pas de directives proprement politiques à ses disciples, pas plus qu'il ne demande aux publicains ou aux centurions qu’il rencontre d’abandonner le service de l'État. Il invite à aimer et à prier pour ses ennemis (Lc 6, 27-35). Ainsi, lorsqu'on vient l'arrêter, ordonne-t-il à ses disciples de ne pas utiliser les armes et il proteste contre ceux qui le prennent pour un brigand (Lc 22, 47-53).
     « S'étant postés en observation, [les scribes et les grands prêtres] envoyèrent à Jésus des indicateurs jouant les justes ; ils voulaient le prendre en défaut dans ce qu'il dirait, pour le livrer à l'autorité et au pouvoir du gouverneur. Ils lui posèrent cette question : "Maître, nous savons que tu parles et enseignes de façon correcte, que tu es impartial et que tu enseignes les chemins de Dieu selon la vérité. Nous est-il permis oui ou non de payer l'impôt à César ?" Pénétrant leur fourberie, Jésus leur dit : "Faites-moi voir une pièce d'argent. De qui porte-t-elle l'effigie et l'inscription ? " Ils répondirent :    "De César". Il leur dit : "Eh bien, rendez à César    ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu" » (Lc 20, 20-26 ; voir également Mc 12, 13-17 et Mt 22, 15-22) (3). 
     On voit le piège : si Jésus interdit de payer l'impôt, il peut être dénoncé aux Romains comme opposant ; s'il invite à payer l'impôt, il apparaît au peuple comme un traître à Israël et à son Dieu. Jésus brise le piège : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu ». Il affirme que César n'est pas l'opposé de Dieu et qu'il y a place pour une certaine souveraineté de César. Par le fait même, il laisse supposer qu'il n'y a pas d'hostilité de principe entre César et Dieu, et qu'il existe entre l'Empire et la communauté juive une possibilité pratique de coexistence. 
      Mais, en demandant de « rendre à Dieu ce qui est à Dieu », il affirme qu'aucun César ne peut prétendre être le maître absolu des hommes, car seul Dieu demande le tout de l'homme. Jésus s’oppose ainsi à toute adoration de César, et ramène le politique à ce qu’il est : une activité humaine que le Royaume de Dieu pénètre comme toute réalité. 

    Tout au long de la vie terrestre engagée de Jésus de Nazareth, on pouvait voir ses compatriotes s’interroger sur son identité face à sa pratique.  Ils se demandaient s’il était un prophète, ou le messie annoncé, ou encore, selon la question de Ponce Pilate, s’il était le roi des juifs, mais jamais dans les Évangiles on ne le désignait comme prêtre. Un prêtre devait être membre de la Tribu de Lévi. Or, Jésus de Nazareth est né de la tribu de Judas et donc pour son peuple, il ne pouvait être qu’un laïque. Il n’était ni prêtre, ni lévite, et par ce fait, toute participation à l’institution sacerdotale était exclue pour lui.  Bien plus, Jésus  a vécu et parlé de telle manière qu’il est rapidement entré en conflit avec les dirigeants de son temps, les prêtres et les fonctionnaires du temple, les représentants officiels du "religieux et du sacré". 

    De même, Jésus de Nazareth s’est opposé aux conceptions officielles de son milieu religieux en proclamant: « Il n’est rien d’extérieur à l’homme, qui pénétrant en lui, puisse le rendre impur, mais ce qui sort de l’homme, voilà ce qui rend l’homme impur » (Mc 7,15).  Sa contestation était radicale.  Elle plaçait l’humain au-dessus des lois et des institutions. Plusieurs de ses propos formulés à diverses occasions et synthétisés dans les Béatitudes le situaient proche des pauvres, des affligés, des miséricordieux, des persécutés, des malades, des marginalisés, en somme proche du petit peuple, de toutes les personnes qui souffraient, et qui étaient considérées comme impures par les représentants religieux officiels de son temps. Jésus s’est identifié au petit peuple. Ses paraboles aussi constituaient une réponse à ceux qui l’accusaient de conduite irréligieuse, parce qu’il frayait avec des gens inconvenants.

