mercredi 3 septembre 2025

L'ECOLE DES PROPHETES : FORMATION THEOLOGIQUE ET SUCCESSION SPIRITUELLE DANS L'AT ( Jimi ZACKA, PhD)

  
Celui qui enseigne à son prochain, c’est comme s’il   l’avait engendré. »   Sanhédrin 19b

Introduction

La figure du prophète occupe une place centrale dans l’histoire biblique. Porte-parole de Dieu, le prophète assume la mission de proclamer la volonté divine au peuple, souvent dans des contextes de crise spirituelle, sociale ou politique. Cependant, loin d’être toujours des solitaires isolés, plusieurs prophètes apparaissent dans la Bible entourés de disciples ou de compagnons[1]. Ces disciples ne sont pas de simples admirateurs, mais des acteurs engagés dans la transmission, l’apprentissage et la pérennisation du charisme prophétique. Cette dynamique questionne la dimension communautaire du ministère prophétique et éclaire la logique de formation spirituelle dans l’Ancien et le Nouveau Testament[2]. Comme le souligne Von Rad (1965), « le prophète se situe toujours dans une tradition vivante, qui le précède et qu’il transmet ». Cet article propose d’analyser les raisons pour lesquelles les prophètes avaient des disciples, en mettant en évidence trois axes principaux : (1) la transmission de l’appel et du charisme prophétique, (2) la dimension communautaire et missionnelle du prophète, (3) l’assurance d’une continuité et d’un héritage spirituel durable.

1. La transmission du charisme prophétique

La relation entre Élie et Élisée illustre clairement la logique de succession prophétique. Élisée n’est pas seulement un spectateur, mais un disciple engagé qui demande et reçoit une double portion de l’esprit de son maître (2 Rois 2:9-15). Comme le remarque Brueggemann (2001), « la prophétie n’est pas une possession individuelle, mais un don qui se transmet dans une histoire vivante ». De même, les « fils des prophètes » (2 Rois 2:3 ; 2 Rois 4:1) renvoient probablement à des groupes organisés ou à des écoles prophétiques où la révélation et la pratique étaient transmises[3]. Selon Albertz (1992), ces communautés assuraient une certaine institutionnalisation du charisme prophétique, tout en préservant son dynamisme.

2. La dimension communautaire et éducative

Contrairement à l’image du prophète solitaire, plusieurs récits bibliques montrent que le prophète agit avec un entourage. Jérémie, par exemple, est assisté par son secrétaire Baruc (Jérémie 36), qui écrit et proclame ses oracles. Holladay (1986) note que « sans Baruc, une grande partie du témoignage de Jérémie aurait été perdue ». Cette présence d’un disciple manifeste que le ministère prophétique s’inscrit dans une logique de collaboration et de témoignage collectif. Dans le Nouveau Testament, Jésus, reconnu comme « le grand prophète » (Luc 7:16), institue ses disciples dans la même logique. Leur formation n’était pas seulement doctrinale, mais existentielle : vivre avec le maître, observer sa vie, imiter ses actes et participer à sa mission[4]. James Dunn (1997) souligne que « le discipulat dans le cadre prophétique est un processus de transformation où le disciple apprend à devenir le témoin de la parole de Dieu ».

A l’école comme à la maison, l’enseignement était essentiellement oral ; mais les jeunes apprenaient aussi à lire les textes hébreux, et les rouleaux de parchemin de l’Ancien Testament étaient à leur disposition. Les principaux sujets d’étude de ces écoles étaient la loi de Dieu, avec l’enseignement dispensé à Moïse, l’histoire sainte, la musique sacrée et la poésie. L’histoire sainte témoignait de l’action de l’Eternel. Les vérités de base, que voulaient révéler les images des cérémonies du sanctuaire, étaient étudiées, et par la foi, on arrivait à saisir l’élément central du système : l’Agneau de Dieu qui ôterait le péché du monde. La plus grande piété régnait. Les élèves n’apprenaient pas seulement qu’ils devaient prier, mais comment prier, comment s’approcher de leur Créateur, lui faire confiance, comprendre les enseignements de son Esprit et y obéir. Du trésor divin surgissaient, par l’intermédiaire de l’intelligence sanctifiée, des choses anciennes et des choses nouvelles, et l’Esprit de Dieu se révélait à travers la prophétie et le chant sacré.