      De nos jours, beaucoup de personnes voient en Jésus le premier prêtre, ou encore le grand prêtre selon l’épître aux Hébreux. Or Jésus durant toute sa trajectoire publique, engagée,  fut un laïque et rien qu’un simple laïque. Il n’était ni prêtre, ni adepte des partis religieux de son temps. Le Jésus de Nazareth qui appartenait à la tribu de Judas, qui s’est identifié au petit peuple, à ses joies et à ses souffrances, était bel et bien un laïque pour son peuple. Car, il s'est montré intraitable vis-à-vis de ceux qui exerçaient le pouvoir religieux, alors qu’il s’est montré ouvert et tolérant envers ceux qui exerçaient un pouvoir politique. Il n’a jamais prétendu que sa manière d’agir devait se substituer à celle des rois de ce monde (Lc 4,5-6).  L’exemple du denier à rendre à César le prouve amplement (Lc 20,20-26;  Mc 12,13-17; Mt 22,15-22). Ici, Il fait comprendre que César ne peut se prétendre le Maître absolu des humains, car seul Dieu l’est. Il s’est opposé ainsi uniquement à toute adoration de César sur terre.  D’une certaine façon, il a prôné la séparation des deux pouvoirs : politique et religieux. En effet, il est aussi  légitime de penser que la laïcité a ses origines dans la révélation biblique.


III.             PERSPECTIVES D’UNE LAÏCITÉ ADAPTÉE


     Au stade de la reconversion de nos mentalités aujourd’hui, un nouvel enjeu se présente pour toute la société centrafricaine en général, et pour toutes les Églises en particulier : au-delà de la quête de la coexistence pacifique, quel sens les différentes communautés religieuses peuvent-elles avoir en commun les unes et les autres ? En traduisant les préoccupations en principes pour préserver notre coexistence et gérer notre diversité, chaque communauté religieuse contribuera de ce fait à l’assaisonnement d’une démocratie exigeante. 
     Ainsi, dans le cadre de la laïcité, ce qui devrait fonder la valeur objective et sociale d’une religion est la qualité repérable de ses efforts sociaux pour contribuer à la paix, à l’unité et à la communication entre citoyens. Il y a des conditions à la cohabitation et à la collaboration pacifique des Églises. 
Cela nous conduit à faire les suggestions suivantes à deux niveaux :
1.      Concernant l’État : Pour sauvegarder la  paix, consolider la société, l’unité nationale et l’autorité de l’État par rapport aux religions, celui-ci devra, dans la vérité et la transparence éthique, renforcer le respect de sa propre laïcité et son autonomie.
-          L’’Etat veillera à ne pas accorder à certaines communautés religieuses des traitements de faveur, en termes de calculs politiques. Il devra traiter les diverses communautés religieuses de manière égale, équitable, avec harmonie et équilibre, réalisme, justice et vérité, en tenant compte non seulement de l’importance numérique des communautés, mais aussi de leur importance objective, de leur impact social positif dans le pays.
-          Au nom de laïcité, l’État devra veiller particulièrement, par des dispositions juridiques adéquates, à ce qu’aucun homme ou parti n’utilise et manipule la religion ou le sentiment religieux  à des fins politiques, partisanes ou pas.
-          L’État veillera aussi à ce que tous les citoyens jouissent des mêmes droits et devoirs, soient traités de la même manière, et que ni les individus, ni les institutions ne soient l’objet de discriminations selon leur appartenance religieuse et confessionnelle.
-          L’État devra laisser les religions  exercer librement leur mission d’être des voix critiques objectives, d’éveilleurs et d’éducateurs de conscience pourvu qu’elles ne quittent pas leur champ spirituel, ne perturbent pas l’ordre social et ne deviennent pas des forces politiques directes.
-          De manière positive, l’État assurera par des dispositions pratiques, par le truchement du ministère de tutelle, l’encouragement, l’encadrement des religions afin qu’elles travaillent effectivement, individuellement et ensemble à la promotion de la concorde et de la paix au sein de la nation.

2.      Concernant les Églises : la laïcité honore les Églises, les établit dans leur véritable champ d’action et les libère d’éventuelles pressions de l’État ou des forces de manipulation ou d’instrumentalisation politique.  En conséquence, il est à recommander que les Églises ou les autorités religieuses se gardent de toutes actions ou attitudes tendant à établir entre elles et l’État des rapports stratégiques d’intérêt, leur conférant une quelconque forme ou force d’influence, risquant de provoquer au sein des autres communautés malaises, soupçons et frustrations.
-          Ainsi, au nom de la laïcité, les Églises devront elles aussi demeurer vigilantes, refusant de quémander des faveurs—attitudes qui fragilisent leur liberté d’expression—refusant d’être les caisses de résonnance d’hommes ou de partis politiques dont elles deviendraient les griots pour des raisons matérielles, religieuses, ethniques ou par volonté d’avoir ou d’être une influence ou une force auprès ou en face de l’État.  Elles devront apprendre à se contenter de ce qui leur revient de droit de par leur reconnaissance objective et par le rôle qu’elles jouent dans la communauté nationale. 
-          Les Églises devront plus que jamais s’en tenir à leur mission spirituelle. L’infidélité à cette mission, par l’interférence d’ambitions politiques inavouées, conduit tôt ou tard à la "fanatisation" des Églises et à l’installation de l’intolérance. Elle compromet l’équilibre des rôles, détruit la cohésion et la confiance sociale, et prépare les conflits. Cette fidélité à leur mission, que l’État doit encourager et soutenir de manière objective et impartiale, appelle les Églises et leurs leaders à repenser de fond en comble leur raison d’être, dans le contexte critique présent de la République Centrafricaine, à entrer en dialogue réflexif, créateur avec et entre elles-mêmes pour redécouvrir les principes et les conditions de leurs actions afin de contribuer à la reconstruction de l’unité et de la paix nationales[4].

     CONCLUSION

  Nous concluons notre communication sur deux points de vue : 

1.      Du point de vue social,  nous disons que « le chrétien est citoyen de ce monde qu’il est appelé à construire. Du fait de cette citoyenneté séculière, il se sait responsable de l’espace public, de sa définition, de son aménagement, de son maintien. Les Églises ont donc à accompagner ceux de leurs membres qui ont choisi cet engagement au service de la communauté humaine et à encourager les politiques dans leur mission de façon constructive, leur en rappeler l’importance et la noblesse, prier pour eux, les interpeller. Le christianisme considère toutefois que l’Église n’a pas de leçons à donner aux responsables politiques, ni de programmes à leur offrir clés en main. Néanmoins, comme l’affirme un document œcuménique, il existe aujourd’hui entre nos Églises « un consensus sur le caractère positif et irremplaçable de la régulation politique des sociétés humaines : le pouvoir politique n’est pas une expression maléfique, mais une médiation nécessaire et conforme à la volonté de Dieu (voir Romains 13). » [5]
2.      Du point de vue théologique, le royaume de Dieu n’est pas isolé en dehors de notre monde ; il est « au milieu de nous » (Luc 17 : 21). En d’autres termes, le royaume de Dieu est une sphère, un engagement, une attitude, et un mode de vie et de pensée qui pénètre notre existence entière et donne à notre citoyenneté un sens tout spécial. C’est la souveraineté de Dieu imprégnant la vie de l’être humain.
     La question de la laïcité est un défi majeur dans une société traversée de tensions et de peurs, pour tout sujet lié à ce principe fondamental, nous devons collectivement apporter de manière pédagogique les éléments nécessaires au débat. Ce, d’autant plus que les médias ne le font guère, ayant trop souvent tendance à alimenter les confusions et les amalgames, et ainsi le ressentiment d’une partie de la population. Il ne s'agit pas de transformer la laïcité en une série de nouveaux interdits. Cela serait contraire à l’esprit initial de la laïcité, et ne pourrait qu’alimenter un discours victimaire et, par voie de conséquence, les provocations et les extrémismes religieux et politiques.  

     Au-delà des réponses pratiques à rappeler, la promotion de la laïcité et du vivre ensemble doit passer par des mesures culturelles, éducatives et sociales. Je pense notamment au développement du service civique ; au développement de l’enseignement laïque des faits religieux ; à la mise en place effective de l’enseignement moral et civique ; et bien sûr, pour notamment éviter toute mésinterprétation, à la multiplication des formations à la laïcité partout sur le territoire pour tous les acteurs de terrain et les fonctionnaires.


Dr. Jimi P. ZACKA, 
Théologien, Anthropologue 
https://fr.wikipedia.org/wiki/Jimi_Zacka



[1] D. Forrester, Theology and Politics, Oxford: Basil Blackwell, 1988, p. 163.
[2] Cf. A. Gounelle, « Église et politique », Évangile et Liberté, n°257, Mars 2012.
[3] Nous nous sommes inspirés de  P. Debergé, « Rendez à César..  : Jésus et Paul face aux pouvoirs de leur temps », dans Bulletin Information Biblique n°64 (Juin 2005), p.24.
[4] Cf. Jean Sinsin Bayo, « Laïcité, dialogue des religions », dans Débats-Courrier d’Afrique de l’Ouest, nn. 9 and 11 (novembre 2003/janvier 2004), pp25-30.
[5] M. Bertrand, op.cit.