Il apparaît que ces écoles étaient un des moyens les plus efficaces pour encourager cette droiture qui “élève une nation”. Proverbes 14:34. Elles contribuèrent très largement à jeter les bases de cette extraordinaire prospérité qui marqua les règnes de David et de Salomon.  Les principes enseignés dans les écoles de prophètes étaient ceux qui formèrent le caractère de David et dirigèrent sa vie. C’est la parole de Dieu qui l’instruisait. “Par tes statuts, disait-il, je deviens intelligent [...] J’incline mon cœur à pratiquer tes prescriptions.” Psaumes 119 :104-112. C’est pour cela que le Seigneur, lorsqu’il appela David, tout jeune encore, à régner, dit qu’il était “un homme selon [son] cœur”. Actes 13:22. Nous pouvons également admirer, au début de la vie de Salomon, les résultats de la méthode d’éducation divine. Salomon jeune homme fit le même choix que David. Plutôt que de demander à Dieu des richesses terrestres, il préféra lui demander un cœur sage et intelligent. Et le Seigneur lui accorda non seulement ce qu’il désirait, mais aussi ce qu’il ne recherchait pas: la fortune et l’honneur. La puissance de son intelligence, l’étendue de ses connaissances, la gloire de son règne devinrent un sujet d’émerveillement pour le monde.Éd 56.3

Sous les règnes de David et de Salomon, Israël atteignit le sommet de sa grandeur. La promesse faite à Abraham, répétée à Moïse, était tenue : “Si vous observez bien tous ces commandements que je vous donne et si vous les mettez en pratique, pour aimer l’Eternel, votre Dieu, pour marcher dans toutes ses voies et pour vous attacher à lui, l’Eternel dépossédera devant vous toutes ces nations, et vous prendrez possession de nations plus grandes et plus puissantes que vous. Tout lieu que foulera la plante de votre pied sera à vous: votre frontière s’étendra du désert au Liban, et du fleuve de l’Euphrate jusqu’à la mer occidentale. Nul ne tiendra contre vous.” Deutéronome 11:22-25.

 

3. L’héritage et la pérennité de la mission prophétique

 

Les disciples assuraient la mémoire et la continuité du ministère prophétique. Sans Élisée, la mission d’Élie aurait pu sembler brisée. Sans Baruc, une partie du message de Jérémie aurait été perdue. Les disciples ne se contentent pas de préserver le souvenir : ils prolongent et actualisent la mission. Ainsi, dans une perspective théologique, la présence des disciples autour des prophètes traduit une vérité fondamentale : la Parole de Dieu n’est pas liée à un individu mais à une communauté de transmission. Karl Barth (1957) exprime cela en affirmant que « le prophète ne vit pas pour lui-même, mais pour l’histoire de la Révélation, qui se transmet et se renouvelle ».

Conclusion

L’existence de disciples auprès des prophètes n’est pas un simple détail narratif : elle révèle la nature même du ministère prophétique basée sur la formation. Celui-ci est à la fois personnel et collectif, charismatique et transmissible, pédagogique,  immédiat et durable. Les disciples permettent d’assurer la relève, de former de nouveaux témoins et de garantir que la voix de Dieu résonne au-delà d’une génération.

               Dans cette perspective, la relation prophète-disciple dans la Bible peut être comprise comme une préfiguration didactique de la dynamique de l’Église, appelée à vivre, transmettre et incarner la Parole dans l’histoire. La formation à la Parole de Dieu n’est pas anodine ni improvisée par un moyen prétendu « spirituel ».

D’ailleurs, plusieurs passages bibliques évoquent des groupes appelés « fils des prophètes », qui suivaient un maître prophétique. Ces compagnies suivaient les prophètes dans leurs déplacements, recevaient des enseignements, et posaient des questions sur les événements prophétiques à venir. Par exemple, à Ramah, sous la direction de Samuel (1 Samuel 10:5 ; 19:18–24), se formait une communauté où l’on prophétisait en groupe, et même les envoyés de Saül furent saisis par l’esprit prophétique en arrivant. À Guilgal, Béthel et Jéricho, sous Élie et Élisée (2 Rois 2 ; 4:38), les disciples suivaient une formation. Le contenu de la formation prophétique était explicite. Selon les traditions et d’autres sources, les sujets abordés incluaient : La loi de Dieu et les enseignements de Moïse ; L’histoire sainte comme mémoire de l’action divine ; La musique sacrée et la poésie comme vecteurs de révélation ; L’éthique prophétique, souvent en tension avec les pouvoirs en place ; La révélation messianique, anticipant la venue du Christ (cf. 1 Pierre 1:10–11).  Ainsi se révélait leur programme de formation :

             Contenus et méthodes de l’enseignement prophétique vétérotestamentaire

Transmission orale

Mémorisation de la Torah, récits fondateurs

Musique et Poésie

Usage de la lyre, chants prophétiques (Cf.1 Sam 10.5)

Formation éthique et politique

Dénonciation de l’injustice , appel à la repentance

Expérience spirituelle

Extase, vision, silence, solitude

 

                                                                                             Jimi ZACKA, PhD

 

Références bibliographiques

Albertz, R. (1992). Histoire de la religion d’Israël à l’époque de l’Ancien Testament. Genève: Labor et Fides.

Barth, K. (1957). Dogmatique. Tome II/1 : La doctrine de Dieu. Genève: Labor et Fides.

Brueggemann, W. (2001). The Prophetic Imagination. Minneapolis: Fortress Press.

Dunn, J. D. G. (1997). Jesus and the Spirit. Grand Rapids: Eerdmans.

Holladay, W. L. (1986). Jeremiah 1: A Commentary on the Book of the Prophet Jeremiah, Chapters 1–25. Minneapolis: Fortress Press.

Von Rad, G. (1965). Old Testament Theology, Vol. II: The Theology of Israel’s Prophetic Traditions. New York: Harper & Row.



[1] Ils se sont tenus à tes pieds, il est ton porte-parole. Deutéronome 33:3. Partout où, en Israël, le plan divin d’éducation fut réalisé, les résultats obtenus rendaient gloire à son auteur. Mais, dans de nombreuses maisonnées, le programme céleste n’était pas observé, et rares étaient les caractères qui se formaient selon ses directives.

[2] Le prophète, dans le sens le plus élevé du mot, est celui qui parle sous l’inspiration divine, qui transmet au peuple les messages qu’il a lui-même reçus de Dieu. Mais ce terme désignait aussi ceux qui, sans être aussi directement inspirés, étaient appelés à enseigner au peuple les œuvres et les voies du Seigneur. Pour former ces maîtres, Samuel organisa, selon l’ordre divin, les écoles de prophètes.

[3] Ces écoles devaient faire obstacle à la propagation de la corruption, assurer l’équilibre intellectuel et spirituel des jeunes, et favoriser le développement de la nation en lui donnant des chefs et des guides compétents, qui agiraient dans le respect de Dieu. Dans ce but, Samuel rassembla des jeunes gens pieux, intelligents et studieux. On les appelait “fils des prophètes”. Tandis qu’ils étudiaient la parole et les œuvres divines, la puissance vivifiante de Dieu stimulait leur esprit et leur âme, et ils recevaient la sagesse d’en haut. Les maîtres ne se contentaient pas de connaître la vérité divine, mais ils vivaient eux-mêmes en communion avec Dieu, et avaient reçu une part toute particulière de son Esprit. Leur savoir et leur piété leur attiraient le respect et la confiance du peuple. Au temps de Samuel, deux écoles de ce type existaient — l’une à Rama, résidence du prophète, l’autre à Kirjath-Jearim. Par la suite, d’autres furent fondées.

[4] Les élèves de ces écoles pourvoyaient à leur propre subsistance par leur travail, soit en cultivant le sol, soit en s’adonnant à quelque autre travail manuel. En Israël, personne ne trouvait cela surprenant ni dégradant; au contraire, on considérait comme une faute de laisser grandir un enfant dans l’ignorance d’un travail utile. Tous les jeunes, que leurs parents fussent pauvres ou riches, apprenaient un métier. Même s’ils étaient destinés à assurer une charge sacrée, on jugeait essentiel qu’ils connaissent les aspects pratiques de la vie, pour être plus efficaces. Et beaucoup de maîtres subvenaient à leurs propres besoins en travaillant de leurs mains

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Remarque : Seul un membre de ce blog est autorisé à enregistrer un commentaire.